GAP
Toutes les fois que les voyageurs français sont curieux devoir de belles montagnes et de riches côleaux. des vallées, des sites pittoresques, des cataractes et des torrents, on leur conseille d'aller en Suisse, sans songer qu'il y a en France toutes ces beaulés de la nature, â un degré au moins égal à celui de l'Helvétie. Parcourez le département des Hautes-Alpes, et dites-nous quel est le pays où vous trouverez le plus de variétés , de sites et de rochers. Les montagnes
sont séparées entre elles par des vallées agrestes et profondes, sillonnées par des torrents fougueux , arrosées par des. eaux limpides. Là , s'étendent des plaines ornées de toute la richesse des cultures méridionales; puis, de vertes pelouses pastorales émaiilées de fleurs, et surmontées par des forêts de mélèzes et de sapins ; des grottes spacieuses s'ouvrent dans le flanc des montagnes que dominent les pics sourcilleux couronnés de neiges éternelles.
Gap, chef-lieu du département, est situé dans un vaste bassin qui paraît avoir été un lac à une époque reculée. Nommée vapincum par les Romains, cette ville fut comptée au nombre des cités de la Gaule lorsqu'on la divisa en dix-sept provinces. Démétrius, disciple de St-Jean l'évangéliste , avait commencé à y prêcher la foi , dans la sixième année du règne de Domitien; le siège épiscopal y fut établi au commencement du IVe siècle , et cent ans après il fut occupé par Constantin. L'un de ses successeurs, en 970, obtint la moitié des droits de suzeraineté à Gap, par la munificence de Guillaume Ier, comte de Provence; ce prince voulut ainsi célébrer une victoire qu'il venait de remporter sur lesSarrasins, dans les Hautes-Alpes, et indemniser le prélat des ravages qu'ils avaient faits dans son territoire. En 1184 , l'évèque se qualifiait seigneur et comte de Gap. A la fin du XIImc siècle , Gap jouissait de moulins , de fours banaux , du consulat et de privilèges particuliers. L'évèque et le dauphin firent en 1256 un traité pour se partager tous ces droits; le premier avait les clefs de la ville, il faisait les proclamations, et rendait en commun avec le second , la justice seigneuriale. Quant au consulat , il avait appartenu alternativement aux habitants et aux souverains.
Toujours en querelle avec ses évêques , Gap réussit en 1289, par la protection de Charles, roi de Naples, à obtenir les poids publics, gabelles, pâturages , etc. Les comtes de Provence, prétendant la haute souveraineté sur cette ville, y firent arborer, en divers temps, leurs armes et bannières. Le duc de Calabre ayant, en 1459, demandé au nom du roi René des secours à Gap , ayant jeté sur elle des contributions et saisi les marchandises que ses commerçans avaient en Provence, la ville résista; elle cita d'anciennes conventions, recourut au parlement de Grenoble pour se soustraire à la juridiction du roi René, et elle fut appuyée secrètement par le roi de France. Les évêques de Gap perdirent leur titre de prince sous François Ier, qui les obligea de se contenter définitivement de celui de comte.
Gap, pris , repris et dévasté par vingt peuples barbares, a également eu à souffrir des guerres de religion; sur la fin du règne des Valois, le délire était porté à un tel point dans ces contrées, que le curé de Freissinières prit les armes pour chasser les Calvinistes ; mais lui-même fut contraint à la fuite. Lesdiguières s'empara de Gap ; il passa au fil de l'épée la jeunesse que commandait le chanoine Lapalu ; il y entra une seconde fois la nuit par escalade , au milieu du désordre d'une fête : et, pour s'y maintenir, il rétablit en treize jours, sur la hauteur de Puymore , la forteresse des Sarrasins ; Lesdiguières résida à Gap , ne relevant que de Henri IV, alors seulement roi de Navarre. Au milieu de celte guerre fanatique, on se défendait dans toutes les Hautes-Alpes, derrière des
remparts; chaque village était comme une citadelle , chaque souterrain un lieu d'asile. La révocation de l'édit de Nantes fut fatale à l'industrie des Hautes- Alpes; Gap y perdit son commerce; Orpicrre vit s'éloigner les deux tiers de ses habitants , et les maisons de St-André de Rosans n'offrirent plus que les cintres de boutiques murées. Au commencement du XVIIe siècle, la population de Gap s'élevait à seize mille âmes; maintenant, tout son territoire n'en contient guère que la moitié; vingt ans après la révocation de l'édit de Nantes et le sac de la ville, en 1G92, Gap ne comptait plus que quatre mille âmes.
Comme les archives ont été brûlées à la fin du XVIIIe siècle , que la ville a éprouvé quatre tremblements de terre, qu'il y a eu des affaissements de terrain qui avaient réduit la porte Chaussièrc à la hauteur d'une coudée, il ne reste dans cette ville que très peu de traces d'antiquité, des débris de colonnes, et autour de son enceinte, à une profondeur considérable , des tombeaux en pierre de mosaïque. Quelques auteurs ont pris pour un ancien temple l'église de St-Jean-le-Rond, ou des Pénitents ; en plantant un cours d'arbres sur la place Sl-Arnould, en 1803, l'on découvrit des souterrains qui avaient servi de sépulture aux évêques. Lorsque les Templiers avaient été chassés de la Terre-Sainte, la piété publique était venue à leur secours; ils possédaient beaucoup de couvents et de terres dans les Hautes-Alpes. Un de leurs commandeurs avait établi un monastère à Gap, près la porte de Provence, hors de la ville; sur la roule de Marseille , il y avait une maladrerie , sorte d'établissement fort commun dans cette contrée , et fondé soit après les incursions des Lombards, soit à la suite des Croisades. A une lieue de Gap, sur une hauteur, se trouve la Tour-Ronde où l'on avait élevé un fanal qui correspondait avec ceux de Montrond, Montmaur, Malmort, ainsi qu'avec les tours et les forteresses assises dans le Champ-Saur, et dont les vestiges sont venus jusqu'à nous, accompagnés de merveilleuses histoires. Ces tours sont probablement l'ouvrage des Sarrasins; leurs murs, pour la plupart en ruines, manifestent un ordre régulier dans la pose des pierres, et le ciment qui les lie est d'une extrême dureté.
Nous avons dit que Lesdiguières s'était emparé deux fois de Gap ; il voulait punir les habitants d'avoir résisté aux prédications du ministre Farel, d'avoir chassé les Calvinistes et embrassé le parti de la Ligue. Il y avait eu alors bien des dissensions dans ses murailles , puisque ceux qui s'y montraient avec des croix blanches, telles qu'en portaient les catholiques, étaient traités d'idolâtres et accablés de mauvais traitements. Dans une chapelle de la cathédrale, on admire le m usolée du connétable ; la masse de son sarcophage est en marbre noir, les bas-reliefs qui retracent ses glorieux exploits . sont en albâtre. Le guerrier est représenté avec son armure, couché et appuyé sur le coude ; ses traits ont quelque ressemblance avec ceux de Henri IV. On rapporte qu'il tint en charte privée Jacob Richier, son sculpteur, jusqu'à ce qu'il eût fini ce bel ouvrage. Le monument apporté, en 1798, du château de Lesdiguières oùil était depuis 1626, devait être transporté au Musée du département, avec les gantelets du connétable, sa lance et son casque, où l'on voit l'empreinte d'une balle. On avait réuni , pour cet établissement , des modèles en
plaire dos plus belles statues du Musée de Paris, ainsi qu'un grand nombre d'antiquités sorties des fouilles de Mous Sèleucus; c'eûl été un dépôt d'objets précieux, qu'eussent successivement enrichi les libérables du gouvernement et des particuliers. Ce Musée est aujourd'hui un séminaire.
On se doute bien que la superstition dut régner dans ces étroites vallées des Alpes, où la nature frappe d'un spectacle imposant et terrible les sens et l'imagination dés le premier âge, et où le manque de communications faciles laisse l'homme aux prisés avec les fables dont on berce l'enfance. Un ancien préfet du département, M. de Ladoucette, a réuni dans un consciencieux travail sur les Hautes-Alpes , plusieurs faits de superstition locale. Un ruisseau nommé le Béai-Trouble, passe dans des terres argileuses qui salissent ses eaux, et le peuple rejette cet effet sur les maudits esprits. Dans certaines localités, les météores sont attribués à la magie. Il ne sera pas ici question des globes lumineux qui apparaissent de temps en temps. On prenait pour des revenants ou des vampires les exhalaisons qui, dans les nuits d'été, s'élevaient des cimetières de Puy-Siinl-Piorre et de Briaiiçon ; ils se rendent en un lieu bas et solitaire, disent les habitants, et là, ils sautillent, dansent ; et après des évolutions d'une ou deux heures, ils retournent aux endroits d'où ils étaient partis. A Orcières, la population s'écrie : Voilà les sorciers qui vont au sabbat ; elle met sur leur compte tout ce qui lui arrive de fâcheux. Une famille dans ci lie commune a refusé obstinément un gendre qui lui convenait, mais son père passait pour magicien. Des prodiges dont la connaissance n'est pas venu i jusqu'à nous, se seront sans doute passés dans les vallées de la fée, auprès de Vars et dan; le Champ-Saur. Un voyageur
trouva la maison d'un habitant de Champoléon remplie de gens, qui, affligés de sorts jetés sur leurs récoltes et leurs bestiaux, voulaient s'emparer du sorcier, et, à cet effet, d'après un antique usage, ilsavaientprisdes clous neufs et une poule noire qu'ils faisaient bouillir avec du vinaigre dans un pot de terre. Tandis qu'on préparait ce ragoût mystérieux, un garçon très robuste se tenait derrière la porte avec un bAlon, prêt à frapper le premier qui se présenterait , adiré par la puissance de ce charme.
En 1802, une magicienne était accusée à Réalon, de maléfices sur les troupeaux et sur les hommes: on assurait que la terre lui donnait sans cesse de nouvelles forces; on résolut de s'en défaire, et on l'étourTa en la tenant suspendue en l'air. Ne croirait-on pas lire un trait de; l'histoire des Barbares? Vn jeune homme qui habitait Briançon, avait été, disait-on, ensorcelé, et tout le monde l'évitait. On agita avec une baguette un baquet d'eau claire; la magicienne comparut.se plaignit du mal qu'on lui faisait éprouver, et elle fut contrainte de lever le sort. A Ribiors, dans une chapelle dédiée à la Vierge, on apportait en pèlerinage les (niants morts sans baptême; on prétendait que pendant la messe célébrée pour leur résurrection, ils revenaient à la vie, et on les baptisa;!. Ces prétendus miracles faisaient beaucoup de bruit. Enfin, dans un grand nombre de communes, quand le temps était mauvais, on forçait le curé à l'exorciser. On faisait le plus grand cas du pasteur si ses paroles cl ses cérémonies avaient un résultai avantageux; on le prenait en haine, si par malheur un orage enlevait des terres, ou si la grêle détruisait la récolle. Ces désastres se renouvelaient-ils? telle était la vindicte publique contre lui, qu'il étai! contraint de quitter sa paroisse.
Vue de Gap.