‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 157 sur 187 · L'AYE AYE · texte numérisé non relu

L'AYE AYE

Et si vous croyez que la nature s'est soumise aux règles posées par nos naturalistes, vous êtes grandement dans l'erreur ; et si vous croyez aussi que nos naturalistes ont suivi à la trace la marche de la nature, vous vous trompez encore. Par exemple :

Cuvier, et avec lui tous les naturalistes, ont partagé les mammifères en quadrumanes (les singes), carnassiers (les tigres, les loups), rongeurs (les rats, les lièvres), etc. ; et ils ont cru cette classification très naturelle. Or, voici un être qui dérange un peu leur système, car, par les dents, c'est un rongeur, qui se rapproche beaucoup du genre écureuil, et par les pattes, c'est un quadrumane. Mais je ne veux pas ici vous faire faire une polémique toujours ennuyeuse et souvent inutile; j'aime beaucoup mieux vous

Tobk V.— AOUT 1838.

transporter un 'instant dans les vastes solitudes de Madagascar, pour vous montrer les mœurs singulières d'un animal qui était, je crois, fort peu connu de Buffon.

Voyez : voilà une forêt vierge, aussi ancienne que la terre qu'elle couvre de son ombre, et dont les arbres n'ont jamais été renversés que par la faux du temps. Là, vit dans la solitude du désert le tsitsihi ou aye-aye [sciurus madagascarensis) , le plus farouche et pourtant le plus innocent des habitants des bois. Il atteint la grandeur d'un lièvre ordinaire. Ses dents incisives inférieures sont encore plus comprimées que dans les écureuils (avec lesquels il a de l'analogie), et surtout plus étendues d'avant en arrière, ce qui leur donne de la ressemblance avec des socs de charrue. Son pelage est d'un gris-brun mêlé de jaune ; sa queue est longue, épaisse, garnie da

gros crins noirs ; sa tête est arrondie et porte de grandes oreilles nues; ses yeux n'ont pas la vivacité des autres animaux de son genre; ils sont tristes, faibles, et peuvent à peine supporter la lumière du jour. Mais ce qu'il a de plus extraordinaire ce sont ses pattes; toutes ont cinq doigts, dont quatre de celles de devant sont excessivement allongés, et, clans ce nombre, celui du milieu est beaucoup plus grêle que les autres ; dans les pieds de derrière , le pouce est opposable aux autres doigts.

Le tsitsihi a des habitudes paisibles, et de la gravité dans ses actions, si l'on peut se servir de ce mot. Ses mouvements sont lenls, mesurés, peut-être pénibles ; aussi, pour se dérober à ses ennemis qui l'atteindraient aisément, vu la lenteur de sa marche, il ne sort de sa retraite que la nuit. Pendant le jour, il se tient blotti dans un terrier qu'il sait se creuser, dit-on, dans les ravins, .à proximité des forêls où il va chercher sa nourriture quand les autres animaux, livrés au sommeil, ne. peuvent plus l'inquiéter. La conformation de ses pieds me ferait croire que, au lieu de creuser lui-même son habitation souterraine, il s'empare de celle d'un autre animal, comme font les renards, les martes, et beaucoup d'autres, qui ne manquent jamais d'exproprier le premfer propriétaire d'un terrier, lorsqu'ils en trouvent l'occasion. Et cependant, on sait que le renard et la marte creusent la terre avec assez de facilité. Dailleurs, nous pourrions trouver, même dans le genre du tsitsihi, un exemple de ce brigandage. Par exemple, l'écureuil s'empare assez volontiers des nids de pies pour établir son domicile après l'avoir maçonné à sa fantaisie.

Quoi qu'il en soit, le tsitsihi se nourrit de fruits, et il préfère ceux qui sont secs et durs, aux baies et autres fruits mous. Pendant toute la belle saison, il ne s'occupe guère qu'à parcourir les forêts, en grimpant lentement sur les arbres pour y trouver sa nourriture. Quoique peu ou point carnassier, s'il surprend un oiseau sur son nid, il manque rarement de le saisir et de le dévorer; mais c'est surtout aux œufs qu'il donne la préférence. Faute de fruits, on prétend qu'il se contente de coléoptères, d'araignées et autres petits insectes.

Rien n'est curieux comme devoir manger cet animal ; il se pose sur le derrière, ayant le corps dans une position verticale, ainsi que l'écureuil, et, avec ses pattes de devant, il porte les aliments à sa bouche. Mais, pour saisir un fruit, il n'a pas besoin, comme ce dernier, de se servir de ses deux pattes; grâce à son long doigt, il l'enveloppe et le tient solidement, pendant que son autre main est libre. Jamais il ne prend un objet en l'empoignant avec les cinq doigts, mais il le saisit seulement avec le doigt du milieu, et avec les autres il continue à s'accrocher aux branches pour grimper.

Il craint extrêmement l'eau, et il a cela de commun avec presque tous les r»ngeurs de sa famille. Aussi, lorsque vient la saison des pluies, il ne quitte guère son terrier que lorsqu'il y est poussé par la faim. Mais il sait fort bien s'arranger une vie sédentaire, et il ne manque jamais de s'entourer de toutes les commodités que lui permettent les circonstances. Sans faire positivement des provisions abondantes, il est rare qu'il n'ait pas dans son habitation assez de

fruits pour le nourrir trois ou quatre jours au moins sans sortir. Ainsi, quand des chasseurs rôdent dans les solitudes qu'il habite, ou qu'un orage inonde la campagne pendant quelque temps, il reste tranquillement chez lui, à l'abri de tout danger, jusqu'à ce que sa petite provision soit épuisée, et l'on assure même qu'il la ménage avec économie, pour la faire durer autant, de temps qu'il présume devoir rester en réclusion.

Il aime beaucoup ses aises, et sa voluptueuse mollesse ne lui permettrait pas d'habiter une demeure humide, fraîche, ou seulement de dormir sur la terre. Mais il n'est pas paresseux, et s'il aime à être bien, il ne compte sur personne que sur lui-même pour se procurer ce bien-être. Il travaille avec ardeur et pendant long-temps à se faire un appartement chaud, sec et commode, au fond de son terrier. Après l'avoir convenablement élargi, il y transporte une quantité de petites bûchettes de bois sec, qu'il entrelace avec du foin ; avec beaucoup d'art il en forme une tenture, ou plutôt une sorte de boiserie dont il garnit exactement toutes les parois de sa chambre à coucher, tant au plancher, au plafond, qu'aux côtés; celte sorte de cage faite, il la remplit de foin doux et très sec, au milieu duquel il pratique son lit. Mais ce lit lui-même exige encore un travail, car il est tapissé, ou plutôt matelassé, avec une mousse fine, molle et chaude.

C'est là qu'il fait ses petits, rarement en nombre de plus de trois ou quatre. Pendant tout le temps de l'allaitement, la femelle en a le plus grand soin, et elle ne les quitte que lorsqu'elle y est forcée par une impérieuse nécessité; elle les tient surtout dans une propreté recherchée. Lorsque les petits commencent à marcher, elle choisit les moments où la lune jette ses rayons brillants sur les arbres des forêts, pour ies faire sortir du terrier et jouer sur la mousse humide de rosée. En sentinelle à côté d'eux , elle veille à la sûreté générale, et, au moindre bruit, à la moindre apparence de danger, elle fait rentrer les plus gros et emporte les plus petits au fond de son trou.

Les naturels de Madagascar font une guerre soutenue à l'aye-aye, parce qu'ils estiment beaucoup sa chair qui, pour un Européen, est un mets détestable. Us lui tendent des pièges aux pieds des arbres, ils le déterrent dans son trou, ou le tuent à coups de flèche ou de fusil. Lorsque cet animal est surpris à terre par les chasseurs et les chiens, il lui est impossible de leur échapper par la course; aussi ne l'essaie-t-il même pas. Mais, malgré sa faiblesse, il fait bonne contenance, et ce n'est qu'après une lutte à mort que l'on peut s'emparer de lui. Il se défend avec un courage que sont bien loin de montrer des animaux vingt fois plus forts que lui, tels que le loup, la hyène, etc.

Il n'est ni féroce, ni méchant, mais il aime la liberté plus que la vie. Aussi, soit qu'on le prenne jeune ou vieux , s'il ne se laisse pas mourir de faim dans les premiers jours de son esclavage (ce qu'il fait ordinairement), il vit quelque temps dans la tristesse; les regrets et le chagrin le font tomber dans la consomption, et il périt après avoir traîné pendant quelques mois une vie languissante qu'il parait quitter avec plaisir. Boitard.

Page 1