‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 143 sur 187 · LODOVICO ARIOSTO · texte numérisé non relu

LODOVICO ARIOSTO

Qu'il est donc noble et magnifique ce privilège de l'Italie, d'avoir vu naître, à un demi-siècle de distance, deux génies tels que l'Ariosle et le Tasse ! Leur gloire immense rayonne encore de tout son éclat, et leurs œuvres sublimes, YOriando Furioso, et la Gerusalemme, restent inimitables, comme ces monu-

ments antiques que l'art moderne tâche en vain d'égaler. Grâce aux savantes recherches de M. Mazuy, à ses aperçus pleins d'érudition, nous pouvons apprécier les mille richesses de la Jérusalem délivrée, nous pouvons suivre dans toutes ses phases la vie de douleur et de misère du grand poète. Mais cette publication n'était que le prélude d'un travail plus vaste encore que prépare depuis long-temps le consciencieux écrivain. Le Roland furieux de l'Ariosle, appelait une élude attentive; il fallait pénétrer dans cette galerie de paladins de la cour de Charlemagne, montrer cette longue suite de légendes, de féeries, de traditions chevaleresques, où les géants, les nains, les enchanteurs, les nobles dames jouent un si grand rôle, merveilleuses histoires, scrupuleusement reproduites par le bon archevêque Turpin, si souvent nommé par l'Arioste.

Combien en est-il parmi nous qui ne connaissent du Roland furieux que le titre? Et cependant peut-on lire un ouvrage plus délectable, plus récréatif, plus divertissant! Quoi de comparable à ces grands coups d'épée de Roland, de Ferragus, de Renaud, de Mandricart, de Sacripant, de Rodomont! Quelle variété incessante de tableaux, de descriptions gracieuses! Et Alcine, la séduisante fée, et Angélique si rayonnante de beauté ! Oui , dans ce poème tout est réuni pour plaire, tout est conçu avec esprit, avec un indicible attrait : Astolphe, Roger, Marphise, Bradamante, nous apparaissent dans une série d'aventures, de rencontres étranges qu'on ne se lasse jamais d'admirer.

Un travail sur le Roland furieux est donc une œuvre capitale: 1" comme traduction d'abord ; il faut dans un style varié, riche, élégant, reproduire scrupuleusement le poème ; 2° comme annotation ; il y a tant de choses à voir, à comparer, tant de révélations à faire sur le moyen-âge, ses mœurs, ses habitudes. M. Mazuy n'a pas reculé devant celte tâche laborieuse. C'est avec d'aussi utiles travaux que l'on se crée une réputation durable, destinée à grandir chaque jour, car elle est fondée sur les bases immuables de la science, sur les règles inflexibles de la langue française, de l'élégance et du bon goût.

En attendant la prochaine apparition de cet ouvrage important, qu'il nous soit permis d'esquisser â grands traits la vie de l'Ariosle, de jeter un coupd'œil rapide sur le Roland furieux , son chef-d'œuvre, et le plus noble de ses titres aux yeux de la postérité.

Lodovico Ariosto vit le jour à Reggio , dans l'état de Modène, le 8 septembre 1474 ; son père, gentilhomme ferrarais, avait été dans sa jeunesse majordome du duc Hercules 1er, qui l'employa dans plusieurs ambassades auprès du pape, de l'empereur et du roi de France. Lodovico fut l'aîné de dix garçons ; il montra des dispositions poétiques dans les jeux mêmes de son enfance ; il composait des espèces de tragédies qu'il représentait avec ses frères; il en fil une entre autres, de Pyramc et Thisbé. Entré au collège de Ferrare, il se distingua dans ses études ; à peine dans sa première adolescence, il y prononça, pour l'ouverture des cours, une harangue latine qui fit concevoir de lui les plus belles espérances. Bientôt il lui fallut, pour obéir à son père, se mettre à étudier les lois; il le fit, comme beaucoup d'autres

poêles de génie, sans goût, sans capacité. Quand il eut perdu cinq années à cette étude aride, on l'autorisa enfin de retourner à celle que la nature lui indiquait ; il avait alors vingt ans. De joyeuses poésies lyriques, italiennes et latines, le firent connaître du cardinal Hippolyte d'Esté, fils du duc Hercules ; le cardinal s'attacha l'Arioste en qualité de gentilhomme, et reconnut en lui d'autres talents que celui de poète ; il l'employa dans des affaires délicates, et Alphonse, frère d' Hippolyte, ayant succédé au duché, ne lui témoigna pas moins de confiance.

Ce fut dans celte cour de Ferrare , au milieu des distractions de toute espèce, que l'Arioste parvint, en dix ou onze ans , à terminer son immortel ouvrage ,

le Roland furieux. Il en commença l'impression en 1515 et le publia en 1516, assez différent de ce qu'il est aujourd'hui, et seulement en quarante chants, mais déjà si supérieur à ce qui avait paru jusqu'alors en ce genre , que sa réputation poétique éclipsa dès ce moment toutes les autres, et que les nombreuses voix de la renommée le placèrent au premier rang. Hippolyte allait en Hongrie où d'importantes affaires l'appelaient; il voulut que l'Arioste l'accompagnât; le poêle allégua en vain la faiblesse de sa santé ; le cardinal regarda ce refus comme une injure, et l'Arioste y ayant persisté, il lui retira entièrement ses bonnes grâces.

L'Arioste restait à Ferrare dans une position pré-

( L'Arioste. )

caire; le duc Alphonse l'admit auprès de lui, mais le laissa en proie à des embarras de famille et de fortune , à des procès ruineux , et quoique habituellement magnifique, il ne le récompensa jamais que mesquinement. En 1522, il le nomma commissaire dans une partie montueuse et sauvage de ses élats, infestée par des brigands, débris des factions qui l'avaient agitée. L'Arioste parvint en peu de temps à ramener tous les esprits à la soumission et à la concorde. Ce l'ut là que lui arriva une aventure avec le chef de brigands Pacchione. Le poète passait avec six ou sept domestiques, à cheval comme lui, entre de hautes montagnes ; ils trouvèrent une troupe d'hommes armés qui étaient assis à l'ombre ; leur mine suspecte

engagea l'Arioste à s'écarter d'eux. Lorsqu'il fut éloigné, le chef de la troupe arrêta celui des domestiques qui marchait le dernier, et lui demanda le nom de son maître. Le domestique l'ayant fait connaître, Pacchione courut après l'Arioste, le salua respectueusement, lui demanda pardon de ne lui avoir rien dit à son passage, a mais, s'écria-t-il, je viens en toute hâte vous offrir mes services et l'hommage de ma vive admiration. »

Peu satisfait de la première publication de son Orlando , malgré le bruit qu'il avait fait en Italie et les éditions répétées qui en avaient paru, l'Arioste le corrigeait sans cesse , dès qu'il en avait le loisir ; il fit même plusieurs voyages pour recueillir les conseils

des hommes les plus éclairés de son époque; profitant de leurs avis, de leurs critiques, il le fit reparaître en 1532, avec des changements et des additions considérables, en quarante-six chants, et tel enfin qu'il est resté. On attribue au travail forcé qu'exigea de l'Arioste celle dernière édition de son poème, la maladie dont il fut attaqué; il mourut, après huit mois de souffrances, dans sa cinquanteneuvième année, le 6 juin 1533 ; son corps fut enterré avec la plus grande simplicité, dans la vieille église de Saint-Benoît, comme il l'avait expressément demandé. Pendant quarante années, ses cendres restèrent dans cette humble sépulture , où l'on ne voyait d'autre ornement que les vers latins et italiens dont tous les poètes voyageurs s'empressaient de faire hommage à leur maître. En 1573, un gentilhomme fermais qui avait été disciple de l'Arioste, lui fit ériger, à ses frais, dans la nouvelle église des Bénédictins un tombeau en marbre, orné de figures et d'autres embellissements; il y transporta de ses propres mains les restes de l'Arioste, le jour même de l'anniversaire de sa mort. Enfin, quarante autres années après, un petit-fils du grand poète fit élever à sa mémoire un monument beaucoup plus riche que le premier; les marbres, l'architecture, les statues, tout y est magnifique ; les cendres de l'Arioste y furent transportées de nouveau, et y sont restées depuis.

L'Arioste avait les traits réguliers, l'œil fin, spirituel; sa taille était haute et bien prise; il aimait à se promener à pied, et ses distractions le menaient souvent beaucoup plus loin qu'il n'en avait le projet. C'est ainsi que, par une belle matinée d'été , voulant faire un peu d'exercice, il sortit de Carpi qui est entre Reggio et Ferrare , mais plus près de Reggio, et qu'il arriva le soir à Ferrare , en pantoufles et en robe de chambre, sans s'être arrêté en chemin. Sa conversation était agréable, pleine de franchise et d'urbanité; sa manière de conter originale, plaisante. Ses biographes le représentent doué de toutes les qualités sociales, sans orgueil, sans ambition, ne lisant qu'un petit nombre de livres choisis, travaillant peu de suite, très difficile sur ce qu'il avait fait, corrigeant ses vers et les recorrigeant sans cesse. L'Arioste chérissait les jardins et les traitait comme ses vers; ne se lassant jamais de semer , de planter, de transplanter , il lui arrivait souvent de prendre une plante pour l'autre. Il élevait comme précieuses les herbes les plus communes, et les voyait éclore avec une joie d'enfant. 11 avait un autre goût plus prononcé, celui de bâtir et de faire dans sa demeure des changements continuels; il avait fait graver sur l'entrée de sa maison ce distique latin :

Parva, sed apta mihi, sed nulli obnoxia, sed non Sordida, parla meo sed tamen are domus.

« Maison petite, mais commode pour moi, mais qui ne dépend de personne, mais assez propre, mais pourtant achetée de mes propres fonds. » Ce dernier trait n'est pas indiffèrent ; il prouve que plusieurs écrivains ont eu tort de dire que l'Arioste devait cette maison aux libéralités du duc Alphonse. L'Ario>te n'aurait certainement pas déclaré publiquement, sous les yeux mêmes d Alphonse, qu'il avait payé cette maison de son argent, s'il avait reçu du duc de Ferrare les moyens de la bâtir.

On demandait un jour à l'Arioste comment il avait fait construire une maison si simple, lui qui avait décrit dans son Roland tant de palais magnifiques : « C'est , répondit-il, parce qu'on rassemble bien plus vite et plus facilement des mots que des pierres. » « Cependant, dit Ginguenè, ce n'était pas sans travail et sans peine qu'il rassemblait des mois et qu'il composait ses poésies; il les corrigeait sans cesse, et les manuscrits du Roland furieux, conservés à Ferrare, sont chargés de ratures. Aucun poète moderne n'a égalé l'Arioste dans le genre romanesque, où l'imagination a bien une autre carrière à fournir que dans l'épopée exclusivement héroïque. Aucun n'a mêlé avec autant d'adresse le sérieux et le plaisant, le gracieux et le terrible, le sublime et le familier ; aucun n'a mené de front un aussi grand nombre de personnages et d'actions diverses, qui tous concourent au même but; aucun n'a été plus poète dans son style , plus varié dans ses tableaux , plus riche dans ses descriptions , plus fidèle dans la peinture des caractères et des mœurs, plus vrai, plus animé, plus vivant. Pour lui préférer, pour lui comparer même un autre poète épique italien, qui dispute ou partage avec lui le premier rang, il faut commencer par établir la supériorité du genre qu'a choisi le Tasse, sur celui que l'Arioste a préféré. Presque partout où l'on peut les comparer dans des sujets semblables , il est rare que l'Arioste n'ait pas l'avantage sur son rival. »

Dans l'Arioste, la variété, l'abondance, la vérité des caractères, sont égales à la fertilité des inventions. Charlemagne, Roland, Renaud, Roger, Brandimart, Olivier, Astolphe, ont chacun leur manière de parler et d'agir; la valeur de Bradamante ne ressemble point à celle de Marphise; entre Sacripant et Ferragus, enlre Gradasse, Mandricart et l'indomptable Rodomont, il existe mille nuances. Il y a dans toutes une peinture vive et fidèle des caractères et des passions, des vertus et des vices. Ce que l'Arioste décrit, on croit le voir. Nous ne parlons pas seulement desdfscriptions innombrables de palais, de jardins, de fleuves, d'îles, de campagnes, qui, toujours entremêlées à celles des armées et des combats, font de cette suile de tableaux, la galerie la plus riche et la plus variée. Nous parlons de ce talent admirable de faire mouvoir tous ses personnages; on les dislingue, on les reconnaît à leur démarche, à leur attitude. L'histoire, la fable, la féerie, sont trois sources fécondes où il puise tour à tour, sans apprêt, sans effort ; tous les genres de merveilleux sont bons pour lui. La connaissance parfaite qu'il avait de la géographie, brille dans toutes les parties de son ouvrage; jamais son exactitude n'est en défaut. On retrouve Paris dans la description qu'il en donne; on y suit Rodomontdans les rues que le farouche Sarrasin ravage, sur les ponts où ces rues aboutissent, devant le palais qu'il assiège, à l&pointedel'ilcoù il se précipite dans la Seine. Telles sont les èminentes qualités de ce Roland furieux, admirable ouvrage où les générations qui se sont succédé depuis son apparition, vont chercher d'agréables délassements. Telles sont les causes qui justifient l'enthousiasme de tous les peuples, et qui portent M. Mazuy à entreprendre une traduction fidèle de cet incomparable chef-d'œuvre.

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