LE TEMPLE DE LAMA
Dans la steppe d'Astrakhan.
Le soleil
n'était plus au ciel, quand nous mîmes pied à
terre. Le dernier reflet de ses rayons s'étendait encore à l'horizon comme une longue toile amaranthe , et de minute en minute cette toile pâlissait; elle était rose, elle était blanche, elle était grise, avant une demi-heure elle devait être noire, et nous courions plutôt que nous ne marchions, nous sautions à travers les hautes herbes de la steppe, désespérant d'aller jamais aussi vite que la nuit. Il fallait pourtant savoir à tout prix ce qu'était cette espèce de grand fantôme au milieu du désert, car depuis que nous nousapprochions, il avait à nos yeux changé déjà vingt fois de forme; ce n'était plus une haute tente, ce n'était plus une tour, ce n'était plus une église, nous ne donnions plus de nom à ce que nous voyions. Enfin, nous ne sommes plus qu'à deux pas, nous y touchons, et nous restons là, immobiles, émerveillés. C'est une espèce de palais à longs portiques, à colonnes, à clochetons chinois, à cent étages , à mille festons, avec des croissants et des boules d'or; c'est une pagode de la Chine ou de l'Indoustan ; c'est un palais de porcelaine qu'il faut prendre garde de briser. Qui l'a placé là, au milieu de cette grande plaine nue? Quel nouveau peuple l'a" bâti pour son temple? Ce ne peut être l'ouvrage de ces Kalmouks, si misérables, si brutes, si barbares; on dirait une nouvelle espèce de mirage de nuit. Et voilà cependant bien autour de nous, par la campagne, les tentes de feutre ; il y en a par milliers. A la dernière lueur du jour on les aperçoit comme des points noirs sur celte grande surface qui n'a pas de fin. Il n'en faut pas douter, c'est une ville de tentes, c'est la ville d'un peuple errant. Un éclair de feu vient de briller dans le temple ; quelque prêtre entretient-il près du dieu Lama la flamme éternelle? Quel silence dans ces lieux! Est-ce le vent ou le vent et le fleuve qui viennent tout-à-coup de parler? Est-ce un oiseau que nous avons fait fuir d'une de ces galeries ouvertes, et dont le vol retentit à son départ pour les airs? Non, c'est un cavalier qui passe comme une ombre et se perd dans la plaine ; voilà son cheval qui hennit ; on entend un instant le bruit qui fuit, et puis, c'est encore le silence avec la nuit noire et la pagode qui se détache sur le fond, toujours svelte, élancée, et conservant dans l'obscurité
ses formes aériennes et ses dentelures légères
Chemin faisant, le prince commence à me donner quelques détails sur la fameuse pagode etsur les cérémonies religieuses qui s'y pratiquaient en l'honneur du grand Lama. II m'apprit d'abord que ce temple n'avait pas plus de douze ans d'existence, et que son frère en était l'architecte. Son frère, disait-il, avait puisé toute sa science dans les livres chinois, et, d'après les usages des Kalmouks , il était parvenu à se former un style à lui, un style pour sa nation, qui, jusqu'à ce jour, n'avait eu d'autres lieux pour sa prière et ses adorations qu'une simple tente, ornée d'images saintes, et ce temple avait été la première patrie de son peuple. Tous les Kalmouks partaient encore pour les steppes lointaines pendant l'été , ils avaient encore leurs lieux saints sous la tente; mais ils revenaient toujours pendant l'hiver se grouper autour du palais de leur dieu et de leur prince. Une seule chose avait pu compenser leur amour de liberté, l'amour de leur dieu!!! Et tout en causant ainsi, nou3 étions arrivés devant la façade du temple. Le jour ne lui faisait rien perdre de sa grâce et de son
élégance, et nous admirâmes avec un plaisir nouveau celte architecture aérienne, qui, la veille, nous avait tant séduits. Nous montâmes, le prince et moi, à la grande galerie qui règne dans toute la longueur de l'édifice, et de là nos regards embrassèrent avec
étonnement la campagne qui nous entourait
Mais deux Kalmouks se dirigeaient vers la porte
du temple, l'un était habillé d'une grande robe rouge sans plis, l'autre d'une robe jaune de la même forme; tous deux avec un bonnet à fond jaune et bordé d'une espèce de ruban rouge en drap; la tête rasée, les pieds nus. — Voilà les deux papouffs , me dit le prince , ils viennent nous ouvrir le saint lieu, descendons, et quand nous fûmes en bas , on avait déjà jeté pour nous un tapis sur le vestibule , et le cigarre d'encens avait été allumé et commençait à répandre de l'autel son parfum oriental. L'intérieur du temple n'éblouit pas nos yeux par son éclat et sa richesse, mais il les irappa par son caractère et sa bizarrerie. Il est formé, comme nos églises, d'une nef et de deux bas-côtés, séparés par des cintres surbaissés, et laissant au-dessus un espace élevé. Il est entièrement peint en bleu, si ce n'est le dessous de chacurfe de ses arcades, qui imitent autant d'arcs-en-ciel. Des images saintes, ressemblant parfaitement à des stores chinois, et entourées chacune d'une écharpe de soie de couleur différente , tapissent les murailles et principalement celle de la nef. Au fond de la nef, est le sanctuaire
fermé par des arcades dorées, à colonnes et à jour, et au fond de ce sanctuaire, le dieu Lama, espèce de poupée dorée, coiffée d'un bonnet d'or massif et revêtue d'une large robe de gaze d'or, et grandissant en éventail. Derrière lui, une image d'un autre puissant dieu, et au-dessous, une table au milieu de laquelle est une sorte de calice à quatre branches. Cette table est aussi couverte de petites tasses d'or et d'argent remplies de grains ou de marguerites desséchées, offrandes des fidèles. Puis enfin, devant le sanctuaire, sur une planche ajoutée à sa base, d'autres dons, d'autres offrandes et le vase d'argent contenant l'eau bénite , surmonléd'un balai en plumes de paon. Cette planche se retrouve aussi à chacun des bas-côtés, au fond desquels est encore une image et toujours des offrandes. IL faut remarquer plusieurs verres d'eau et quelques chimères en bois peint. Ce sanctuaire d'ailieurs rappelle quelque peu les sanctuaires russes, et l'on sent que l'architecte a puisé à plus d'une source. J'aurais bien voulu assister à une cérémonie, et voir tous ces papouffs, assis en ligne sur leurs genoux, criant dans de grandes trompes, et frappant ensemble des cymbales; mais en ce moment, tout le grand service est dans la steppe, et ils ne reste plus ici, de deux cents papouffs desservant le temple, que les deux qui nous conduisent.
Paul de jclyécourt.
(Temple de Lama dans la steppe d'Astrakhan. )
CHALON-SUR-SAONE.
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Une vue de Châlon-Sur-Saône.