SIMON BOLIVAR
Simon Bolivar, le défenseur de l'indépendance de l'Amérique du sud! Que ce nom rappelle de souvenirs et de jugements différents. Esquissons les traits principaux de cet homme célèbre, car avant de le connaître il ne nous appartient pas de le condamner ou le défendre.
Simon Bolivar, né à Caraccas le 1k juillet 1783, était le plus jeune des fils de don Bolivar y Ponte, colonel de milice; sa famille riche et considérée lui
( Bolivar. )
fit donner une éducation soignée qu'il alla terminer en France, pays dont il étudia plusieurs années la langue et les institutions. De retour dans sa patrie, après avoir visité une partie de l'Europe, à la tête d'une fortune considérable , environné de l'estime de ses compatriotes , Bolivar semblait destiné à couler paisiblement une vie opulente, quand la révolution qui éclata dans les possessions espagnoles vint l'arracher de sa retraite et le placer sur une scène où son génie lui réservait le premier rôle.
Bolivar, déjà promu au grade de colonel en 1810, fut en 1811, à l'époque de la déclaration de l'indépendance par le congrès vénézuélien, chargé d'une mission à Londres; il la remplit à ses frais. La fortune du jeune colonel lui rendait facile cet acte de désintéressement patriotique, il lui valut néanmoins l'admiration de ses concitoyens , et le général Miranda le nomma, comme récompense, au commandement de la place de Puerto Caballo. Une révolte de pri-
sonniers survenue à la suite de l'affreux tremblement de terre qui désola à cette époque Caraccas, lui fournit une première occasion de signaler son courage et sa fermeté; la conduite de Miranda lui en offrit bientôt une seconde. Ce général venait de capituler avec le vice-roi de Monleverde. Un pareil acte révolte Bolivar, il voyait ainsi sa patrie retombée au pouvoir de ceux qu'elle avait déjà si noblement combattus. II se détermina à quitter Caraccas; en vain, Miranda veut s'opposer à son départ, la conduite énergique de Simon triomphe de tous les obstacles ; il se réfugie à Curaçao, et c'est là qu'il forme le hardi projet de se mettre à la tête des amis de l'indépendance du Nouveau-Monde. Il aborde à Carthagène, et, secondé seulement de quelques hommes courageux, il enlève aux Espagnols les bords du Magdalena; puis ayant grossi son armée de 6,000 Américains , il bat à Manda le général Barinas. Enfin, le k août 1813, il fait son entrée triomphale à Caraccas, et prend le titre, de
dictateur-libérateur des provinces occidentales du Venezuela, tandis qu'un brave étudiant, San Jago Marino, était proclamé dictateur des provinces orientales. Mais , d'affreux revers attendaient Bolivar après ces premiers succès. Quatre fois encore fugitif, quatre fois il rentrera vainqueur sur le territoire vénézuélien, toujours plus grand que la fortune, toujours au-dessus des vicissitudes accablantes d'une vie de fatigues et d'anxiétés, jamais il ne se livrera au désespoir. Est-il vaincu! au milieu de sa défaite, il songe encore à ce qui peut lui assurer plus tard la victoire; en un mot, son âme comme son épée, semble se retremper dans le malheur. Bolivar , victorieux à Caraccas, fuyait ensuite devant la légion infernale de Boves, ce général royaliste qui devait toute sa renommée à la férocité de ses soldats, ramas de bandits et d'esclaves. Une barque à la merci des flots contenait alors tout l'espoir de la liberté américaine, Bolivar et Marino. Cependant, tous deux reparurent sitôt que l'orage fut calmé, mais pour fuir encore. Alors aborde sur le sol américain , Morillo, le plus brave et le plus fidèle" défenseur de la cause royale, adversaire vraiment digne d'aussi héroïques ennemis. Un instant à Haïti, chez un peuple libre , les deux proscrits avaient trouvé un généreux asile. Le 3 mai 1816, Bolivar a remis le pied sur la terre natale, cette fois il a pris le titre de capitaine-général et chef suprême des forces de Venezuela et de la Nouvelle-Grenade. Il est reçu avec les transports d'un enthousiasme le moins équivoque. Vaines espérances qui s'évanouissent devant les victoires de Morillo ! Simon a été renversé par les coups les plus terribles de l'adversité, toutefois, il n'est pas frappé à mort, il se relève; il tente un dernier et héroïque effort, sans d'aulre3 titres que celui de libérateur, il reparait au milieu des indépendants vaincus et découragés, il triomphe une première fois, il'triomphe encore, San Diego, Sogamoso „ ces noms ont été immortalisés par ses succès, l'Espagne qui a vu tomber les dernières légions de ses serviteurs , a rappelé près d'elle Morillo, et le 17 décembre 1819, rassemblé à Angostura , le congrès proclamait à la face des nations l'existence de la république colombienne.
Tout cela, c'était l'œuvre de Bolivar; toutes ces difficultés, ces obstacles, ces périls, c'était avec une poignée de soldats demi-nus et mal exercés qu'il les avait surmontés; la présidence de la nouvelle république appartenait de droit au libérateur, il fit de vains efforts pour la refuser ; un homme comme moi, disait-il, doit porter ombrage à la liberté. On lui répondit par une ovation, et Simon Bolivar fut investi de la présidence.
Mais c'est peu pour lui d'avoir conquis l'indépendance de sa patrie, il veut encore associer à sa cause les contrées voisines ; il part pour le Pérou, est reçu avec transport par les habitants ; on lui confère la puissance dictatoriale. Servi par la fortune, la victoire d'Ayacucho vient combler toutes les espérances des amis de la liberté, et reconnaissante de l'appui que le génie de Bolivar a prêté à sa cause, la république naissante prend le nom de Bolivia.
Ce ne fut qu'au mois de juin 1826, que le libérateur rentra dans sa patrie. Son absence avait eu les plus tristes effets; l'anarchie commençait à lever la tête, en vain les affaires extérieures tendaient à af-
fermir l'existence de la Colombie, dont l'Angleterre venait de reconnaître l'indépendance, c'était dans son propre soin que la république puisait les germes de sa destruction.
Simon Bolivar sentit toute l'étendue du danger, un moyen se présenta à lui pour étouffer les factions, celui de s'emparer du pouvoir suprême, il l'adopta, et il assuma aussitôt sur sa tête toute l'autorité d'un dictateur. Tous les amis de la liberté frémirent, à la vue d'un pareil projet; un complot fut tramé, déjoué il est vrai, mais son chef était puissant. Une guerre malheureuse, entreprise contre les Péruviens, ébranla encore l'autorité de Bolivar, la dictature de Bolivia lui échappa, et ce fut comme le signal d'une défection générale. Les Vénézuéliens dirigés par Paez, le capitaine des LLaneros, l'ancien frère d'armes du libérateur, se séparent de l'unité colombienne, tandis que les départements de l'équateur se proclamaient indépendants.
Dès-lors , la Colombie cesse d'exister ; un congrès national fut assemblé à Bogota, le dictateur y envoya sa démission ; on eut l'immense tort de l'accepter. Désespérant du salut de la chose publique, celui qui avait employé quinze années de sa vie à défendre la liberté américaine eut la douleur de rencontrer dans ses propres concitoyens des ennemis plus dangereux pour sa pairie que 1 Espagne même. Il alla au fond d'une retraite s'ensevelir dans l'oubli ; mais il ne put survivre long-temps à sa gloire, et le 17 décembre 1830, il expirait à San Pedro, âgé seulement de quarante-deux ans.
Bolivar et Washington, ces deux noms sont désormais inséparables, ils représentent à eux deux la liberté des deux Amériques; que de différence î.eanmoms dans leur fortune! L'un, entouré même après sa mort des marques de l'amour et de la reconnaissance de ses concitoyens; l'autre, poursuivi par la haine et la calomnie, mourant de regrets et de douleur. C'est ainsi que diffèrent les nations , plus constantes dans leurs sentiments, plus solides dans leurs affections; les peuples du nord connaissent moins l'ingratitude ; plus enthousiastes que ceux-ci , les peuples du sud brisent et relèvent tour-à-tour leurs idoles. Moins faits pour la liberté, leurs passions en feront long-temps des esclaves, quelque libérales que soient leurs institutions.
Alfred Maury.