DANS LA FORÊT DE SAINT-GERMAIN
La forêt de Saint-Germain, ou plutôt la forêt d'Iveline dont elle faisait partie , inspira long-temps des terreurs superstitieuses aux habitants de la Gaule qui l'avoisinaient , et aux étrangers qui venaient visiter ses chênes prophétiques. Lorsque les Normands firent en France les invasions cruelles qui, pendant le cours du neuvième siècle , furent si fatales aux environs de Paris , ils n'osèrent hasarder leurs têtes sous les ombrages redoutés de la forêt d'Iveline, qui n'entendit jamais dans son enceinte le cri de guerre des barbares. Ce respect pour les forêts, se rattachant aux croyances de l'époque et à l'idée qu'elles étaient habitées par les dieux , se maintint long-temps dans les Gaules , et ce ne fut que vers la fin du neuvième siècle, après la retraite des Normands, qu'on se hasarda de porter la hache dans la forêt d'Iveline, et d'y pratiquer des chemins. On est à peu près certain qu'au commencement du onzième siècle , le roi Robert avait une maison de plaisance sur l'emplacement actuel des Loges. Or, ce prince dut nécessairement faire ouvrir, à travers la forêt , une route pour s'y rendre. A mesure que la religion chrélienne s'étendit et se propagea, les terreurs qu'inspirait une croyance païenne se dissipèrent ; des défrichements firent disparaître la plus grande partie de la forêt d'Iveline , et une des portions épargnées , celle qur existe encore aujourd'hui , fut réunie au domaine de la couronne , sous le nom de Forét-de-Laye. Il serait fastidieux de rapporter toutesJes étymôlogies qui ont élé données à ce nom de Laye. Ducange , le savant Ducange, très compétent sur ces matières, assure que Laye vient de Laya , qui signifie un chemin tracé dans une forêt, et quelquefois une forêt limitée par divers chemins. Un homme d'esprit, sincère admirateur des magnifiques travaux de Ducange, ne partage pas ici son opinion ; il prétend que le nom de Laye vient de la grande quantité de sangliers et
laies qui infestaient anciennement la contrée : 5e non è vero, ben è trovato l
Les rois de France eurent long-temps la coutume de faire des présents de bois aux communautés religieuses, aux hospices, maladreries, et aux officiers qui environnaient leur personne. On voit par une ordonnance de Charles VI, publiée au mois de septembre 1402, que ces sortes de libéralités avaient été tellement répétées , que la forêt de Laye était presque épuisée; cette ordonnance défendit d'y faire à l'avenir aucune concession. François I" avait distrait environ quatre cent seize arpents de bois , et les avait fait ceindre de murs pour former un parc autour du château ; il donna au reste de la forêt un soin particulier. Henri II l'augmenta du village de Vignoles ; l'emplacement qu'occupait ce village et le territoire qui en dépendait furent défrichés et plantés. Henri IV suivit le plan d'améliorations de ses prédécesseurs. Louis XIII , dont la chasse était l'unique plaisir, donna aussi des soins assidus à la forêt de Laye , et Louis XIV l'agrandit par diverses acquisitions; il y réunit trois cent quatre-vingt-dix arpents qui appartenaient au# dames de l'abbaye de Poissy et au prieuré d'Hennemont; il y ajouta encore un terrain couvert de landes, dépendant des seigneuries de Maisons et de Fresnes, et un petit village nommé Fromainville. Ainsi , on le voit , ce n'est que par degrés que la forêt de Saint-Germain a acquis l'étendue qu'elle a de nos jours; dans l'origine elle ne contenait que 5,198 arpents , et maintenant elle se compose d'une surface de 8,610 arpents, coupés d'allées tellement nombreuses , que , d'après le calcul d'un géographe , la forêt de Saint-Germain a trois cent quatre-vingts lieues de routes. Le sol de la forêt est sec , entièrement sablonneux ; on n'y voit ni. montagnes, ni vallées, ni marécages; couverte de chênes, d'ormes , de peupliers et de châtaigniers, la terre y est favorable à la croissance de ces arbres, aux semis, aux plantations; cependant à l'exception de quelques futaies , qui , placées à certaines expositions , sont arrivées heureusement à un âge avancé, les bois que produit le sol , ne restent pas sains audelà de quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans, et s'allèrent souvent avant d'avoir atteint cet âge.
Pour servir de renseignement et de guide aux chasseurs , on a planté dans la forêt de Saint-Germain des poteaux portant des inscriptions dans les places où aboutissent plusieurs routes ; on a aussi élevé des croix pour consacrer la mémoire d'événements passés près du lieu qu'elles occupent, ou en l'honneur de quelque haut personnage. Telles sont la Croix- Pucelle, placée sur le terrain où , en 1423, fut assassinée une jeune fille ; la Croix-de-Poissy, érigée en 1640, parles ordres de Louis XIII ; \aCroixde - Montchevreuil , monument de reconnaissance des habitants de ce bourg à la mémoire du capitaine de ce nom qui avait rendu praticable la route de Poissy à Saint-Germain ; la Croix -de-Berry, élevée par la famille d'un gentilhomme massacré en cet endroit. Le duc de Saint Simon fit placer, en 1695, sur la route de Contlans, une croix qui portait son nom. Le maréchal de Noailles , dont la bienfaisante administration a laissé de précieux souvenirs à Saint-Germain , fit construire , en 1751 , sur la même route , un pavillon pour servir de rendez-vous de chasse ;
en face, fut érigée une colonne surmontée d'une croix qui prit son nom. Nous citerons encore la Croix- Dauphine, posée en 154-0, lorsque Henri II n'était encore que Dauphin ; celle du Maine, bâtie en 1709, par ordre de Louis XIV , en l'honneur de Louis- Auguste de Bourbon , prince légitimé , duc du Maine, et fils de madame u> Montespan. Différents carrefours portent des nom3 auxquels une tradition fort incertaine rattache des souvenirs. Le Pas-du- Roi doit, dit-on, ce nom à une chute que fit François I"; comme il s'était blessé au talon, on éleva une croix sur le lieu , et l'on plaça auprès une pierre portant l'empreinte de son pied. D'autres disent que le roi mit seulement pied à terre pour reconnaître plus facilement la trace de l'animal qu'il chassait , et que le gardien de la forêt, en habile courtisan, voulut éterniser le souvenir de cette action. La croix a disparu , mais la pierre existe toujours. Que dire du Repos-du-Tonnelier , ainsi appelé à ce que l'on croit , parce que le sommelier du château de la Muette se tenait à ce carrefour les jours de chasse, pour faire rafraîchir les gens de la suite du monarque. Outre ces dénominations , on rencontrait dans plusieurs endroits des chênes que distinguaient de petites figures de saints dont ils empruntaient le nom ; tels étaient le chêne de Sainte-Barbe , près de la Muette , celui de Saint-Joseph sur le chemin d'Achères , le chêne de Sainte-Anne sur la route des Loges à Poissy, le chêne de Sainte- Geneviève sur l'avenue des Loges, celui de Saint-Fiacre sur le chemin de Conflans, et celui de la Vierge sur la nouvelle route. (1)
La forêt de Saint-Germain renferme encore le pavillon de la Muette , le château du Val et la maison des Loges. Il est probable que la partie de la forêt, appelée les Loges, était pour les premiers rois de la troisième race un rendez-vous de chasse , et l'on peut supposer que son nom lui vient des Loges établies là, pour renfermer les chiens et les oiseaux , pies-grièches et faucons éperonnés. Quelques écrivains pensent qu'il vient plutôt des cabanes, logiœ, où se reliraient les bûcherons. Quant au château, désigné dans plusieurs actes de nos rois, par ces mots: Domusnoslra de Logiis , et dont on a trouvé au dix-septième siècle des débris assez considérables , on ignore par quel prince il fut bâti; c'était un lieu de réunion pour les équipages lorsqu'il y avait chasse dans la forêt. A une époque très reculée , il existait dans ce canton un vieil ermitage et une chapelle de saint Fiacre que le pieux roi Robert visitait souvent, et qui furent fondés afin que les personnes de la suite du roi pussent assister aux offices religieux. Ceci paraît prouvé par un registre de la chambre des Comptes où on lit : Capellania beati Fiacrii, in domo nostrd de Logiis ; chapellenie de saint Fiacre, dans notre maison des Loges.
René Puissant qui avait été attaché à la maison de Henri IV, désirant finir ses jours dans une dévote obscurité , demanda au roi et obtint la permission d'habiter les débris du château des Loges, permission qui lui fut confirmée par un brevet de Louis XIII. La petite chapelle de saint Fiacre, autrefois en véné-
(1) Consulter pour plus de détails sur la forêt de Saint- Germain, l'excellent travail publié en 1829, sous ce titre : « Histoire de la ville et du C/tdteau de Saint-Germain. » 1 vol. in-8°.
ration , fut remise en crédit par la vie simple et reliligieuse du pénitent; on y accourait en foule; Louis XIII se plaisait lui-même à visiter le bon ermite , et à lui laisser d'amples preuves de sa charité. Bientôt des religieux Augustins vinrent s'établir dans ce lieu paisible, y firent bâtir un couvent qui ne tarda pas à acquérir une célébrité immense. La fête des Loges dont nous parlerons tout à l'heure , l'une des plus belles et des plus nombreuses réunions des environs de Paris, doit son origine à une procession solennelle que le curé de Saint -Germain avait coutume d'y faire chaque année le jour de saint Fiacre, à la tète de son clergé. Cette fête, à laquelle on accourait de toutes parts , donna lieu à une contestation , puis à une brouillerie entre les deux autels voisins. En 1655 , le curé et les marguilliers de Saint-Germain sollicitèrent et obtinrent des Augustins des Loges la permission de venir chanter dans l'église du monastère, la veille de saint Fiacre, les premières vêpres en 1 honneur du saint ; ceci s'observait fidèlement depuis un demi-siècle , lorsqu'en 1706 un nouveau curé de Saint-Germain* prétendit avoir le droit d'exercer les fonctions curiales dans la chapelle des Loges, prétention exorbitante qui fut repoussèe par les religieux; dès-lors la paroisse de Saint-Germain cessa de venir en procession à la fête des Loges ; le curé et les marguilliers déclarèrent : «Qu'ils ne voulaient pas contribuer à l'éclat d'une fête où ils ne joueraient ^t'un rôle subalterne , incompatible avec leur dignité. »
Pendant la dernière maladie de Louis XV, madame Dubarry fut exilée dans le monastère des Loges; là aussi on relégua , après son interdiction , le marquis de Brunoy qui avait dissipé la majeure partie de l'immense fortune que lui avait laissée son père, le célèbre financier Paris de Montmarlel. Le marquis de Brunoy, on le sait, avait un goût singulier pour les cérémonies religieuses, et tout le monde a entendu parler de cette fameuse procession qui lui coûta cinq cent mille livres; son habitude était de tout donner aux clercs. Il achetait perpétuellement de belles chapes , de magnifiques ornements , des étoffes soyeuses ou en velours cramoisi , garnies d'or et de pierreries, et il les offrait au clergé de la province. Le marquis de Brunoy mourut de chagrin , ne pouvant plus se livrer à sa pieuse manie.
Dès l'an 1786, on avait fondé une manufacture de velours et d'étoffes de soie aux Loges ; les moines travaillaient eux-mêmes à la fabrication comme de simples ouvriers. Par arrêté du comité de salut public, le 13 vendémiaire, an 3 (4- octobre 1794), il fut établi une poudrière dans une partie des bâtiments ; la poudrière ayant été supprimée , le gouvernement racheta, en 1811, celte propriété , et y plaça la maison des orphelines de la Légion-d'Honneur, desservie par une nouvelle association de relU gieuses, connue sous le nom de Congrégation de la Mère de Dieu. Le lOjaillet 1814, le décret fut révoqué ; puis, le 27 septembre, on constitua de nouveau l'établissement sur les mêmes bases et pour la même destination. Il fut revêtu du titre de Succursale de la Maison de Saint-Denis. Le chancelier de la Légiond'Honneur est à la tête de cette administration ; le nombre des élèves est fixé à deux cent vingt ; on les reçoit depuis l'âge de sept ans jusqu'à douze, et
elles sortent do la maison à dix-huit ans accomplis. Terminons cet article par quelques lignes sur la fête des Loges. Combien n'est-elle pas joyeuse , cette fête! Depuis bien des années, il est vrai, elle a perdu de son éclat primitif, mais elle est encore animée, bruyante, tumultueuse. La fête des Loges commence le dimanche après la Saint-Fiacre(31 août), et dure trois journées. De Paris, ,1a grande capitale, et de tous les villages d'alentour, on y vient avec l'empressement que donne l'espoir du plaisir. Sur des tapis de verdure , sous des ormes et des chênes antiques, s'élèvent une multitude de tentes; il faudrait le pinceau de Téniers pour reproduire de tels tableaux : ces tables dressées en plein vent , ce cliquetis des verres , cette grosse hilarité sur tous les visages, ces danses grotesques, tous ces saltimbanques qui se trouvent là* réunis pour lever un impôt sur la curiosité publique et la badauderie. Ici c'est la folâtre grisette , riche de sa fraîcheur, de son insouciance , de ses dix-huit ans ; elle saute avec grâce sous l'épaisse feuillée; pour elle , il n'y a ni passé ni
avenir; elle oublie bien vite les fatigues de la veille ; jamais elle ne prévoit celles du lendemain; toujours rieuse et séduisante, rien ne paraît l'attrister. Plus loin, la fille du village, à la physionomie joufflue, au jupon court, au costume étrange, s'égaie au bruit d'un orchestre, sorte de charivari, dont Dieu préserve, chers lecteurs, vos oreilles musicales. Pendant trois jours, mêmes plaisirs, mêmes amusements. On élève à plus de quarante mille le nombre des personnes qui se réunissent aux Loges; on perçoit sur les marchands, les bals , spectacles , jeux de bagues , chiens savants et autres choses rares , curieuses, surprenantes, un droit de place au profit des pauvres de Saint-Germain; la recette s'élève chaque année à onze ou douze cents francs. La fête de la Saint-Louis, qui précède celle des Loges , dure également trois jours, et se tient sur la route de Poissy, derrière le parc de Noailles ; c'est un diminutif de la fête principale; elle offre en miniature une joie non moins vive , et un attrait non moins puissant.
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( La Maison des Loges. )