VUE DE L'ALCAZAR A SÉVILLE
De toutes les cités de l'Espagne, Séville est peutêtre celle qui a joui de la plus haute renommée et de l'éclat le plus brillant.'Fondée par les Phéniciens, sous le nom d'Hispal, elle parut déjà parmi les alliés d'Annibal contre les Romains. Ces derniers peuples
(1) Voir sur l'Espagne le Magasin Universel t. Il, p. 9 et 257 ; t.'iii, p. 17, et t. iv, p. 377. Nous nous sommes occupés plus spécialement de l'Andalousie, x. III, p. 111 et 321; t. iv, p. 377.
ayant conquis la Rétique, choisirent Séville pour chef-lieu d'une des quatre juridictions qu'ils y établirent. César ajouta à cette distinction le nom de Julia Romula qu'il lui permit de porter, lui donna le droit de frapper monnaie, et l'entoura de fortifications. Les Romains conservèrent Séville jusqu'à l'année 411, où elle tomba aux mains des Vandales, et appartint depuis aux rois goths. Après la bataille de Guadalete (11 novembre 711), une partie des chrétiens échappés au massacre se retirèrent à Séville; ils cherchèrent à s'y défendre, mais bientôt ils rendirent la cité à l'armée de Musa. Séville, ainsi que toute
l'Espagne, passa sous la domination des califes de Damas, jusqu'au jour où elle se déclara pour Abdérame, élu souverain de Cordoue. Vers la On du dixième siècle, de grandes divisions ayant agité l'Espagne arabe, Séville se proclama indépendante, choisit ses rois particuliers qui la gouvernèrent pendant plus de cent ans.
Le dernier de ses rois, Aben-Abed, ayant eu l'imprudence de réclamer l'assistance du chef des Almoravides, ce conquérant barbare qui s'était emparé de toute la partie occidentale de l'Afrique, débarqua#en Espagne avec une armée nombreuse, vint mettre le siège devant Séville, et força les habitants à se rendre après une assez longue résistance. Le malheureux monarque, victime de sa confiance, alla finir ses jours dans une prison, et de ce moment toute l'Espagne obéit aux Almoravides. Leur règne dura peu ; la faction puissante des Almoades s'éleva contre eux en Afrique, et la victoire s'étant décidée en sa faveur, Séville envoya une députation au nouveau roi, Àbdelmomen, et reçut dans ses murs une partie de l'armée victorieuse. Le fils et successeur d' Abdelmomen fixa sa cour à Séville, et commença une guerre sanglante contre les chrétiens. Maître d'une partie de l'Afrique et de l'Espagne, il se trouva en état de lever des armées formidables et de s'emparer de toute la Péninsule , lorsque l'un d'eux perdit la fameuse bataille des Navas de Tolosa qui fut le dernier effort de la puissance mahométane en Espagne. Depuis cette époque, il n'y eut plus d'ensemble dans les mouvements militaires des Arabes ; plusieurs provinces, plusieurs villes se choisirent des souverains particuliers, et bornèrent leur ambition à défendre leurs murailles. Séville ne put résister longtemps; elle ouvrit ses portes au roi Ferdinand, après un siège de quelques mois, le 23 novembre 1248. Séville appartint alors aux souverains catholiques de 1 Espagne, et elle n'a subi aucun événement particulier. C'est aujourd'hui une des plus riches, des plus peuplées de la monarchie.
En sortant des dernières montagnes de la Sierra- Morena, on aperçoit la belle plaine arrosée par le Guadalquivir, et au milieu d'elle, la ville de Séville, dont les nombreux clochers sélèvent majestueusement dans les airs. Cet aspect est surtout remarquable d'un petit village nommé Saint-Jean-d'Alfarache, l'ancien Osset, situé à une lieue environ à l'ouest de la ville, et non loin d'Italica. Une terrasse, plantée d'orangers, de cyprès, dépendante d'un couvent, forme le devant du tableau et domine le rocher sur lequel est construit le monastère ; on voit plus loin les détours du Guadalquivir, et dans le fond la ville d'Espagne connue par ses richesses et digne du proverbe Espagnol : a Quien no ha visto Sevilla , no ha visto maravilla : » Qui n'a pas vu Séville n'a pas vu de merveille ; sorte de variante du proverbe portugais : « Qui n'a pas vu Lisbonne n'a rien vu. » Ainsi, chaque peuple a sa fierté, son orgueil de nation, et la Péninsule surtout est remarquable par ses vanteries; les choses les plu3 vulgaires, les plus communes , paraissent à ces peuples , rares et précieuses. Traversez une rivière en Espagne, un ruisseau, l'habitant du pays ne manque jamais de vous dire: « Aqui un puente famoso! a Voilà un pont fameux ; et quelquefois c'est une mauvaise
planche qui à chaque instant menace de se briser.
La situation de Séville est admirable, son climat délicieux, ses environs fertiles; mais combien peu on a tiré parti de tant d'avantages ; combien cette ville est différente de ce qu'elle fut autrefois ! On assure que lorsque saint Ferdinand en fit la conquête, il en sortit quatre cent mille Maures. Si l'on en croit les plaintes que les corporations adressèrent en 1700 au gouvernement, Séville avait eu jusqu'à seize mille métiers de soie, plus de cent cinquante mille personnes étaient employées à celte fabrication ; et de nos jours, la population entière de Séville ne dépasse pas quatre vingt mille habitants ! Malheureux pays auquel la nature a prodigué ses faveurs, et que les hommes détruisent par tous les moyens imaginables. Aux vieilles époques sarrasines, des guerres cruelles ensanglantaient la Péninsule; mais il y avait tant d'activité, tant de ressources dans cette population maure, que du milieu même des combats, de nouvelles villes s'élevaient riches et florissantes ; du temps de la domination mauresque, et certes les batailles entre peuples furent terribles, Séville ne perdit jamais son éclat. Aujourd'hui, l'énergie des multitudes est pour la guerre civile, la guerre sans courage, sans héroïsme ; on se déchire, on se dévore, on efface les derniers vestiges des gloires antiques de la nation. Il en est ainsi aux périodes de décadence. Tout fatigue , même la victoire ; une indicible lassitude s'empare des esprits; s'ils se réveillent parfois, c'est pour mieux témoigner de leur impuissance et de leur nullité. Triste et douloureuse condition de l'humaine nature 1
Peu de cités renferment autant d'édifices publics que Séville ; la cathédrale surtout est un des monuments les plus remarquables de l'Espagne ; de vastes chapelles surchargées d'ornements, de magnifiques statues, des tableaux de tous les maîtres espagnols, décorent la vieille basilique. Parmi les tombeaux, on remarque celui de saint Ferdinand, chargé d'inscriptions hébraïques, arabes, latines, espagnoles; celui d'Alphonse X, surnommé l'astronome; mais aucun tombeau de monarque ne fait une si profonde impression, ne rappelle d'aussi grands souvenirs que celui de Christophe-Colomb, placé devant le chœur, avec cette inscription frappante par sa brièveté : A Castilla y Aragon, otro mundo dio Colon. On sait pourtant que les dépouilles mortelles de Colomb ont été transférées de Séville dans l'église primatiale de Saint-Domingue, et quoi qu'en aient dit plusieurs écrivains, la tradition du pays ne permet pas de douter de cette translation. La flèche de cette cathédrale, connue sous le nom de Giralda, beau monument de la Péninsule, a été construite à deux reprises différentes; l'Arabe Geber l'èleva jusqu'à cent soixante-douze pieds de sa hauteur ; alors elle se terminait par un pavillon de briques diversement coloriées et vernissées, sur lequel s'élevait un pilier orné de quatre globes de fer. Ce pavillon fut abattu en 1508 ; on exhaussa la tour de quatre-vingts pieds, et on surmonta sa coupole d'une statue de la foi, en bronze. Du haut de la Giralda, on jouit d'une vue très étendue ; le jardin qui l'entoure est planté d'orangers, de cyprès et d'arbres à fleurs, comme presque tous les grands cloîtres de l'Espagne.
(La suite au prochain numéro.)