IN HOC SIGNO VINCES
Le règne politique de Châlon fut de courte durée. Celte petite cité ne dut sa vie qu'à la double influence d'un siège épiscopal et d'un commerce d'entrepôt fort étendu. La foi chrétienne y fut prêchée, dans le deuxième siècle, par saint Marcel, disciple de saint Polhin, évêque de Lyon. Elle fut la patrie des saints Arige et Césaire; elle eut de saints évêques, des conciles, et fut chérie de l'empereur Charlemagne. Les évêques de Châlon , si mal logés dans leur ville épiscopale, et si magnifiquement établis dans leur château de la Sale, occupaient un rang élevé parmi les hauls signataires du clergé de Rourgogne. Ils n'étaient point comme ceux de Dijon, le dernier échelon de la hiérarchie. Ils élaient deuxièmes suffragants du siège primalial de Lyon, comtes de Châlon,
barons de la Sale; ils siégeaient immédiatement après les évêques d'Autun, aux états de la province ; ils bénissaient l'abbé de Citeaux , qui était tenu do leur prêter serment, et avaient droit de visite à l'abbaye de Tournus.
Châlon est, aujourd'hui, une ville de négoce essentiellement. Ses monuments anciens n'existent plus ou tombent en ruines, ses monuments modernes consistent surtout en boutiques et en auberges. Ses rues, continuellement foulées par les voilures, par les piétons, sont noires, humides, enduito? 'e plus souvent d'une boue épaisse. Ici, la boutique, ou comme l'on dit maintenant, le magasin, est maître de la place. Aussi, celte cité a-t-elle perdu, extérieurement, une portion notable de sa couleur; elle n'a plus d'accent marqué, plus de religion populaire, apparents; elle ressemble presqu'à toutes les villes marchandes. Incessamment sillonnée par les étrangers, incessamment traversée par les voitures publiques, elle n'a conservé de ses vieilles mœurs que cette aménité proverbiale, cette loyauté inflexible, ces habitudes d'hospitalité et de sociabilité, qui distinguent le caractère châlonnais. Près du port, la cupidité de ces industries qui vivent du passant , est poussée à ses dernières limites. Tous ces inconvénients d'une cité mercantile existent bien à Lyon ; mais là, fondus, noyés dans une foule d'avantages résultant d'une ville puissante en population, en institutions artistes, en culte, ils sont à peine sensibles.
Châlon a deux belles places publiques, un quai assez joli, très propre, très animé surtout, mais * beaucoup moins somptueux que celui de Mâcon, boiteux et inachevé qu'il est; une fontaine publique un obélisque , de riches magasins , un pont remarquable par son ordonnance monumentale. On va bâtir dans cette ville un nouveau palais de justice, pour remplacer le tribunal actuel qui s'écroule, comme tous les replâtrages. A Châlon, on rencontre, comme à Reaune, des combles vêtus de tuiles courbes et à inclinaison méridionale; mais ce n'est encore ici qu'un accident, les pignons offrant le triangle équilaléral, sont en immense majorité.
L'église autrefois cathédrale, aujourd'hui simplement paroissiale de Saint-Vincent-de-Châlon, ressemble à un hangard, n'ayant ni tours à sa face, ni symbole chrétien, ni clocher à son front, et présentant l'aspect le plus confus et le plus insaisissable que l'on puisse imaginer. Néanmoins, ce monument de l'école bizantine où les treizième et quatorzième siècles ont tour à tour mis la main, ne manque pas d'une cerlaine dignité à l'intérieur. On a commencé à lui donner ce qui lui manque : une façade. M. Chenavard, architecte du département du Rhône, et professeur à l'école royale des Reaux-Arts de Lyon, chargé des travaux, a été malheureux dans son plan. Ces travaux que nous avons tous vu commencer, il y a quelques années, nos pelits-fils, probablement, ne les verront pas se terminer, car la ville s'y intéresse peu, et les artistes ne s'en occupent guère. L'édifice éraillé, lézardé, tourmenté, sera difficilement rendu à sa solidité normale. L'église, autrefois conventuelle de Saint-Pierre, forme la seconde paroisse d<- la ville. Elle est toute moderne et noblement décorée, enrichie qu'elle est des dépouilles opimes de l'abbaye de Morizières.
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MAGASIN UNIVEItSEL.
Chalon-sur-Saône est une des villes du royaume qui a le plus de ruines historiques à déplorer, mais l'esprit de commerce qui distingue ses habitants si pleins de courtoisie et d'aménité dans les moeurs, leur empêche d'en comprendre tout le prix. On peut dire de celte ville que les affaires y ont remplacé l'histoire, et que la perte des monuments de l'art paraît peQ sensible aux Châlonnais dévoués avec exaltation aux intérêts matériels. De tant de choses significatives, pittoresques , symboliques , qui décoraient l'antique cité du vieux palais de ses rois bourguignons, de la race royale, des vieilles églises, des vieux monastères, des vieilles portes de ville, des vieilles tours, des vieux hôtels et manoirs, des vieux murs d'enceinte, de la vieille citadelle, il ne lui reste rien. Rien que deux ou trois maisons de bois dont la laideur n'a rien de digne, rien d'artiel, rien que le manoir du temps de Louis XIII, appartenant à M. de Montcoy-Laloyère, rien que deux restes croulants d'églises converties en magasins, rien que la porte tronquée de Beaune, finie en 1552, portant les armes frustes du roi Henri II, et celles de Diane de Poitiers, et l'écu de Claude de Lorraine, duc d'Aumale, gouverneur de Bourgogne. Il ne lui reste rien que les verrières peintes, malheureusement incomplètement conservées de l'Hôpital général ; rien que la tour élégante de la maison Décanale, rien après sa basilique si misérablement groupée dans ses édicules extérieurs (Saint- Vincent), que la curieuse habitation de la Grande- Rue, désignée sous le n° 34 , et dont les deux rangs de fenêtres attendent les crayons de l'archéophile et du dessinateur.
Ceux qui aiment le bruit, la vie de cafés et de plaisirs, les incessantes*allées et venues d'étrangers, l'absence presque absolue de goûts artistiques , au culte de la musique et à l'amour effréné du théâtre près , peuvent habiter Châlon. Tous les caractères d'une ville où la boutique s'élève plus haut que le manoir, existent ici. Mais ce qui attache â Châlon, ce qui fait son séjour doux et riant , ce sont cette inflexible affabilité de mœurs , celte facilité de commerce et de relations sociales, cette franchise, cette hospitalité,' bourguignonnes si hardiment tranchées. Ce sont ces suaves et frais alentours , celte Saône qui murmure et endort mollement ses riverains, cette variété de vie qui a bien aussi ses charmes.
Châlon est le siège de la cour d'assises de Saôneet-Loire, lequel est du ressort de la cour royale de Dijon , dépend de l'académie universitaire de la même ville, et fait partie de la dix-huitième division militaire , dont le quartier-général est encore à Dijon.
J. Bard (de la Côte-d'Or.)