SCHILLER
Poète, historien, philosophe, Schiller, dansions les genres qu'il a traités , a été aussi loin que ses rivaux les plus illustres , aussi loin qu'il est donné à l'homme d'atteindre. Osons le suivre dans cette triple carrière où il marcha soutenu par son seul génie.
Tourmenté de bonne heure du démon de la poésie , Schiller débuta à vingt-cinq ans par les Rauber (les Brigands) ; ce drame original, auquel on pardonne toutes ses imperfections en faveur de son étrangeté. Ce sont ses propres amis qu'il a youIu représenter, et il s'est peint lui-même dans le personnage de Charles Moor, qu'il a revêtu de ce caractère noble , généreux , vraiment héroïque , dont il se sentait doué. Les Rauber furent bientôt suivis de la Conjuration de Fiesque , que l'auteur avait commencée pendant sa captivité à Stutlgard, et de la comédie intitulée : La Cabale et l'Amour. Ces trois pièces, où l'on pouvait déjà deviner le maître, placèrent Schiller au rang des premiers poètes dramatiques d'Allemagne. Mais, jusqu'alors, se laissant entraîner par son imagination fougueuse et par une admiration irréfléchie pour Shakespear, il avait plutôt songé à frapper fort qu'à frapper juste. Ses caractères étaient plus poétiques que vrais; ses pièces étaient un amalgame de faits bizarres, sans liaison ; seulement quelques situations pathétiques, prises dans la nature, venaient de temps à autre révéler l'homme de génie. Quant au style , il était. comme le reste , chaleureux et entraînant parfois , mais trop souvent exalté, inégal. Enfin parut don Carlos. Le poète avait appelé la raison au secours de son imagination ; il s'était imposé de sages limites ; il avait eu la force de dire à son génie, comme Dieu à la mer : « Tu n'iras pas plus loin. » Maintenant, Shakespear se trouvait compris, et Schiller allait désormais marcher son émule , tout en restant lui-même. Plan , intrigue , caractères , dialogue, tout contribue à faire de celle tragédie un véritable chef-d'œuvre. Quelles situations! quelles pensées ! quel style ! Philippe , la reine , le duc d'Albe, Carlos, sont peints avec une noblesse, une vigueur , une vérité qui jette sur toute la pièce l'intérêt le plus puissant.
Et Marie Stuart! Le remords a-t-il jamais parlé un langage plus touchant? Comme on la plaint, cette pauvre reine, et comme' nous aimons le poète d'avoir si bien su lui conquérir notre pardon. Mais que dirons-nous de Wallenstein? Ici Schiller a trouvé dans nos cœurs une nouvelle corde à faire vibrer. Tout nous attache, nous émeut, nous transporle. Chaque pas de Wallenstein le conduit à sa perte, et nous fait trembler pour lui , et quand nous le voyons
marcher au sacrifice , nous pleurons comme on pleure en suivant le convoi de l'ami le plus tendre. On a dit que Wallenstein n'était pas propre à devenir le héros d'une tragédie ; ce n'est pas ici le lieu d'examiner si colle opinion est fondée ou non.
Guillaume Tell est un drame historique écrildans le genre de Shakespear ; le génie du tragique anglais s'y marie avec celui do Schiller. La Pucelle d'Orléans et la Fiancée de Messine ont mis le sceau à la belle réputation dramatique de notre poète. Les littérateurs de tous les pays connaissent les Lettres philosophiques de Julius à Raphaël, Y Histoire de l'indépendance des Pays-Ras , celle des Révolutions et des Conjurations du moyen-âge et des temps modernes , l'Histoire de la Guerre de Trente Ans , le Visionnaire , celte histoire ingénieuse et piquante des fourberies et des erreurs de l'esprit humain, Y Empire des Ombres ou l'idéal et le réel. l'Élégie, la Lettre sur l'Education esthétique de l' Homme , la Dissertation sur la Poésie naïve et sentimentale, et une foule d'autres écrits dont l'Allemagne est si justement fière.
Parmi les nombreux poèmes de Schiller, il en est un où l'auteur a voulu personnifier la poésie. Ce petit poème qui n'a que six strophes, est intitulé la jeune Etrangère. Un jour, c'était dans cette saison de l'année où le printemps est venu réveiller la nature, une jeune fille (c'est la poésie) vient visiter les bergers dans leurs modestes et paisibles demeures, et à son aspect tous éprouvent un sentiment qu'ils ne peuvent définir. Mais quelle est-elle? d'où vient-elle? où va-t-elle? Personne ne le sait. Cependant sa démarche , son langage, tout en elle annonce une origine céleste. C'est qu'elle vient du monde des idées, et tout ce qu'elle en apporte est noble et beau comme elle; ce sont des fleurs toujours fraîches, des jeux charmants qu'elle destine à la jeunesse et surtout à l'amour , car l'amour est la poésie de la vie ; ce sont, pour l'âge mûr , des méditations sérieuses, de belles et hautes pensées.
Ce personnage de la poésie reparaît encore , mais sous une autre forme, dans le poème intitulé le Partage de la Terre. Prenez-la , cette terre , dit Jupiter aux mortels; prenez-la, je vous la donne, mais à condition que vous vous la partagerez en frères. Et voilà qu'aussitôt les hommes se dispersent; jeunes et vieux, tous s'occupent de se créer un avenir. A ceuxci les champs , à ceux-là les forêts. Le gentilhomme s'adjuge parcs et châteaux, le marchand remplit ses magasins, ses caves, ses greniers; l'abbé choisk les vignobles les plus renommés; le roi fait fermer les villes, couper les ponts, barrer les chemins et dit : « Le dixième de tout cela m'appartient.» Quand tout le monde a pris ce qui lui convenait , arrive le poète ; il venait de régions inconnues aux autres mortels. Lui aussi , il aurait voulu avoir sa part ; mais , hélas 1 jusqu'aux plus petits objets, "tout a trouvé un maître. Malheureux ! s'écrie-t-il ; quoi! seul de tous les hommes j'ai été oublié. Ne suis-je donc plus , ô Jupiter , ton fils le plus chéri? Et les montagnes, les forêts, les vallées retentissaient de ses plaintes. Enfin,. dans son désespoir, il court se jeter au pied du trône de Jupiter. — Mais , où donc étais-tu, lui dit le dieu, pendant que tes frères se partageaient le monde? — J'étais dans la céleste demeure; mes yeux te contemplaient; et mon oreille ravie ne pouvait se lasser
d'entendre tes divins concerts. Comment, à l'aspect de ta gloire et de la majesté , pouvais-je songer à ce qui se passe là-bas. — Que faire maintenant, ô mon fils! la terre ne m'appartient plus; mais écoute : reste avec moi dans le ciel, et que désormais ce soit là ta patrie.
Peut-on mieux faire sentir la dignité de la poésie, mieux faire comprendre la noble et sainte mission du poète? Et toute cette pièce est écrite avec tant de charme ! Rien de plus finement rendu que ce contraste entre les intérêts physiques et les besoins de l'âme, entre la matière et l'intelligence. On ne peut non plus assez relire la Poésie de la Vie , les Plaintes de Cérès , les Fêtes d'Eleusis , le Génie , l'Espérance. Je ne puis tout citer ici , mais qu'il me soit permis de rappeler encore la Dignité des Femmes , le Combat avec le Dragon , les Grues d'Ibicus , le Chemin de la Fournaise, le Plongeur , la Fidéjussion , le Taggen-
burg , Héro et Léandre, l'Infanticide , et enfin la Cloche , ce poème si plein d'originalité et de philosophie.
Mais, parlons un peu de l'homme qui a écrit tout cela; il y a dans sa vie des détails qui ne peuvent manquer d'intéresser nos lecteurs.
Schiller était Wurtembergeois, ou, comme on dit en Allemagne , c'était un Schwabe.
Selon un vieux dicton , le Schwabe ne devient entendu qu'à l'âge de quarante ans; cela est possible, mais aussi avouons qu'une fois qu'il l'est devenu , il l'est plus que tout autre. En général , le schwabe a peu de finesse; il se contente d'être simple et bon; mais , quand il entreprend de faire quelque chose , soyez sûr que ce quelque chose sera bien fait. Schiller est là pour dire si j'ai tort.
C'est à Stutlgard que Schiller débuta, et c'est aussi à Stuttgard qu'a été érigée sa statue ; elle est
■( Schiller. )
dans le parc du Herrengarden , presque sous les fenêtres du roi.
Schiller n'était rien moins que beau : C'était un long corps monté sur des jambes grêles , et d'où pendaient deux bras d'une excessive maigreur. Comme il portait toujours un pantalon fort collant et d'épaisses guêtres doublées de feutre , on eût dit qu'il avait le mollet deux fois plus gros que la cuisse. Son cou était d'une longueur démesurée; et quant à son visage , voici la peinture que ses comtemporains nous en ont laissée : Des cheveux d'un rouge ardent, relevés par derrière en tresse ; un nez par trop aquilin ; des sourcils roux , qui se rejoignaient de manière à n'en former qu'un seul; des yeux gris dont les paupières étaient brûlées par le travail; la lèvre inférieure un peu saillante , comme chez les membres de la famille de Hapsbourg; le menton allongé, les joues creuses , le teint pâle. Ajoutons qu'il avait une voix aigre et glapissante, et un accent wurtembergeois très
prononcé. Aussi, lorsqu'il vint lire son Fiesque devant les acteurs du théâtre de Manheim, le pauvre Schiller n'eut-il aucun succès ; et cependant il avait fondé sur celte pièce toutes ses espérances de poète. Mais les acteurs, comme cela se voit trop souvent, se laissèrent tout d'abord prévenir contre l'ouvrage par le physique ingrat de l'auteur; ce fut bien pis encore quand ils l'entendirent parler; bref, ils écoutèrent seulement quelques scènes, ou du moins firent semblant de les écouter ; puis ils s'en allèrent tous les uns après les autres, en disant que c'était une mauvaise pièce , tout à fait indigne de l'auteur des Railber.
■ Ce n'est là qu'un échantillon des obstacles de tout genre- que Schiller eut à vaincre. Il était laid, ses manières communes, sa mise plus que simple ; voilà tout ce que voyait , tout ce que voulait voir la foule ; mais le noble cœur qui battait sous cette grossière enveloppe, mais l'âme vigoureuse et brûlante qui
animait ce corps débile, la foule ne les voyait pas, et le poète restait méconnu.
Forcé dans sa jeunesse d'étudier la médecine , il s'en dégoûta bientôt, et laissa la Hippocrate et Galien pour écrire les Raiiber; dès ce moment il ne vit plus rien au-dessus d'un poète dramatique. Le drame des Raiiber, imprimé sur de vilain papier, se vendit fort mal.
Un soir que , retiré dans sa modeste chambre , il réfléchissait à sa position dont rien ne semblait devoir jamais le tirer, il vit entrer son ami ScbalTerstein. Celte visite ayant un peu dissipé sa mélancolie, on résolut de souper ensemble et de bien se régaler; et vite voilà Schafferstein qui court acheter des saucissons fumés, pendant que Schiller apprête une énorme salade de pommes de terre. Pendant que nos deux amis, qui depuis long-temps peut être. n'avaient fait un aussi splendide repas, devisaient gaiement entre eux, comme les deux rats du bon Horace, un brillant équipage s'arrête devant la porte, et bientôt ils voient entrer un étranger richement vêtu qui demande à présenter ses hommages à l'auteur des Raiiber . C'était Leuchsenring, envoyé par Warnhagcn, et qui par la suite fut très utile à notre poète.
Schiller avait toujours eu une santé délicate; les fatigues qu'il se donna à Berlin pour diriger les répétitions et la représentation de son Guillaume Tell l'altérèrent encore, et il revint à Weimar faible et souffrant. Les soins que lui prodiguèrent sa femme et ses amis parurent le rétablir; mais il fut bientôt après saisi d'un typhus opiniâtre, et le 9 mai 1805 il rendit le dernier soupir. Il n'était âgé que de quarante-cinq ans. • E. Jacquhjviin.