‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 126 sur 187 · UN GUEUX DE MER SOUS PHILIPPE II · texte numérisé non relu

UN GUEUX DE MER SOUS PHILIPPE II

Deuxième article. ( Voir p. 247.)

A près avoir jeté un coup-d'œil sur le ciel sombre et orageux, l'Espagnol resserra plus étroitement les plis de son manteau autour de lui et se dirigea vers l'Escaut, qu'une haute marée agitait avec violence. La grève était déserte ; l'orage qui se préparait avait fait fuir les pêcheurs et les marins, dont les embarcations enchaînées à des pieux étaient bariolées au gré de la vague qui venait mourir en écumant sur la côte. A droite et à gauche du fleuve, une brume épaisse voilait tous les objets, et le clocher de l'église de la rive gauche se dessinait vague et frêle comme le mât d'une tartane. La grande voix du fleuve dominait tous les' bruils et emportait dans son cours les rumeurs de la cité. Arrivé au bord de l'Escaut, Verdugo jeta un coup-d'œil mécontent autour de lui, puis il regarda le ciel, dont les nuages noirs fuyaient comme de sombres bannières sous le souffle d'un violent vent d'ouest.

Dieu damne les mécréants qui ont peur d'une mar rée haute ! s'écria-t-il en jetant un coup-d'œil sur les chaloupes vides et amarrées à la grève.

— Si votre excellence désire aller à la Tête-de-» Flandre, je me charge de l'y conduire en moins d'une demi-heure, malgré vent et marée. »

A cette proposition qui répondait si bien à ses désirs, don Verdugo se retourna vivement et vit derrière lui un homme revêtu du costume de marin zélandais.

Un feutre î-'ris était profondément enfoncé sur ses yeux ; sa voix semblait altérée et tremblante; un long couteau et une hache étaient passés dans sa ceinture rouge ; du reste un extérieur mâle, qui décelait l'homme de guerre, le distinguait des marins au service de la côte.

« Par saint-Jacques ! camarade, si tu liens ta promesse, lu peux compter sur deux bons florins d'or. Où est la chaloupe?

— La voici, dit l'homme en coupant le câble d'une embarcation et en aidant l'Espagnol à s'y placer. C'est une vraie mouette que ma barque : elle a affronté de plus mauvais temps que celui-ci.

— Y a-t-il donc quelque danger? demanda Verdugo.

— Peut-être , » dit le batelier avec un sourire.

Déjà la barque était loin de la côte et volait comme un alcyon sur le *fleuve. Verdugo, assis à la poupe, regardait décroître dans les mystérieux mirages de la brume l'élégante flèche de la cathédrale d'Anvers, qui s'élançait du sein d'une masse confuse de lignes brisées et heurtées de la manière la plus bizarre.

« Vos lleuves du nord sont bien monotones, dit Verdugo ; ils n'ont pas le soleil du midi qui les dore, ni la brise qui les charge de parfums d'oranger, ni les gondoliers qui les animent par leurs chansons.

— C'est vrai, reprit le pêcheur, mais en revanche ils savent des histoires auprès desquelles vos chansons méridionales paraîlraient bien pâles.

— Et comment me prouveras-tu cela? dit Verdugo en souriant.

— En vous en racontant une que vous n'écouterez pas jusqu'au bout sans pâlir, dit le pêcheur en rejetant son feulre et en dardant sur l'Espagnol un regard inexprimable.

— J'écoute, » dit Verdugo avec insouciance et en jouant avec la poignée d'une riche daguecatalane.

La barque était parvenue en ce moment au milieu du fleuve; les deux rives apparaissaient à peine à travers le voile de brume qui les couvrait. Le bruit des flots qui déferlaient avec violence en roulant les galets de la plage absorbaient les légers murmures qui s'élevaient de la ville. Les deux hommes s'observaient, l'Espagnol calme et grave, le Flamand ironique.et menaçant.

« Il arriva donc, dit le pêcheur, que peu de temps après l'arrivée en Hollande du corps espagnol commandé pardon Felipe Mondragon, officier de sa majesté catholique, un officier espagnol d'une haute naissance s'éprit d'une jeune et belle femme qui repoussa avec horreur les hommages d'un ennemi de sa foi et de son pays. Toutes les séductions employées par l'amour pour vaincre l'insurmontable aversion qu'il inspirait à la jeune femme furent vaines et ne servirent qu'à accroître sa brutale passion. La guerre avait beau rugir autour de lui, la mort promener sa faux au milieu des siens, sa pensée revenait sans cesse à cet amour qui le poursuivait dans ses rêves, dans ses veilles, dans ses insomnies des camps. Enfin un jour il apprend que la jeune fille est renfermée dans une ville qu'un corps d'armée espagnol assiège et qui n'a plus que quelques jours à tenir. Alors le gentilhomme , le brigand , allais-je dire, quille son poste, vole vers la cité qui venait d'être surprise, et là, dans toutes les horreurs d'une ville emportée

d'assaut, il enlève une faible femme qui l'implorait au nom de sa mère avec des larmes dans les yeux et des sanglots dans la voix!

— Mais ce n'est là qu'une histoire fort ordinaire dans la vie d'un soldat, dit Verdugo, et moi-même à Naples...

— Écoutez-moi jusqu'au bout, seigneur, dit le pêcheur ; la jeune fille avait un frère, la terreur de l'Espagne, dont il avait maintes fois humilié le pavillon, un frère dont la vie entière n'avaitété qu'une mission d'extermination et de haine contre les bourreaux de Philippe II. Vous dire ce que la nouvelle de cette insulte ajouta à l'âpre soif de vengeance qui le dévorait, est inutile : la vengeance n'a pas besoin du soleil des Castilles. Sous le pâle ciel du nord, elle sait aussi broyer dans ses étreintes un ennemi et lui sourire- jusqu'au moment propice... »

Verdugo se leva à demi, la main sur sa dague ; le pêcheur venait de laisser tomber ses rames dans le fleuve, et, les bras croisés sur la poitrine, fascinait l'Espagnol d'un regard de feu. Tout autour d'eux était silence , le fleuve avait épaissi son voile de brouillard comme pour intercepter à la terre l'horrible drame qui allait se passer dans celte frêle chaloupe.

« Je vous disais donc que la jeune fille avait un frère , un rude et hardi marin, dont la hache s'était rougie plus d'une fois de sang espagnol. A la nouvelle du déshonneur de sa sœur, le gueux de mer, Hermann Arckel , oublia l'arrêt de proscription qui mettait sa tête à prix, car il faut des assassins et non des soldats à Philippe II; il vint à Anvers, et là, déguisé en pêcheur , il offrit ses services à l'infâme; puis, l'ayant attiré par une soirée brumeuse au milieu de ■«l'Escaut... »

Don Verdugo, pâle et tremblant, se dressa dans la chaloupe, la dague au poing.

a N'est-ce pas que nos histoires valent bien les chansons de vos pêcheurs catalans. De par Luther, vous pâlissez...'

— Tu en as menti par l'enfer, dit l'Espagnol en se jetant, le poignard à la main, sur Hermann, qui reçut le coup dans son caban. Vingt forbans comme toi ne me feraient pas pâlir. »

Mais le bras d'Hermann avait été rapide aussi , et le mouvement violent imprimé par l'Espagnol à la chaloupe l'ayant fait chanceler, Hermann l'abattit àses pieds d'un formidable coup de sa hache qui faillit faire chavirer l'esquif. Pendant quelque temps ce fut une lutte affreuse , inhumaine , sans merci ; mais l'Espagnol perdait des flots de sang; bientôt ses genoux faiblirent et son poignard s'échappa de sa main défaillante.

— Grâce ! s'écria-t-il d'une voix éteinte.

— Ta grâce rappellerait ma mère de la tombe que je te la refuserais , dit le gueux de mer , et deux fois son couteau se plongea dans la gorge râlante deTEspagnol.

Alors tirant de sa poche la lettre de sa sœur, il la mit dans la bouche convulsionnée du cadavre, dont il coupa la tête., qu'il enveloppa soigneusement dans un morceau de voile; puis ayant jeté le tronc sanglant dans l'Escaut, il rama vigoureusement vers la-ville. ■

Une heure après , un homme vêtu en marin se présenta à l'hôtel des Deux-Indes en demandant

dona Inès Verdugo, femme d'Emmanuel Verdugo.

« Voici un paquet précieux qu'on m'a chargé de remettre à la senora, dit l'homme; hâtez-vous, c'est pressé. »

Quelques instans après , on entendit un effroyable cri dans l'appartement d'Inès; les val«ts s'y précipitèrent en foule et reculèrent d'horreur à la vue d'une tête fraîchement coupée.

Dona Inès était folle ; Dieu l'avait prise en pitié.

Le lendemain un homme couvert de poussière descendait de cheval à Bréda et tenait dans ses bras une jeune fille qui sanglotait sur sa poitrine.

« Ne pleure plus, Éléonore, lui dit-il ; le sang a lavé la honte : le Castillan dort au fond de l'Escaut avec la mémoire de ton outrage !

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