LA MUSARAIGNE D'EAU
Il m'est arrivé quelquefois , dans mes articles sur les animaux antédiluviens, d'avancer un fait positif, mais que, néanmoins, beaucoup de naturalistes nient, faute d'avoir suffisamment observé la nature. J'ai dit qu'avec un certain laps de temps que nous ne pouvons apprécier, les animaux, comme les plantes , peuvent se modifier dans leurs formes et dans leurs mœurs, au point de passer d'une espèce dans une autre. Cette assertion , qui conduirait à faire descendre tous les animaux de quelques types communs, a trouvé des contradicteurs , et voici la principale objection que l'on m'a faite : « Si jadis la nature avait la puissance de faire de nouvelles espèces , pourquoi ne l'a-t-elle plus aujourd'hui? Pourquoi ne voyonsnous pas paraître de temps à autre de nouveaux animaux? ». Et ces messieurs croient m'avoir forcé au silence par un argument irrétorquable.
Et moi, je réponds: Cette puissance qu'avait la nature, elle l'a encore, et, quoique la vie de Tome v.— juin 1838.
l'homme , et même la vie historique de notre espèce soient bien courtes en comparaison du temps nécessaire pour suivre la marche de ces étonnantes métamorphoses, on peut en suivre quelques-unes de notre temps, et je vais en montrer un exemple; c'est pour cela que je traiterai ici l'histoire de la musaraigne d'eau , nommée par les naturalistes , sorex fodiens.
Tous les naturalistes qui, depuis la plus haute antiquité , ont écrit l'histoire des animaux , ont parlé plus ou moins de la musaraigne des champs , ou commune (sorex araneus) , et les détails qu'ils nous ont laissés sur ce petit animal, prouvent qu'ils le connaissaient très bien. Cette espèce est beaucoup plus rare aujourd'hui, que celle qui fait l'objet de cet article , et cependant pas un seul n'a parlé de la musaraigne d'eau ; avant Daubenton , elle était pour tous les na^ turalistes un être absolument inconnu. Était-ce parce que sa rareté l'avait fait échapper à toutes les recherches? Non, car il n'est pas une fontaine, un ruisseau limpide des environs de Paris, de la France, de l'Allemagne , de l'Europe entière qui ne soit peuplé
par elle. Mais , me dira-t-on peut-être, si la musaraigne d'eau a échappé jusqu'à Daubenton aux investigations des naturalistes , c'est qu'alors elle était aussi rare qu'elle est commune aujourd'hui. Pour admettre cette hypothèse, il faut admettre aussi que depuis la création jusqu'à la fin du dernier siècle , les conditions d'existence de la musaraigne d'eau n'étaient pas les mêmes qu'aujourd'hui, puisqu'elles ne lui ont pas permis de se multiplier, et ceci est bien plus merveilleux, car il faudrait supposer que ces conditions ont changé tout à coup , il y a soixante-dix ans à peu près. Quant à moi , je crois que si ce joli petit animal n'a jamais été vu par nos pères , c'est qu'il n'existait pas , et qu'il n'est qu'une modification nouvelle de la musaraigne commune.
Quoi qu'il en soit , la musaraigne d'eau est à peine de la grosseur d'une souris; toutes les parties supérieures de son corps sont noires ou noirâtres , et les parties inférieures blanches; sa queue est dégarnie de poils, écailleuse , de la longueur de son corps, et carrée. Comme tous les animaux de son genre, elle a , sur chaque flanc , une petite bande de soies raides et serrées, entre lesquelles suinte une humeur odorante , produite par une glande particulière , et s'échappant par des pores assez grands. Quoique vivant habituellement sur le bord des eaux, elle n'a pas les pieds palmés, mais ils sont garnis de cils raides en éventail, qui remplacent les membranes et lui donnent beaucoup de facilité à nager. Aussi , passe-telle une grande partie de sa vie dans l'eau , où elle poursuit avec beaucoup d'agilité les insectes aquatiques dont elle fait sa principale nourriture. Elle plonge avec autant d'aisance qu'elle nage , et , comme elle a l'oreille large et courte , la nature lui a donné la faculté de la fermer hermétiquement quand elle s'enfonce sous les ondes; elle a trois valvules qui répondent à l'hélix, au tragus et à l'antitragus, qu'elle ouvre et ferme à sa volonté, de manière qu'il ne peut s'introduire laplus petite goutte d'eau dansson oreille.
Ce petit animal habile des trous qu'il sait se creuser dans la terre sur le bord des ruisseaux , au moyen de ses griffes, et de son nez mobile comme celui d'une taupe, mais beaucoup plus mince et plus allongé, ressemblant à une petite trompe. Quelquefois, pour s'éviter la peine de se faire une demeure, il s'empare du trou abandonné d'un rat d'eau , ou même il se contente d'une fente de rocher ou d'un trou entre deux pierres. Il a peu d'ennemis, et les carnassiers ne l'atlaquent jamais, parce que l'odeur qui s'exhale des glandes de ses flancs leur cause de la répugnance et les écarte. Si un chat le rencontre sous sa patte et le lue, il ne le mange jamais; aussi n'a-t-il guère à craindre la voracité que des brochets et des truites qui habitent comme lui les eaux limpides, et qui le happent quelquefois au passage.
La musaraigne n'est pas un animal nocturne; cependant elle rentre dans son trou aussitôt que le soleil se lève sur l'horizon , et elle n'en sort qu'au crépuscule pour aller chasser. Les naturalistes pensent que ,. ainsi que le hérisson , faute d'insectes, elle se nourrit de graines ; mais ce fait me paraît douteux , et je croirais plutôt qu'elle attaque les crustacés, les petits poissons et même les reptiles. Quant à ces derniers , j'en ai la certitude, et Yoici comment je l'ai acquise.
Un jour , je me promenais au bois de Meudon avec M. Théodore Susemihl , le dessinateur de la figure ci-dessus, et nous nous arrêtâmes sur le bord d'une fontaine où notre attention fut attirée par le singulier combat d'une musaraigne avec une grenouille aussi grosse qu'elle. Le petit mammifère s'était glissé doucement parmi les herbes pour surprendre sa proie , et était parvenu à la saisir par une patte ; la grenouille se sentant prise voulait se jeter à l'eau, croyant, par là , se débarrasser de son antagoniste; mais celui-ci se cramponnait de toutes ses forces , avec ses quatre pattes munies d'ongles assez forts , à tous les corps auxquels il pouvait s'accrocher, et la pauvre grenouille, malgré la violence de ses mouvements convulsifs , avait bien de la peine à l'entraîner vers l'élément perfide dans lequel elle croyait le noyer. Elle y parvint néanmoins peu à peu , et bientôt ils roulèrent tous les deux dans les ondes, dont la transparence nous permettait de voir parfaitement la suite de cette bizarre lutte. La grenouille entraîna d'abord son ennemie au fond de l'eau , mais la musaraigne ne lâcha pas prise et parvint à la ramener à la surface; dix fois de suite ils s'enfoncèrent et revinrent au grand jour, sans que le reptile se lassât de recommencer la même manœuvre, et sans que le mammifère lâchât la patte de sa proie. Cependant, par un mouvement brusque et heureux , la grenouille parvint tout à coup à se débarrasser; elle plQngea subitement dans la vase , troubla le fond de l'eau, et parvint ainsi à se dérober aux yeux de son ennemie qui l'avait suivie avec rapidité. Nous les perdîmes de vue un instant tous les deux ; mais la musaraigne ne tarda pas à reparaître sur l'eau pour respirer, et nous observâmes ses petites manœuvres avec le plus grand intérêt.
Soit pour se reposer, soit pour donner à l'eau le temps de s'éclaircir, en déposant le limon que la grenouille avait soulevé, elle resta dans une parfaite immobilité pendant cinq minutes, puis, lorsqu'on put voir le fond de la fontaine, elle se mit à nager en regardant en bas et en décrivant des cercles, absolument comme un oiseau carnassier qui guette sa proie en tournoyant dans les airs. Plusieurs fois elle plongea, et nous la vîmes parcourir le fond en cherchant avec beaucoup de soin ; mais probablement que la grenouille s'était enfoncée assez profondément dans la vase , car elle ne put pas la découvrir.
Ce fait prouve suffisamment, ce me semble, que la musaraigne d'eau est carnassière , et que son courage est proportionné à ses forces. Les paysans qui la confondent avec la musaraigne commune, ont contre elle un préjugé qui les détermine à lui donner la chasse. Us croient qu'elle est très venimeuse , et que sa morsure, ou sa piqûre, pour me servir de leur expression , est dangereuse pour le bétail , particulièrement pour les chevaux. Celte opinion n'a pas besoin d'être réfutée, surtout lorsqu'on observe la bouche de la musaraigne , car elle est conformée de manière à ne pouvoir saisir avec les dents qu'une très petite proie ; mais si elle ne fait pas de mal au bétail , il est certain qu'elle peut faire quelques dégâts dans de certains étangs, si elle y est en grand nombre, en détruisant le frai du poisson.
Elle met bas au printemps , et peut-être encore dans d'autres saisons de l'année, et elle ne fait pas
moins do quinze à seize petits par portée , ce qui explique fort bien sa grande population le long des ruisseaux et des rivières dont les eaux lui plaisent. J'ai beaucoup observé ce joli polit animal dans les montagnes que j'ai habitées long-temps, et jamais je ne l'y ai rencontré l'hiver , quoiqu'il y fût très commun dans la belle saison. J'en conclus qu'il s'engourdit l'hiver comme beaucoup de mammifères rongeurs, et comme le hérisson avec lequel du reste , il a beaucoup d'analogie anatomique. Boitaiid.