‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 131 sur 187 · LE DIEU DE LA SAGESSE CHEZ LES TNDOUS · texte numérisé non relu

LE DIEU DE LA SAGESSE CHEZ LES TNDOUS

Les Indiens n'ont pas, comme les anciens, pris pour la divinité de la sagesse une déesse sévère et maussade, sortie du cerveau malade d'un dieu, et qui, malgré toutes les vertus dont à raison de ses attributions elle eût dû fournir le modèle , allait disputer un misérable, prix de beauté à l'impudique Vénus età l'acariâtre Junon, puis jurait une haine éternelle au peuple d'où était sorti le berger qui avait prononcé contre elle. Plus en harmonie avec leur caractère léger et ami du plaisir, leur dieu sage est une puissance aimable , familière parmi les humains, qui n'est pas insensible aux charmes des belles, et qui, comme Cupidon ou Bacchus, a ses tours et ses malices', non pas sans encourir toutefois les réprimandes du grand Brahma. Ganesa est le nom de cette divinité indoue, nom qui vient des deux mots : Isa, chef, et'gana, compagnie des dieux, sans doute à cause du rôle important qu'il joueparmi ses confrères de l'Olympe indien; dans l'île de Java, il est

appelé Ganesinga Jaya. Ce Ganesa eut pour mère Dourga, une des grandes déesses de la religion brahmique, divinité multiple, tantôt guerrière et combattant, montée sur un tigre et munie de quatre bras, Moissassour, ange rebelle métamorphosé en buffle, et qui poussait l'insolence jusqu'à attaquer Indra , dieu du ciel, tantôt sous le nom de Maha- Cali, espèce de Parque, de sorcière aux traits hideux, aux ongles et aux dents crochus; Euménide, armée d'un fouet et dont le cou est paré d'un collier de crânes humains; tantôt enfin sous le nom de Parvati ou de Bhavani , divinité femelle , principe générateur féminin de l'univers, Vénus romaine, Aphrodite grecque, Astarté assyrienne , Cybèle de Bérécynthe, ayant aussi des lions pour monture, Diane d'Ephèse, triple hécate des bords du Gange. Le père de Ganesa est Shiva, le troisième membre de la trinité indienne, si toutefois il eut un père, car voici ce que l'on raconte de sa naissance : Un jour , Dourga était au bain , tout à coup elle est saisie d'un violent désir d'avoir un fils ; une sueur froide couvre aussitôt tout son corps, et, lorsqu'elle s'essuie, elle trouve dans sa main un jeune enfant, c'était Ganesa ; étonnée de cette singulière conception , Shiva, qui parlait à ce qu'il paraît tamoul , s'écria : Pellaï ar (prononcez poulear) , puer quis, quel est cet enfant? Et depuis lors, le nom de Poulear lui est aussi resté. La naissance de Ganesa fut un objet de joie pour tous les dieux, les devas vinrent aussitôt entourer son berceau de leurs hommages et de leurs chants d'allégresse. Seul entre tous, Shani, le génie de la planète Saturne, demeure en arrière, silencieux, le front baissé vers la terre , Dourga a cru voir dans une pareille contenance une marque de l'orgueil du Deva qui refusait d'honorer le jeune dieu, elle ordonne à Shani de lever la tête et de venir se joindre à ses compagnons ; Shani reste impassible, Dourga persiste, il cède enfin après de vives instances, il lève les yeux, forcé d'obéir aux ordres d'une déesse ; mais de ses regards sort un feu qui consume la tête de l'infortuné Ganesa. Dourga avait oublié , oubli sans doute impardonnable à une divinité , le triste privilège des yeux de Shani; elle se désespère , elle se reproche son opiniâtreté vis-àvis du Deva. Brahma veut consoler la mère éplorée : « Allez, dit-il à Shani, le premier être que vous rencontrerez couché vers le nord , coupez-lui la tête , et apportez-la' à Ganesa. » Le génie obéit, un éléphant est le premier qu'il trouve dormant, dirigé vers le septentrion, il lui enlève la tête, qui repose désormais sur les épaules du jeune Ganesa. Certains mythographes indiens racontent le fait avec une variante : rappelant la défense expresse à tout serviteur de Brahma de se coucher la face vers le nord ; ils disent que l'imprudente Dourga avait, par mégarde couché l'enfant dans cette dangereuse posture, que le regard de Shani fut une juste punition à une si grave infraction à la loi ce- ' leste. Quoiqu'il en soit, Ganesa, au lieu de ses traits charmants eut une trompe d'éléphant, ce qui lui .valut le nom de Gadjanana, c'est-à-dire à la face d'éléphant.

Une fois grand , le fils de Parvali est devenu un dieu terrible et révéré , puissant parmi les hommes pour lesquels il fait naître et écarte les obstacles; aussi est-il peu de divinités dont le culte soit plus rô-

pandu dans l'Inde que celui de Ganesa. Outre une secte particulière nommée Ganapatyas, uniquement vouée à son service, les Indous l'invoquent dans toutes 1 es cérémonies religieuses et dans les moindres actions de la vie privée. Le voyageur avant de partir, l'ouvrier qui descend dans les profondeurs de la terre pour en extraire les métaux, implorent sa protection ; c'est par une invocation à ce dieu que tout livre samscrit ou indoustan , tamoul ou télinga commence ; enfin ses statues se rencontrent partout, comme jadis chez les anciens celles du dieu Terme ou de Minerve et de Mercure.

Ganesa partage avec Krichna le titre d'Apollon indien , allégorie destinée sans doyte à nous apprendre que la sagesse, aussi bien que l'imagination, doit guider le poète.

Comme Janus avec qui le nom de Ganesa présente quelque analogie , car on le prononce Ganes , Ganni, on le représente souvent avec deux ou quatre fronts, ce qui semblerait faire croire qu'il avait avec le génie d'Italie une communauté d'origine.

Les lemmes trouvent aussi dans Ganesa un appui de la vertu et de la chasteté , et elles en portent dévotement des statuettes qu'elles appellent taly , autour de leur cou ; sorte d'amulettes qui , disent-elles , mettent à l'abri leur fidélité.

Malgré toute sa puissance , le dieu indien a eu aussi ses malheurs, il a perdu une de ses défenses en s' opposant â l'entrée de Parasson Rama dans le palais de Shiva, et quand Ravana eut, par des moyens infernaux et ses enchantements, réduit tous les dieux à le servir, Ganesa fut forcé de garder les taureaux et les

chèvres , comme jadis Apollon avait conduit les troupeaux d'Admète.

La divinité de la sagesse est représentée sous la figure d'un homme petit, ramassé, ventru, de couleur jaunâtre , pourvu de quatre bras. Sa monture habituelle est un rat , emblème de la prévoyance. Ce rat était un géant nommé Guedjemonga-Chourin à qui les dieux avaient accordé l'immortalité ; mais il abusa de son pouvoir et porta la désolation parmi les humains, qui implorèrent la protection de Ganesa; celui-ci s'arrachant une de ses défenses, la lança avec tant de force contre Guedjemonga que la dent lui entra dans l'estomac et le renversa. Le géant se mélhamorphosa aussitôt en un rat gros comme une montagne , et vint attaquer Ganesa qui lui sauta sur le dos , en lui disant : a Tu seras désormais ma monture, » et depuis le rat géant ne quitte plus son vainqueur.

L'occupation de Ganesa est aujourd'hui d'agiter l'air dans les bosquets de Caïlassa, avec un éventail de plumes autour de ses chers parents, Shiva et Par vati, tandis que Noureda touche la lyre appelée Vina, accompagnée des chœurs célestes.

Les Indous, pour adorer Ganesa, sous le nom de Poulear, croisent les bras, et de leurs poings fermés se donnent quelques coups sur les tempes, puis, toujours les bras croisés, se prennent les oreilles, et font trois inclinations en fléchissant le genou ; après quoi ils joignent les mains, se frappent le front, et adressent leurs prières à la divinité.

Répandue dans toute l'Inde , la vénération pour Ganesa ne lui a pourtant élevé de temples que dans les environs de Patna et de Renara. A. Maury.

( Ganesa , dieu de la sagesse. )

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