‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 161 sur 187 · PORTUGAL. — LE CHATEAU DE BELEM · texte numérisé non relu

PORTUGAL. — LE CHATEAU DE BELEM

Plusieurs fois déjà nous avons entretenu nos lecteurs, du Portugal et de Lisbonne, de Lisbonne, la ville au gracieux aspect; il n'existe en effet aucune cité dont la vue soit plus magnifique (1). Dans le lointain, à une certaine distance, on a de la peine à distinguer Lisbonne, parce que toutes les rives du Tage ne forment pour ainsi dire qu'une seule ville. Des montagnes de rochers à pic de Cinlra qui s'élèvent majestueusement, on distingueja haute Serra da Arrabida qui sort du milieu des landes. A mesure qu'on s'approche, la cité et les collines qu'elle

(1) Voir le Màijasin Universel, lom. i, p. 293, et lom. il, p. 161.

couvre jusqu'au sommet, se développent, et en vérité, on ne peut guère contredire les Portugais, lorsque, dans leurs promenades sur le ïage, ils regardent Lisbonne comme la plus belle ville du monde, et qu'ils s'écrient avec enthousiasme : « Qui n'a pas vu Lisbonne n'a rien vu. » Que nao tem vislo Lisboa nao tem visto consa boa !

Certes, il y a là quelque exagération bien pardonnable à l'esprit national d'un peuple ; passons outre. Mais ce que nous ne pouvons aussi facilement excuser, ce sont les fausses indications des anciens auteurs portugais qui veulent absolument trouver sept collines dans Lisbonne , afin de lui donner une certaine ressemblance avec Rome antique ; prétention bizarre, dénuée de toute vraisemblance. Lisbonne ne renferma jamais que trois collines.

La première commence au pont d'Alcantara, limite de la cité à l'ouest, et se prolonge jusqu'à la rue Saint-Benoît. Cette colline, sans contredit la plus élevée, est renommée par l'air pur qu'on y respire ; de là le nom d'une de ses rues : Buenos-Ayres. La seconde colline n'est qu'une continuation de la première , et n'en est séparée que par un petit vallon ; c'était la portion la "plus large de la ville, mais le célèbre tremblement de terre de 1755 la détruisit toutà-fait. Il est étonnant combien les effets de ce phénomène furent différents. Dans la plaine tout s'écroula ; sur la pente escarpée des montagnes les rues restèrent intactes. La troisième colline commence à l'endroit ouest assis lechâteau de Lisbonne (o castello dos Mouros), et se prolonge en terrasses jusqu'à la fin de la ville, du côté de l'est. Le château est un petit fort, peu important comme forteresse, et seulement bon à repousser un coup de main. Cette partie de la ville offre des rues étroites , irrégulières, mal pavées, où l'on trouve peu de jolies maisons. Dans tout Lisbonne on ne doit pas chercher un morceau d'architecture remarquable ; parmi les églises mêmes il n'en est pas une d'un bon style.

En suivant la rivière, à l'est de Lisbonne, c'est une suite de maisons isolées qui ne finit pas; un village y succède à l'autre. Du côté de l'ouest, Lisbonne est si étroitement liée avec Belem, qu'on ne s'aperçoit pas de la ligne de démarcation; un pont sur un petit ruisseau qui se jette dans le Tage, est tout ce qui sépare la ville du faubourg Alcantara. Un étranger qui va à Belem croit n'avoir pas quitté Lisbonne. Belem est une bourgade considérable que la famille royale habitait autrefois ; le château fut incendié, et les princes se retirèrent à Queluz. Depuis ce désastre, le château de Belem a été reconstruit sur des bases solides ; situé vers le port, on y jouit d'une vue superbe. Nous en publions aujourd'hui la gravure. A Belem se trouve un couvent d'Hyéronimites, fondé par le roi don Manuel ; singulier monument où l'on semble avoir pris à plaisir de confondre tous les styles d'architecture ; il n'existe pas deux piliers semblables. Au-dessous de Belem est une tour carrée, garnie de canons, et devant laquelle aucun vaisseau ne peut passer sans avoir été rigoureusement visité. A côté de cette tour, on a construit plusieurs batteries; on en voit quelques-unes jusqu'au fort Saint- Julien, petit château irrégulier, appelé ordinairement fort Saint-Jao, bâti sur la pointe d'un rocher. Le fort Saint-Jao et celui de Saint-Antonio sont les

seuls qui soient de quelque importance aux environs de Lisbonne, importance minime, et l'on a vu dans de récentes expéditions le peu de résistance qu'ils offraient à l'ennemi.

Vers le nord-ouest do Lisbonne , s'élève une chaîne de montagnes hautes et escarpées qui terminent l'horizon de ce beau paysage ; ce sont les montagnes de Cintra. La route pour s'y rendre est aride, déserte, triste et sauvage ; mais combien ce spectacle est différent , lorsqu'on voit la montagne du côté du nord , et qu'on entre dans le bourg de Cintra ! Ce sont partout de délicieuses maisons de campagne, des forêts de citronniers au parfum enivrant ; puis, de limpides ruisseaux qui sillonnent en tous sens des prairies émaillées de fleurs odorantes. Au sommet d'une colline, un couvent est suspendu en quelque sorte dans les airs ; sur une autre, les ruines d'un vieux château construit par les Maures, bravent les coups du temps. C'est dans le palais de Cintra, ancienne demeure de plusieurs souverains du Portugal, que fut signée, en 1808, la capitulation qui précéda l'évacuation du Portugal par les armées do Napoléon.

Nous nous sommes occupés précédemment des mœurs de la population portugaise, de ses usages, de ses fêtes (1). Il est cependant quelques détails qui ne doivent pas être négligés, et leur manière de célébrer le carnaval et le carême mérite une attention particulière. Nulle part peut-être les trois jours gras ne donnent lieu à autant d'extravagances et de folies qu'en Portugal; ce sont alors des amusements grossiers et vulgaires, auxquels se livrent même les femmes et les jeunes filles les plus réservées. Le grand plaisir des Portugais, aux jours gras , consiste à se jeter des pois, des fèves, de la farine, à s'inonder d'eau. Ce plaisir insipide, on le prend dans les rues et dans l'intérieur des maisons. Le peuple jette aussi des oranges, et comme il n'y va pas de main morte, les coups sont assez dangereux. Ce n'est pas tout, on lance des pétards et des fusées sur le passage des équipages et des chevaux ; on couvre la tête de ces animaux et des cochers de paniers renversés, et la joie est au combje quand le cocher tombe de son siège, ou que les chevaux prennent le mors aux dents. Tout récemment la fiancée d'un jeune homme de bonne famille lui lança une orange ; le fruit vint frapper la tête du cheval qui se cabra et fit tomber le cavalier ; l'infortuné jeune homme se cassa le cou, et le peuple applaudit.

Comme on ne fait grâce de ces gentillesses à personne, il est prudent de ne pas sortir ; malheureusement on n'y gagne pas grand'chose , car c'est pis encore dans l'intérieur des maisons. Dans sa demeure, il faut quelquefois se préparer à un véritable combat. On endosse de vieux vêtements; on tient prêts plusieurs seaux d'eau, un dépôt de farine et de pois, ainsi que de grandes seringues. Les domestiques poursuivent avec acharnement les jeunes gens, qui, de leur côté, ont leur farine dans la poche, et s'attendent à être attaqués dès qu'ils entrent dans une maison de connaissance. Le combat dure quelquefois pendant plusieurs heures, et les combattants ne se retirent qu'après avoir épuisé leurs

(1) Voir le magasin Universel, tora. ni, p. 121.

munitions et «'être mouillés jusqu'aux os. Les plus réservés se contentent de jeter de la farine dans le chapeau et dans les gants des visiteurs, de leur coudre les basques de leur habit, ou de leur attacher au dos des morceaux de papier. Toutes ces folies ont résisté aux défenses de la police et aux progrès de la civilisation ; mais elles ont un peu cédé aux révolutions politiques, aux malheurs des temps. Quand les Portugais se battaient à coups de fusil et de canons, ils s'amusaient moins à jeter des oranges et de la farine à la tête des passants. Aussi , depuis quelques années, on dépense moins d'eau, moins d'oranges, moins de pois, et les Portugais tenant le plus aux anciennes coutumes, se plaignent de la diminution sensible des plaisirs de la (esta de Entrado, nom qu'ils donnent à ce divertissement bizarre. On a voulu y substituer les mascarades, ce qui n'a pu réussir, et tôt ou tard, la multitude reviendra à ses usages. Après les saturnales, tout rentre dans l'ordre ; les femmes reprennent leur maintien réservé , et la jeune tille qui se montrait la veille libre et familière, se permet i peine d'adresser la parole aux habitués de sa maison. Alors on entre dans le triste carême, autrefois strictement observé, et dont la monotonie était seulement interrompue les vendredis par une procession, les mardis et jeudis par la représentation de pièces religieuses, semblables aux mystères qu'on jouait en France au moyen-âge, dans les lieux publics, et dans lesquels le burlesque était mêlé au grave, le profane au sacré. Une de ces pièces avait pour sujet la création, une autre la mort d'Abel, une troisième l'histoire de Moïse, une quatrième celle de Noé, etc. Dans le mystère de Moïse, on voyait le législateur des Hébreux, revenant de la montagne

d'Hored avec les tables de la loi, sous le poids desquelles il manquait de succomber ; puis, s' asseyant, il tirait de son sac un flacon d'eau-de-vïe pour reprendre des forces. Dans le mystère de Noé, l'arche était figurée se posant sur le mont Ararat. Noé et sa famille en sortaient, et le patriarche ordonnait à l'un de ses fils d'aller chercher à fond de cale une bouteille de Champagne pour boire à la santé du ,père éternel. Le mystère du jugement dernier eut encore une grande vogue sous le règne de don Miguel. On y représentait les constitutionnels repousses par l'ange, des portes du paradis jusqu'aux enfers, où ils étaient soumis à des tourments affreux de la part des démons. Ces représentations faisaient le délice du peuple ; elles ont cessé en grande partie, et le carême n'est plus observé avec la même rigueur.

Cependant les habitants de la campagne vivent sobrement, plus sobrement que les citadins. La morue, durant le carême, est le mets principal des tables portugaises; aussi, le Portugal est pour ce poisson, tributaire des Anglais, qui moyennant des sommes énormes, lui en fournissent des milliers. Vivre en carême sans morue serait bien difficile aux Portugais de la vieille souche. Aussi, à Pâ*ques, le peuple célèbre un divertissement appelé Y Enterrement du Bakalcao (de la morue); on place la plus grande morue qu'on puisse trouver sur un char décoré de rubans et de verdure. Ce char est précédé d'hommes bizarrement costumés, montés sur des chevaux et de» ânes ; des groupes de musiciens font entendre un charivari admirable, tandis que dans les tavernes, les cris, le cliquetis des verres, retentissent au loin. Le cortège se remet en route, et passe ainsi la nuit â travers les rues de la cité.

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( Le Château de Bêlera. )

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