‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 17 sur 187 · Tome v.— octobre · texte numérisé non relu

Tome v.— octobre

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LE PONGO.

La singulière famille de singes, comprise sous le nom d'oRANGS, se compose de cinq espèces, dont deux sont très bien déterminées, le gibbon noir et le gibbon cendré; celle du petit gibbon, de Daubcnton, ne se trouve plus ; il reste donc le pongo et le jocko de Buffon.

Mais lequel des deux est l'animal que nous connaissons sous le nom d'orang-outang, et qu'est-ce que le pongo? Voilà une question embarrassante que nous essaierons cependant de résoudre.

Aujourd'hui on ne trouve pltas d'orangs, ou hommes sauvages, que dans deux parties de la terre fort éloignées l'une de l'autre, savoir: dans l'Asie orientale et au midi de l'Afrique.

Le voyageur Batel dit positivement qu'il y a deux espèces de grands singes dans la Guinée, l'une qui atteint la taille d'un homme, et que les nègres nomment pongo, l'autre, plus petite, appelée par eux enjocko. C'est sur cette donnée que Buffon a établi , quoiqu'avec doute, ses deux espèces d'orangs, sous les noms de pongo et de jocko. Or , on sait positivement aujourd'hui qu'il n'existe en Afrique qu'une seule espèce de grand singe, qui est le chimp msé de Cuvier, le simia troglodites de Linnée , auquel Audebert donne le nom de pongo. Il est encore connu dans son pays sous le nom de barris.

Voilà donc les deux espèces d'orang de Buflbn réduites à une, dont le jocko sera le jeune, avant qu'il ait atteint tout son développement. Vous croirez en conséquence que le pongo est le même animal que le chimpansè, comme cela devrait être ; et cependant il n'en est rien. Les naturalistes, avant et après Buflbn, ont, comme lui , confondu le chimpansè avec les orangs d'Asie, et comme ces derniers sont beaucoup plus connus, parce qu'ils ont été beaucoup plus souvent apportés vivants en Europe, c'est dans ces orangs qu'ils ont été puiser la description et l'histoire de leur pongo.

Il ne tiendrait qu'à moi de choisir l'application que je désirerais faire de ce nom , selon que je voudrais parler la langue du pays habité par l'animal, ouïe langage erroné, mais consacré par l'usage, dont se sont servis les naturalistes. Pour me conformer à l'opinion reçue, je chercherai le pongo parmi les orangs d'Asie, et, pour ne pas nous embrouiller dans nos recherches, nous indiquerons un caractère qui tranche net ces animaux d'avec le chimpansè. Nous le trouverons très apparent à l'extérieur dans les oreilles : les orangs d'Afrique les ont beaucoup plus grandes que l'homme, et les orangs d'Asie beaucoup plus petites que nous.

Mais la même erreur que nous avons trouvée en Afrique, nous la trouverons transplantée en Asie par les écrivains qui ont copié Buffon ; là aussi il n'y a qu'une espèce de grand singe, qui est Y orang-outang; ils lui ont laissé son nom pendant sa jeunesse, mais lorsqu'il a atteint sa plus grande taille, ils lui appliquent le nom de pongo.

Nous savons à présent que le pongo n'est rien autre chose qu'un vieil orang-outang, il nous reste à faire son histoire qui offre une singularité unique parmi les animaux, et la voici :

Dans tous les êtres doués d'instinct ou d'intelligence, cette intelligence est comparativement très faible dans le premier âge ; elle se développe progressivement, et n'atteint guère toute son énergie que vers la lin du premier tiers de la vie. Elle se soutient ensuite jusqu'à la décrépitude, et même, dans les animaux sauvages, jusqu'à la mort; dans l'orang-outang il en est tout autrement.

Dans sa jeunesse il a le front saillant, proéminent, et la tête arrondie comme celle de l'homme. Alors il est doux, posé, réfléchi, si je puis me servir de cette expression , et il semble tout à fait incapable de la pétulance et de la férocité d'une foule d'autres singes; il s'affectionne à ceux qui le caressent et le nourrissent, et, sans que son intelligence dépasse beaucoup celle d'un chien, il est susceptible d'une certaine éducation. Schoutten, en parlant de ces animaux, dit que, lorsqu'on les a pris jeunes, on les apprivoise aisément; qu'on leur apprend à marcher sur deux pieds et à se servir de leurs mains pour faire certains ouvrages, et même ceux du ménage, comme rincer des verres, donner à boire, tourner la broche, etc. Le voyageur François Léguât va plus loin, et parle en témoin oculaire : « J'ai vu à Java, dit-il, un singe fort extraordinaire. C'était une femelle; elle était de grande taille, et marchait souvent fort droit sur ses pieds de derrière; alors elle cachait avec une de ses mains l'endroit de son corps qui distinguait son sexe. Elle avait le visage sans autre poil que les sourcils, et elle ressemblait assez en général à ces faces grotesques de femmes hottentotes que j'ai vues au Cap. Elle faisait tous les jours proprement son lit, s'y couchait la tête sur un oreiller, et se couvrait d'une couverture. Quand elle avait mal à la tête, elle se serrait d'un mouchoir, et c'était un plaisir de la voir ainsi coiffée dans son lit. Je pourrais en raconter diverses autres petites choses qui paraissent extrêmement singulières. »

Il n'est personne qui n'aitvu à Paris l'orang-outang, mort au commencement de cette année, au Jardindes-Plantes; il avait beaucoup de douceur dans le caractère, mais on prenait souvent pour de l'intelligence, des actes qui n'appartenaient certainement qu'à sa conformation tout à fait analogue à celle de l'homme. Supposez à un chien bien dressé, une tête, des pieds et des mains d'orang, et ses actions qui vous frappent le moins vous paraîtront bien plus intelligentes que celle de Jack.

Lorsque l'orang-outang devient adulte, c'est-à-dire lorsqu'il devient pongo, il s'opère chez lui une métamorphose étrange, et dont, cependant, les naturalistes n'ont pas parlé. Son angle facial, qui était ouvert presque autant que chez l'homme, à 70 degrés, se ferme et se trouve réduit à 60. Son front se rejette en arrière comme celui de ces idiots nommés crétins, sa tête s'allonge vers son sommet et se rétrécit considérablement. Sa face s'élargit prodigieusement par l'effet de deux grosses protubérances qui se développent entre les yeux et les oreilles, depuis la tempe jusqu'à la base des mâchoires ; son museau s'allonge, et enfin il devient absolument semblable à la figure que nous en donnons ici et que nous avons fait copier très exactement, d'après nature, au Cabinet d'histoire naturelle.

L'intelligence de l'animal éprouve la même révolution que son cerveau, et c'est de là que naissent les

MACASIX UNIVERSEL.

contradictions apparentes des voyageurs. Ils voyaient les jeunes orangs en captivité pleins de douceur et de gentillesse; ils trouvaient dans les bois, sous les noms de fèfè, kukurlacko, homme nocturne ou des bois, etc., un animal très farouche, très grand, sans cesse occupé à donner la chasse aux êtres plus faibles que lui, se nourrissant non-seulement de fruits, mais aussi de la chair des oiseaux qu'il surprend la nuit sur les arbres, poursuivant les femmes et assommant les hommes à coups de pierres ou de bâton ; en un mot, aussi redoutable que féroce. Us n'ont pas voulu reconnaître dans cet animal, la terreur des habitants, le môme singe quel'orang, et en conséquence leur récit a augmenté la confusion qui existait dans son histoire, parce que déjà on la confondait avec celle du chimpansô qui a une intelligence bien au-dessus de la sienne , et qui, loin de diminuer, augmente, au contraire, avec l'âge.

Comparons-les à grands traits : l°dans la jeunesse, tous deux se ressemblent beaucoup par la douceur, la gravité et la forme générale de la tète, à la différence des oreilles; mais déjà le chimpansé montre une assez grande supériorité d'intelligence , et il rit comme l'homme, chose que ne fait ni l'orang, ni aucun autre animal ; le chimpansé non-seulement se familiarise dans la maison où on l'élève, mais il s'utilise en rendant tous les petits services dont il est capable. 11 va chercher de l'eau à la fontaine, du bois pour le loyer ; il tourne la broche, plume le gibier, etc.; il marche constammcntdroit, s'assied à table et se sert d'assiettes, de cuillère et de fourchette, de couteau; il s'essuie les lèvres avec une serviette, se lave les mains, couche dans un lit, tend la main aux personnes qui viennent le voir, et les reconduit gravement jusqu'à la porte quand elles s'en vont. Lorsqu'il est malade, il reçoit et comprend la visite du médecin. On a vu une femelle qui avait été saignée dans une fluxion de poitrine, reconnaître le médecin, lors d'une nouvelle maladie, lui tendre le bras avant qu'on le lui aitdemàndé, et lui montrer, avec le doigt, la place où il fallait lui ouvrir la veine une seconde fois. L'orang-outang est incapable de toutes ces actions pour ainsi dire réfléchies.

2" Adulte et dans les bois, ce sont deux animaux tout à fait différents. Le pongo est essentiellement grimpeur et ne vit que sur les arbres. Sur terre , il ne sait marcher ni debout, ni même à quatre pattes , car il pose les mains des extrémités antérieures, non pas à plat, comme tous les autres singes marcheurs, mais sur le tranchant extérieur de la paume de la main , et ayant les doigts à demi-fermés. Je me suis assuré de ce fait sur l'individu qui existait aux Jardin— des— Plantes. , et cette observation n'a pas échappé à l'habile dessinateur, M. Werner, chargé de le peindre ; on peut s'en assurer en jetant un coup-d'œil sur ses dessins. Le pongo vit à la manière des autres singes, et dans ses forêts, rien autre chose que sa forme d'homme ne le distingue des autres animaux sauvages.

Le chimpansé marche debout en s'aidant d'un bâton, quand il est à terre. Il sait se construire une cabane de feuillage, se défendre à coups de pierres et de massue, pour repousser l'attaque des nègres. Us s'entendent fort bien entre eux pour combattre et chasser hors de leur territoire les éléphants qui l'envahissent. Si l'un d'eux est blessé, les autres savent extraire la balle ou le fer de flèches de la plaie, qu'ils pansent

avec (les herbes mâchées et bandent av*ec des lanières d'écorce. Ils ne laissent pas leurs morts pourrir en plein air, mais ils les recouvrent d'un épais amas de feuilles, de branchage et de pierraille. Quelquefois

ils se logent avec leur femelle dans une grotte ou un trou de rocher, ce qui leur a valu le nom de simia troglodites, que leur a donné Linnée ; mais plus ordinairement ils se construisent une cabane de feuillage , et forment ainsi des sortes de villages où ils vivent en société. Comme hs pongos, ils poursuivent les négresses, mais c'est peut-être moins pour satisfaire la brutalité de leurs passions que pour se faire une société qui leur plaît. La preuve de cela, c'est qu'ils enlèvent également des jeunes garçons qu'ils emportent dans leurs forêts, et qu'ils gardent sans aucun autre but que de les avoir avec eux. Le voyageur Rattel nous apprend qu'un négrillon de sa suite' avant été emmené par des chimpansés, vécut douze à treize mois avec eus, et revint très content, gros etgras en se louant du traitement de ses ravisseurs. I a autre voyageur, M. delà Brosse, dit avoir connu à Lowango une négresse qui avait demeuré trois ans parmi eux dans les bois, où ils l'avaient logée dans une case de feuillage.

Certes le pongo n'est pas capable d'actions qui rapprochent ainsi de l'espèce humaine un animal qui manque de raison.

Quoiqu'il en soit, il paraît que les orangs, soit chimpansé, soit outang, étaient beaucoup plus nombreux et plus répandus autrefois qu'aujourd'hui. Slrabon (lib. XV, tom. II, page 1023) raconte que le premier conquérant de l'Asie, Alexandre-le-(îrand, rencontra dans les Indes une grosse troupe d'orangs-outangs (que l'auteur nomme cercopithèques). Il lit faire halte à son armée et tit marchera la hâte sa phalange macédonienne, croyant que c'était une année ennemie disposée à l'attaquer. Mais le roi Taxîlc le tira de son erreur, en lui apprenant que c'étaient des singes attirés sur les collines, par curiosité.

Trois cent trente-six ans avant notre ère, les Carthaginois, sous la conduite d'IIannon, avaient réellement attaqué des chimpansés dans une île de l'Afrique occidentale. On observa que ces animaux ne tinrent point en rase campagne contre leurs agresseurs, mais qu'ils se sauvèrent avec beaucoup de précipitation sur des rochers, d'où ils se défendirent avec tant de courage, à coups de pierres, que les Carthaginois ne purent prendre que trois femelles. Elles se défendirent avec un tel acharnement entre les mainsde leurs vainqueurs, qu'on fut obligé de les tuer. Hannon, qui les prit pour des femmes sauvages et velues, les lit écorcher et rapporta leurs peaux à Cartilage, où on les déposa dans le temple de Junon. On conserva ces dépouilles avec tanldesoin, pendant deux siècles, qu'on les trouva encore en entier lors de la prise de celle ville par les Romains. (Hannonis Périphis, pag. 77, Hagœ, 1674.)

Du reste, c'est à l'existence des orangs que l'on doit les contes merveilleux que les anciens nous ont laissés sur les satyres, les faunes, et autres demi-dieux des forêts. Saint Augustin dit avoir vu à Rome la peau d'un satyre, et, d'après ce qu'il en rapporte, il n'est pas difficile de reconnaître qu'il avait sous les yeux la peau d'un orang.

BOITAKI).

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