‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 144 sur 187 · LA MANDRAGORE · texte numérisé non relu

LA MANDRAGORE

Son histoire. — Croyances fabuleuses dont elle a été l'objet. — Le Gin-Seng , mandragore des Chinois.

Si nous ouvrons l'histoire de chacune des sciences arrivées à un si haut point de certitude et de généralité, grâce aux travaux des modernes , dans toutes, noua voyons les premiers chapitres signaler le règne des préjugés et de l'empirisme ; dans toutes, l'homme a comme laissé sur son ouvrage l'empreinte visible de son ignorance et de son inhabileté primitives, puis, à mesure que son intelligence a grandi et s'est fortitifiée, on a vu disparaître peu à peu les traces qui dénonçaient tout à l'heure son impuissance, et les connaissances humaines ont dès-lors marché à grands pas dans une voie de positivisme et de certitude, guidées par le flambeau sûr de l'expérience et de la saine logique. Ainsi, aucune science qui n'ait pour ainsi dire son âge fabuleux ou héroïque, les cosmogonies indiennes, ou Scandinaves, n'ont-elles pas été le prélude, éloigné sans doute, des travaux de Werner, de Cuvier, et les phénomènes de la nature ne trouvèrent-ils pas leurs explications dans la colère d'un Jupiter ou les promenades journalières d'un Phœbus, avant de voir leurs lois révélées par les magnifiques conceptions des Newton, des Franklin, desRerzelius et des Laplace. La botanique n'est point parvenue à l'état de prospérité, je dirais presque de civilisation, où elle est aujourd'hui, sans avoir payé aussi son tribut obligatoire à la crédulité et à l'ignorance humaine. Elle aussi a eu ses fables , son merveilleux , sa mythologie, l'histoire de la mandragore en est comme une page qu'on nous permettra de lire pour donner à nos lecteurs une idée de la botanique des anciens, incohérent assemblage d'observations exactes, plus souvent inexactes, et de faits controuvés. Nous y joindrons quelques-unes des circonstances de cette monographie, telles qu'elles ont été rétablies depuis.

La mandragore est une plante de la famille des solanées, dont les feuilles sont lancéolées, aiguës, glabres ou ciliée»; ses fleurs monopétales, en forme d'entonnoir, varient du blanc au lilas , elles sont disposées en ombelles, radicales, se montrent au printemps, mais les fruits ne paraissent qu'en automne. Ces fruits sont des baies jaunes, spongieuses, charnues, à une loge remplie par un placenta polysperme. La nature de la plante est napiforme, longue, épaisse, vivace ; quelquefois simple, elle se bifurque plus souvent en deux ou trois branches. Une odeur

forte et puante s'exhale de toutes les parties de la plante.

Dioscoride a distingué deux espèces de mandragore ; la noire ou femelle, dont les feuilles habituellement couchées à terre, sont plus petites que celles de la laitue. Cette espèce est aussi appelée thridacia, et la mâle ou blanche ou morion, se distinguant par des feuilles blanchâtres , et semblables à celles de la bette. Ses fruits sont deux fois plus gros que ceux de la mandragore femelle, et présentent quelque analogie avec ceux du cornouiller. Pline adopte aussi la même division que Dioscoride. Quant à Théophraste, il se borne à dire que la mandragore , qui recherche les cavernes et les lieux ombragés, doit son nom à cette circonstance, car ce mot veut dire en grec, caverne ou plutôt étable. Aujourd'hui, cette distinction entre les deux variétés de la mandragora officinalis est encore conservée. On les nomme atropa mandragora mas. et atropa mandragora fœmina ou mandragora acaulis et anguslifolia.

Nous avons dit que la racine de la mandragore était assez généralement bifurquée. Lorsqu'elle affecte cette disposition , elle présente alors une analogie, assez éloignée au reste, avec le tronc et les cuisses du corps humain. Cette singulière ressemblance n'échappa point à l'observation des anciens, elle frappa assez les esprits pour qu'on ne voulût pas se borner à croire que la ressemblance ne résidait uniquement que dans les formes extérieures. On voulut qu'elle eût avec l'homme de plus étonnantes analogies; on en fit enfin un être animé, au milieu du règne végétal, et dès-lors on ne tarit plus sur les vertus merveilleuses de la plante anthropomorphe. D'abord on la regarda comme un secours puissant pour faciliter la génération, et celui qui ne voulait pas mourir sans postérité, devait s'appliquer des cataplasmes de la racine de la mandragore infusée dans une liqueur particulière. Mais de crainte que les propriétés précieuses de ce végétal ne le fissent semer dans tous les jardins et ne diminuassent ainsi son prix en rendant sa présence moins rare, mille dangers étaient attachés à sa culture. Cherchait-on à l'arracher du sol où elle croissait, alors, au dire populaire, elle poussait des plaintes lamentables, capables d'attendrir le cœur le plus dur. Aussi, fallait-il avoir dans cette circonstance, la précaution de se boucher les oreilles, sinon il était impossible de résister aux cris déchirants qu'elle faisait entendre. Peut-être ce conte a-t-il fourni à Virgile l'idée de l'épisode de Polydore, reproduite sous d'autres formes par plusieurs poètes modernes.

Il ne suffisait pas de se rendre sourd aux cris de la victime, il fallait encore observer certaines pratiques mystérieuses. Tracez, dit Théophraste, un cercle autour de la racine, avec la pointe d'une épée, répétez durant cette opération des paroles magiques, puis alors vous attacherez la tige à une corde dont une des extrémités sera nouée au cou d'un chien, chassez ensuite l'animal devant vous, la racine sera ainsi arrachée de terre ; mais si vous négligez ces précautions nécessaires, vous vous exposez aux plus grands dangers. Ce moyen a été aussi indiqué par l'historien Joséphe, au sujet de la plante baaras qui, disait-on, chassait les esprits malfaisants.

Heureux celui qui avait pu ainsi se procurer la ra-

cine de la mandragore ; heureux surtout, s'il avait pris le soin deJa faire arroser de l'urine d'un pendu (cette dernière superstition date du moyen-âge), il possédait alors, non-seulement la plus infaillible panacée, mais encore un rempart invincible contre les maléfices , un trésor incalculable , puisque, mise en contact avec de l'argent, la mandragore avait la propriété de le doubler aussitôt. La mandragore a été aussi célèbre chez les Germains, ils faisaient avec sa racine des idoles appelées Abrunes, pour lesquelles ils avaient la plus grande vénération, et qu'ils consultaient dans des circonstances critiques. Les Persans et les Arabes avaient aussi une extraordinaire confiance dans les propriétés de la mandragore.

Seule de toutes les vertus accordées à cette plante, la vertu narcotique peut être regardée comme authentique. L'odeur qui s'exhale en effet de la mandragore en pleine végétation, a en effet quelque chose d'appesantissant. On faisait usage de liqueurs, préparées avec sa racine, pour provoquer le sommeil, et Hippocrate rapporte qu'on en administrait aux malades qui devaient souffrir quelque opération douloureuse.

Annibal mit à profit cette propriété soporative de la mandragore, dans une guerre qu'il faisait aux Africains révoltés contre Carthage. Il feignit de fuir à leur aspect, abandonnant une partie des bagages et des tonneaux remplis de vin, dans lequel la plante perfide avait été infusée. Les Africains donnèrent dans le piège, ils burent avidement le trompeur breuvage, et le Carthaginois les extermina tous durant leur sommeil.

Nous n'énumérerons pas ici toutes les maladies contre lesquelles la mandragore était un remède puissant. Nous nous bornerons à dire que l'emploi de la panacée est aujourd'hui presque entièrement abandonné en médecine; on a des narcotiques dont l'effet est moins dangereux , et des émollienls plus efficaces que ces racines.

Quant aux philtres amoureux , la manie et la foi en sont aujourd'hui bien passées, etc'était là, comme Machiavel nous le montre encore, c'était là, jadis, la grande utilité de la circœa grecque, de l'apemum égyptien, du gonogoneos hébreu, de la mala canina latine, du cammarum des Guèbres, ceci nous fournit un échantillon de la synonymie de la mandragore. Une plante si curieuse ne pouvait pas, on le conçoit, ne recevoir qu'un nom modeste; le nombre des noms a toujours été, comme on sait, en raison directe de la vénération des êtres et des personnes ; demandez-en pour preuve les noms de Jehovah aux Cabalistes, et ceux de Jupiter aux païens.

Les Chinois, bien que séparés du reste du genre humain, n'ont point été néanmoins à l'abri de toutes les fables absurdes qui envahissaient les sciences au berceau ; elles n'ont point été les mêmes que celles des occidentaux et des races sémitiques. Voilà tout. Ainsi, chez eux, la mandragore c'était le gin-seng. Pour eux, c'est le brevet de l'immortalité, l'esprit de la terre, le trésor des trésors; les Chinois le paient au poids de l'or (et cela est à la lettre). Nulle maladie qui résiste a son effet ; nous ne savons, par exemple, s'il est doué d'une voix humaine, mais nous pouvons assurer du moins qu'il la rend à ceux qui l'ont perdue. Les Hollandais qui retrouvèrent le gin-seng dans l'Amérique septentrionale, en apportèrent des cargaisons entières aux Chinois qui l'ai — laient chercher auparavant à grand'peine dans les montagnes de la Tartarie, où ils croyaient qu'il poussait uniquement. Les Hollandais amassèrent ainsi des fortunes colossales aux dépens de la crédulité chinoise, car nous le savons tous, à côté de la superstition et de l'excessive confiance, l'intérêt et la fourberie apparaissent aussitôt ; plantes parasites qui finissent par dévorer l'arbre même sur lequel elles vivent.

Alfred Maury.

( 1. La mandragore. — 2. Le gin-seng. a, b, fleur et fruit de la mandragore. )

VIENNE. — ISERE,

Callif'drale de Saint -Maurice,

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