CHAMOUNI
Au milieu de ces pyramides de glace où le géant des montagnes de l'Europe, le Mont-Blanc déroule aux yeux des voyageurs ses transparentes merveilles, s'élève le modeste village de Chamouni. Mille sentiers y aboutissent, tantôt sur les arcades d'azur des glaciers, tantôt à travers des forêts solitaires de pins, dont le feuillage sombre et les mélancoliques rameaux colorent le paysage des ombres de la tristesse. Aux aspects sauvages et hardis des rochers, aux sublimes horreurs que rencontrent vos pas, viennent se marier d'agréables tableaux, tels que jamais la Messénie n'en posséda sous ses doux et mystérieux ombrages. Des rocs gigantesques ceints de leur bandeau de neige, des montagnes dont les nues couronnent les sommets, des lacs pleins de fraîcheur où viennent se réfléchir les grandes ombres des Alpes , des grands ponts de rochers dont le torrent a creusé les arcades, jettent l'imagination dans un dédale de rêveries enchantées qui se prolongent toujours et ne finissent jamais, même dans le souvenir.
Souvent le voyageur rencontre la Mélancolie assise au pied de la vieille croix qui domine le précipice, ou au bord du lac dont le fond est tapissé de mousse bleue et les vagues ombragées de vieux chênes, dans ces instants où le soleil couchant étend son réseau d'or sur les monts, et disparaît dans son manteau de pourpre. C'est alors que les heures charmées par cette vierge des abîmes s'attachent sans bruit à l'aile précipitée du temps ; mais le souvenir des heureux moments écoulés en ces lieux ne vous abandonne jamais ; il s'y mêle je ne sais quel regret du passé qui l'embellit encore, et le remplit d'un inexprimable mélange de joie et de tristesse.
A l'heure où la lune se plaît à laisser glisser ses blancs rayons sur les neiges, et à couvrir d'une obscurité diaphane tous les monts d'alentour, nous arrivâmes à Chamouni. Un jour bleuâtre et incertain descendait le long des glaciers, dont les vagues immobiles se déroulaient d'étage en étage jusqu'au fond des vallées, tandis que d'immenses forêts de pins couvraient le flanc des montagnes, et que le torrent traînait son harmonie lugubre dans les détours de ces déserts dont il rembrunissait encore les couleurs sauvages. Quiconque eût vu ces lieux pour la première fois, les eût crus enchantés par le génie de la malédiction et l'ange des mélodies célestes, tant les contrastes sont grands, et tant l'horreur lutte avec la beauté.
Un sentier dont les replis tortueux suivent ceux de l'Arve (1) conduit par une pente inclinée à une clairière de pins et de mélèzes ; mille cours d'eau s'y divisent et se dérobent sous les hautes herbes en remplissant ces solitudes de fraîcheur. Non loin, dans le creux de la montagne, apparaît une voûte immense de glace d'où s'écoule un torrent comme de l'urne d'un vieux fleuve qui semble avoir choisi ce palais de cristal pour en faire sa demeure transparente, tandis qu'une plage déserte encaisse le lit de ce torrent que dominent de hautes montagnes. Lorsque le vent fait légèrement onduler les nuages et les
(l) Torrent delà vallée de Chamouni,
attache aux flancs des rochers comme de vivantes draperies, pour les déchirer ensuite avec un bruit sourd sur les pics aigus, lorsque l'aigle, roi de ces solitudes, s'abat sur les neiges dans un cercle mouvant, et que l'avalanche précipite ses torrents d'albâtre avec un mugissement qui effraie le silence des monts , il naît de tous ces soupirs de la nature des scènes sublimes auxquelles il ne manque, pour les enchanter, que la harpe romantique du barde de Morven.
Il faut gravir le Mont-Anvert pour mesurer de près ces mers de glace (1) qui se déroulent sur ce point dans toute leur redoutable immensité. Des groupes de sapins, des blocs de rochers vifs coupent les sentiers en quelques endroits ; mais la douce rose des Alpes perce parfois les pierres noirâtres qui bordent les précipices et déploie sa fraîcheur et sa beauté au milieu des ruines de la nature ; ingénieux emblème d'un fidèle souvenir qui survit aux tempêtes et s'attache aux débris. Tendres fleurs, l'infortuné doit vous chérir, car vous exhalez tous les parfums de l'espérance, et, comme elle, vous végétez sur le rocher.
Lorsqu'on est parvenu au sommet de cette montagne escarpée, un immense horizon de glace se dresse sous vos pas. Une chaîne de rocs pâles et sans verdure l'entoure dans un cercle ténébreux. Une nature sauvage règne sur ces lieux et contraste avec les fraîches peintures des Alpes et les verts ombrages qui cachent les sentiers tortueux. Mais ce noir tableau n'est ni sans beauté, ni sans charmes. Quand le jour imprime ses pas de lumière sur les neiges et en relève le brillant éclat , au fond des fissures sombres de ces rochers de glace apparaissent des bancs d'azur, dont les fraîches merveilles enchantent la pensée et la trompent quelquefois. Ainsi, le regard mystérieux de la lune, colorant les ténèbres, jette parfois aux paysages un jour bleu et velouté, et entoure les cascades d'une écharpe rayonnante toute nuancée des couleurs du prisme ; l'œil suit avec délices toutes ces teintes qui se jouent dans les vagues aériennes, et se perd dans le tissu sans fin de ses ingénieuses erreurs enfantées par la nuit.
C'est ainsi qu'on parcourt, non sans une indéfinissable rêverie ces Yallées ^'inspiration et d'oubli, et qu'on écoute dans un divin transport toutes ces idéales harmonies qui viennent animer ces mondes inconnus. Car tout n'est qu'un hymne sublime poussé vers le ciel par le génie de la solitude, et l'esprit de Dieu même penché sur les abîmes, semble se mêler au fracas des torrents. Olivier de Saint-Albin.