‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 162 sur 187 · COURONNEMENT DE LA REINE D' ANGLETERRE · texte numérisé non relu

COURONNEMENT DE LA REINE D' ANGLETERRE

(28 juin 1838.)

Quoi de comparable, mon Dieu, au charlatanisme, au bavardage de tous ces journaux anglais, grands et petits, qui nous fatiguent depuis trois mois des mille et une cérémonies du couronnement de la jeune reine? Quelle abondance de phrases insignifiantes, d'exagérations, de mensonges! quel verbiage sans intérêt , sans curiosité ! quel flux de paroles à l'usage des enthousiastes! Il s'agissait d'attirer à Londres les âmes naïves et candides des quatre parties de l'univers; toutes ont répondu à l'appel; et il y en avait, il y en avait : Dieu seul en sait le nombre ! On s'est porté en foule de l'autre côté de la Manche, on est allé former haie au royal cortège. Heureux, mille fois heureux le mortel qui a eu le bonheur de voir sourire la reine Vittoria et ses suivantes , les pairesses! Heureux qui a pu trouver place à Westminster pour s'extasier, une'longue lunette à la main, devant l'or, les joyaux et les pierreries de sa gracieuse majesté. Privés de cette satisfaction ineffable, nous allons enregistrer modestement ce que nous savons par ouï-dire.

Quelques mots d'abord sur Westminster , l'un des plus anciens monuments de Londres, fondé, dit-on, par Sebert, roi des Saxons de l'est, au commencement du septième siècle. Nous ne publierons pas ici sa description artistique; voyons l'ensemble ; ce sera comme l'introduction de cet article, destiné principalement à faire connaître les cérémonies du couronnement de la reine Vittoria.

L'extérieur de Westminster ne présente pas un monument uniforme, mais ses façades, celle surtout du côté de l'ouest, sont belles et majestueuses; le magnifique portique qui conduit à la croix du nord, est surtout digne d'admiration. En entrant dans l'église par la porte de l'ouest , on est étonné de la légèreté , de la symétrie et de l'élégance qui régnent dans cet intérieur, quoique les monuments de toutes sortes qu'on y a introduits détruisent un peu l'harmonie de lensemble. L'église consiste en une nef et en deuxailes, dont le toit est soutenu par deux rangs d'arcades l'un sur l'autre, appuyés sur des faisceaux de piliers ; chaque faisceau est composé d'un gros pilier arrondi, et de quatre plus petits de la même forme qui l'entourent. Le chœur a une forme demi-octogone ; il était auparavant entouré de huit chapelles, mais il n'y en a plus que sept ; l'une d'elles ayant été destinée à servir de porche à la chapelle de Henri VII (1). Une porte en fer sépare le chœur des autres parties de l'église, et à l'extrémité se trouve un autel de marbre blanc, donné par la reine Anne. Le pavé du chœur, tout en mosaïque, est regardé comme un chef-d'œuvre. Ce pavé, exécuté en 1272, aux frais de Richard Ware, abbé de Westminster, consiste en une quantité innombrable de morceaux de jaspe, d'albâtre, de porphyre, de marbre, de lapis, rangés en dessins les plus variés et les plus curieux. C'est

(1) Nous avons donné la chapelle de Henri VII, la plus belle sans contredit que renferme l'abbaye de Westminster, t. 1, du Magasin Universel, p. 1, celte magnifique gravure est la première de la collection.

dans le chœur que se fait le couronnement des rois et reines d'Angleterre.

Dans les bas-côtés du sud, deux portes conduisent aux cloîtres qui subsistent encore dansjeur intégrité, et qui forment quatre longues avenues recouvertes par des arcades et entourant un grand carré. Les murs sont presque complètement recouverts de petits monuments, et le pavé n'est composé que de pierres tumulaires. Un portique de la plus grande richesse, mène à la salle du chapitre , qui date de l'année 1220. En 1377, la chambre des communes y tint ses séances du consentement de l'abbé, et ce ne fut que sous le règne de Henri VI, qu'elle transporta le lieu de ses délibérations dans la chapelle Saint-Étienue, devenue la proie des flammes. Les archives de la couronne sont déposées à Westminster ; là, est conservé avec soin le fameux doomsdaybook, ou grand cadastre d'Angleterre, compilé sous Guillaume -le -Conquérant; il consiste en deux gros volumes in-4°, très lisibles et parfaitement conservés, quoique existant depuis sept cent cinquante-six années. Au nord de l'abbaye, s'élevait autrefois le sanctuaire, lieu inviolable où les rois eux-mêmes sont venus chercher un asile. L'église qui en dépendait était ornée avec élégance, et tellement construite avec solidité que, lors de sa démolition, on fut sur le point de faire suspendre les travaux, tant ils offraient de difficultés et paraissaient impraticables. A l'ouest du sanctuaire était l'Aumônerie, devenue célèbre pour avoir servi en 1474 à William Caxton , qui y établit les premières presses connues en Angleterre, et y imprima son livre du jeu des échecs.

Gest donc dans le chœur de l'antique abbaye que vient d'avoir lieu le couronnement de la jeune souveraine des trois royaumes. Les journaux français et anglais ont emprunté aux Mille-et-une-Nuits la description des splendeurs qui devaient entourer les ambassades de quelques puissances ; toutes les formules de l'hyperbole ont été épuisées ; mais, nous l'avons dit, c'était à l'usage de la badauderie, généralement très répandue sur la surface du globe.

Le cortège s'est mis en marche à dix heures du matin, du palais de Buckingham ; il avait à parcourir l'espace de deux milles, qui sépare ce palais de l'abbaye de Westminster; partout, sur son passage, la population de Londres se pressait sur des amphithéâtres construits à grands frais pour la contenir, encombrait les rues, était suspendue aux fenêtres, et couvrait les toits de toutes les maisons. La joie, la curiosité, la fierté nationale animaient ces masses accourues pour entrevoir leur jeune reine, parée des grâces de son âge, et entourée de tout l'éclat de sa puissance. Les ministres et les envoyés des nations étrangères marchaient les premiers; venaient ensuite les ambassadeurs extraordinaires, et enfin les ambassadeurs ordinaires suivis des grandes charges du royaume. Ce brillant cortège défilait sous les yeux de ce peuple, roi par l'industrie, et une expression de bienveillance et de joie, répandue sur toutes les figures, accueillait sa marche imposante. L'aspect de l'abbaye de Westminster, remplie depuis le sol jusqu'aux voûtes de tout ce que l'Angleterre a, de plus illustre dans sa vieille aristocratie, ces brillants uniformes, mais surtout le banc des pairesses, éblouissant de la richesse

des costumes et des milliers de diamants qui l'écrasaient, offraient à l'œil un aspect magnifique. La jeune reine qui, pendan' la marche lente du cortège avait été accueillie par la multitude avec des transports d'allégresse, fut reçue à son entrée à Westminster par d'unanimes acclamations plusieurs fois répétées, et le spectacle touchant de cette femme, si jeune encore, déjà condamnée au trône, et sur qui reposent l'espoir et la sécurité d'un grand peuple, ajoutait au sentiment religieux qui dominait les assistants. Au moment du baise-main, lorsque suivant l'ancien usage, les pairs d'Angleterre furent appelés au pied du trône pour prêter serment, de nouvelles acclamations rendirent hommage aux nobles illustrations du pays; les noms de Grey, de Russel et de Melbourne ont été salués, et les applaudissements devinrent unanimes, lorsque le duc de Wellington a paru. Le peuple anglais témoignait ainsi son admiration pour l'homme national, pour le capitaine qui a rendu à son pays de si éclatants services.

Nous ne nous appesantirons pas long-temps sur le détail des cérémonies du couronnement de la jeune reine; les journaux en ont rempli leurs colonnes, cependant il est indispensable d'en faire l'exposé sommaire, et nous l'empruntons à l'une des feuilles anglaises les moins exagérées. « A onze heures et demie, une salve d'artillerie annonça l'entrée de S. M. dans l'abbaye de Westminster. On avait disposé cinq rangées de bancs de chaque côté de la nef. Les bancs de droite étaient destinés aux grands officiers judiciaires de la couronne et aux chevaliers de l'ordre du Bain ; ceux de gauche devaient être occupés par les officiers de la maison de la reine et les membres du conseil privé. Les lords spirituels occupaient le nord du sanctuaire; les pairesses la partie de la. nef la plus voisine du chœur. Aussitôt que la reine se fut assise sur son trône, toutes les cérémonies eurent lieu dans l'ordre déterminé, à savoir : La reconnaissance, la première offrande, les prières, le sermon, le serment, l'onction, les éperons, l'offrande du glaive, l'investiture du manteau impérial, le globe, l'anneau, lessceptresetlecouronnement. L'archevêque deCanterbury étant placé devant l'autel, prit dans ses mains la couronne de Saint-Edouard , la consacra et la bénit. Il descendit ensuite, et plaça le diadème sur la tête de S. M. ;-en ce moment l'air retentit des cris de jubilation du peuple qui prononça avec enthousiasme le God Save tke Queen. Les pairs mirent leurs couronnes et les évêques leurs mitres. L'archevêque, à genoux, ainsi que tous les autres prélats, prononça l'hommage dans les termes suivants : a Moi, Guillaume, archevêque de Canlerbury, je

ure d'être fidèle et dévoué à notre souveraine et à ses héritiers, rois de la Grande-Bretagne ; je m'engage à faire loyalement le service des terres que

e reconnais tenir de S. M. Ainsi, Dieu me soit en aide. » Les autres évêques répétèrent ces paroles. Les ducs de Sussex et de Cambridge franchirent les degrés du trône, et ayant ôté leurs couronnes, se mirent à genoux devant leur nièce, la jeune reine; ils prononcèrent ensuite la formule d'hommage. Après la cérémonie de la deuxième offrande, la reine retourna au palais de Buckingham.D

Dans son ouvrage sur les processions et cérémonies relatives au couronnement des rois et reines

d'Angleterre, M. Thompson parle en ces termes de la chaise du roi Edouard sur laquelle la reine Vitloria a pris place pendant la durée du couronnement : « Celte chaise, appelée communément le siège de Saint-Edouard, est en bois dur et solide ; là, de temps immémorial , s'asseyaient les rois d'Ecosse lorsqu'ils étaient couronnés. Elle a été tranportée A Londres par le roi Edouard i", vers la fin du treizième siècle. A neuf pouces du sol est un siège supporté par quatre lions, et au-dessus de ce siège, une pierre, nommée Pierre de Jacob ou le Marbre fatal. La tradition affirme qiTe le patriarche Jacob y reposa sa tête dans la plaine d$ Luz. » Les insignes de la royauté qui existent maintenant en Angleterre, ne sont pas d'une date très ancienne, car à l'époque des guerres civiles, sous le règne de Charles 1", la couronne, les sceptres et tous les insignes royaux furent vendus ou détruits; ceux que l'on voit actuellement ont été fabriqués pour le couronnement du roi Charles II. Ces insignes réunis se composent de cinq couronnes, de cinq sceptres, de quatre épées, de deux anneaux, d'un globe d'or, d'une paire d'éperons d'or, d'un vase, d'une cuiller et de plusieurs manteaux. Le premier et principal diadème, appelé la couronne de Saint-Edouard, est ainsi nommé en commémoration de l'ancien diadème qui fut conservé à Westminster jusqu'au commencement de la grande rébellion dans laquelle tous les attributs royaux furent pillés. C'est une très riche couronne impériale, ornée de perles et de pierres précieuses, diamants, rubis, émeraudes et saphirs; elle est surmontée d'un globe en or, également enrichi de diamants. Cette couronne se compose, de même que toutes celles d'Angleterre, de quatre croix et d'autant de fleurs de lis sur un cercle d'or, orné de pierres précieuses et de perles fines. De chaque croix partent quatre bandes circulaires qui vont se réunir au haut de la couronne où se trouve le piédestal sur lequel est fixé le globe. Le bonnet placé dans l'intérieur de la couronne est en velours cramoisi, doublé en taffetas blanc et bordé d'hermine.

Dirons-nous toutes les extravagances de la presse anglaise? Parlerons-nous de ce journal le Sun, qui a paru imprimé en lettres d'or, avec le portrait et la biographie de sa très gracieuse majesté? a La reine Vittoria, dit le Sun, est la fille unique du duc de Kent, quatrième fils de Georges III , et de la duchesse de Kent, sœur de Léopold, roi des Belges; elle est née le 24 mai 1819, et elle a atteint l'âge de dix-huit ans requis par la loi pour pouvoir prendre en mains les rênes de l'état, dans le mois qui a précédé son avènement au trône. Aujourd'hui, jour mémorable, S. M. a été couronnée. Jusqu'à la mort de Guillaume IV, le 20 juillet 1837, la reine a mené un,e vie modeste sous les auspices de sa mère qui, abandonnant sa patrie, s'est consacrée à l'éducation de sa fille pour la rendre digne de la haute position à laquelle l'appelait sa naissance. Un des plus doux souvenirs, depuis l'avènement au trône de la reine, a été la grande fête que lui a offerte la cité de Londres, en novembre dernier, et que S. M. a honorée de sa présence. Tous ceux qui ont eu l'occasion de s'approcher de S. M., parlent avec ravissement de ses manières affables, prévenantes; jamais un malheureux ne lui a fait en vain un appel. Nous

n'avons pas besoin de parler des traits et du physique de la reine ; le beau portrait que nous offrons au public, en dit plus à cet égard que tous les discours possibles. Nous ferons remarquer cependant que, quoique très gracieuse dans ses mouvements, S. M. n'est pas grande; on la dit bonne musicienne, aussi profondément versée dans les langues modernes que dans l'étude des sciences; elle s'est constamment montrée la protectrice des beaux arts, et elle a déjà beaucoup fait pour leur rendre, en Angleterre, la splendeur dont ils jouissaient au temps d'Elisabeth. Les savants' n'ont pas été dédaignés, et l'Angleterre promet de devenir, sous son règne, aussi célèbre pour les arts pacifiques, qu'elle le fut jamais pour ses exploits sous ses prédécesseurs les plus renommés. Les rapides progrès qui se font chaque jour dans les arts, et dont notre numéro de ce jour fournit un éclatant exemple, sont les gages d'un progrès jusqu'ici sans exemple dans la civilisation ancienne et moderne.

Admirable journal ! Pourquoi faut-il que les lignes suivantes, mises en post scriptum, viennent détruire

l'illusion , et nous apprendre qu'à force de mettre de l'or sur le papier, il n'en est plus resté dans la caisse des abonnements? Écoutez cette espèce de lamentalion, cette sorte d'appel à la générosité publique : « Les dépenses immenses que nous avons été obligés de faire pour le tirage de notre numéro, nous empêchent de le donner au prix habitue] ; nous pensons néanmoins que le public trouvera notre travail si beau, sous le rapport de l'impression, qu'il ne se refusera pas de le payer le prix auquel nous l'avons élevé pqur nous couvrir de nos dépenses, d

En voilà bien assez pour avoir une idée de Westminster, du couronnement, des cérémonies, de la jeune reine elle-même , et des feuilles anglaises. Tout a été admirable, séduisant, éblouissant, étourdissant; nous sommes loin de vouloir le contester et de ne pas reconnaître la patience de ce peuple, qui, debout dès le matin, est resté jusqu'au soir sur le passage de la reine, pour lui donner une fois encore de bruyants témoignages de son amour, et lui renouveler l'assurance des sentiments avec lesquels il a l'honneur d'être, etc., etc., etc.

( L'alcazar à Séville, )

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