‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 167 sur 187 · LUCERNE · texte numérisé non relu

LUCERNE

L'origine de Lucerne se perd dans la nuit des temps; sans doute que cette capitale de la république helvétique ne fut d'abord qu'un amas de quelques chétives habitations de pêcheurs et de bateliers qui s'établirent sur le théâtre même de leurs travaux. Tout ce qu'on sait des antiquités de cette ville, et encore ne le sait-on que par tradition, c'est qu'elle existait déjà au temps des Romains, sous le nom de Lucerna , probablement à cause d'un fanal qu'on y allumait. D'après les chroniques allemandes, nous voyons Lucerne acquérir une certaine importance vers le cinquième siècle de notre ère, et passer tour-à-tour de la dominatio'n des Francs à celle des empereurs de la Germanie, qui la faisaient gouverner pour eux par les ducs de Souabe. Un de ces derniers, nommé Wikard , Yers la fin du septième siècle, fonda à Lucerne un couvent de l'ordre de Saint-Benoit, qu'il dota richement, et sous la domination duquel il plaça la ville. Jusqu'au milieu du huitième siècle, Lucerne fut gouvernée paisiblement par ces religieux Pépin-le-Bref, en donnant aux abbés de Murbach, en Alsace, la suzeraineté de ce couvent, plaça Lucerne dans une position moins indépendante, et le calme qui avait toujours régné entre les habitants, eut à souffrir des plus fréquentes relations avec le pays des Francs. Les mœurs simples des Bénédictins ne tardèrent pas à se sentir de la démoralisation qui s'emparait alors peu à peu de la vie monastique. Un abbé prodigue et dissipateur, Berlholetde Falkenstein, alla même, pour subvenir

à ses folles dépenses, jusqu'à vendre à Rodolphe de Hapsbourg, ses droits de souveraineté sur Lucerne pour la somme de deux mille marcs d'argent. Les Lucernois ne supportèrent que difficilement le gouvernement tyrannique de l'empire germanique; il est vrai cependant qu'ils ne prêtèrent pas d'abord leur appui aux trois cantons confédérés, Schwylzj Uri, Unterwalld, et que bien au contraire, ce fut 9ur leur territoire que la maison d'Allemagne concentra toutes les forces dont elle se proposait d'écraser la confédération naissante; mais dès qu'ils virent la fortune se tourner définitivement du côté de leurs voisins, les Waldstettes, poussés d'ailleurs à bout par des vexations nouvelles et la suppression de plusieurs de leurs privilèges, ils tendirent la main à leurs compatriotes, et en 1332, Lucerne formait le quatrième canton de la confédération helvétique. Une fois libres, la puissance des Lucernois s'accrut rapidement; ils se rachetèrent successivement de toutes les droitures et redevances auxquelles ils étaient engagés vis-à-vis de leurs anciens maîtres. Leur importance militaire ne tarda pas non plus à se développer. En 1375, ils défirent, près de Willisau, une troupe de six mille hommes d'armes, la plupart Anglais, commandés par Enguerrand de Couci, qui venait réclamer au nom du comte d'Armagnac, un héritage de famille. A la fameuse journée de Sempach, le 9 juillet 1380, armés seulement d'épées et de hallebardes, ils se distinguèrent entre les treize cents Suisses qui mirent en déroute l'armée du duc Léopold; leur avoyer, nommé Gundeldingen, tombait aux côtés de ce vaillant Arnold de Winkelried, martyr de la victoire, dont 4e nom est resté en Suisse , encore aujourd'hui si populaire.

On sait que non contents de conserver dans leur cœur la mémoire de cet héroïque combat, les vieux républicains de l'Helvétie ont encore élevé un monument qui en perpétuât le souvenir, mais ils n'ont point demandé au marbre ni au bronze de ces fastueuses représentations, telles que les autres peuples en élèvent pour leurs victoires. Une idée religieuse est venue se mêler à cette idée de gloire et de liberté, une chapelle a été construite par eux, ils l'ont appelée la chapelle d'Arnold ; une croix est placée à chacun des angles, et les murs sont couverts des noms des nobles autrichiens qui tombèrent jadis sous les coupsdes Waldstettes, dontlesnomssontinscritsàcôté.

Une fois entrée dans la confédération helvétique, Lucerne voit son histoire se confondre avec celle de la Suisse. Gouvernés par un conseil intérieur auquel était confié le pouvoir exécutif dont ils contrôlaient les actes par le moyen d'un grand conseil extérieur, les Lucernois vécurent dans une paix profonde jusqu'au dix-septième siècle. Mais à partir de 1653, de fréquentes révoltes vinrent souvent ralentir l'essor qu'avait pris la prospérité du canton; ces mouvements insurrectionnels étaient le résultat du gouvernement ombrageux d'une oligarchie qui s'efforçait de resserrer tous les jours les chaînes dans lesquelles elle retenait une population de plus en plus éclairée; il est hors de doute que (ôt ou tard, une modification eût été apportée dans la condition d'existence politique de Lucerne, quand la révolution française vint, en 1789 , saper d'un coup la vieille Suisse et sa vieille aristocratie.

Ce fut à Lucerne qu'on établit le siège du gouvernement militaire qui était imposé aux Helvétiens; mais, au lieu de tirer des avantages de cette nouvelle position, Lucerne se vit engagée dans d'énormes sacrifices , dont les résultats lui eussent été des plus funestes, si Napoléon ne lui eût rendu sa vieille organisation, sauf certaines modifications que les besoins de la nation lucernoise, et surtout les intérêts de l'empire français, avaient nécessitées.

La république de Lucerne redevint donc aristocratique, seulement la bourgeoisie ne s'arrogea plus seule le privilège de nommer les membres du conseil exécutif inamovibles, on associa à ce droit les villes et les communes. Deux avoyers se partageaient une autorité quasi royale , et étaient les véritables chefs de l'état. Depuis 1831 qu'un mouvement libéral s'est manifesté dans toute la Suisse, Lucerne s'est vue forcée de rendre au peuple une partie des droits qui lui avaient été jusqu'alors refuses, et le calme et la tranquillité ont de nouveau repris possession de celle antique cité de l'Helvélie.

Par sa situation pittoresque, Lucerne ne le cède à aucune des principales villes de la Suisse ; si elle n'est pas aussi régulière dans sa construction que Berne, aussi animée, aussi gaie que Genève, aussi bien bâtie que Zurich, aussi hardie dans son assiette que Fribourg, elle a d'autres charmes qui lui sont propres. Magnifique avant-scène de l'amphithéâtre gigantesque des Alpes, jetée au bord du lac de Waldstettes, entre les deux cimes sourcilleuses du Pilate et du Righi, elle se présente aux yeux du voyageur avec une imposante majesté. La Reuss qui, découlant du sommet du Saint-Gothard , traverse le lac des Quatre-Cantons, arrose le centre de la ville. Des ponts, plus curieux par leur longueur et leur ancienneté , que par la beauté de leur construction, ont été jetés sur cette rapide rivière; ce sont des espèces d'allées couvertes, bâties sur pilotis; la toiture est portée par des poutres dressées, réunies de distance en distance par une des autres poutres transversales, de manière à former des cintres qui sont chacun chargés de peintures et d'inscriptions. Dans l'un de ces ponts, nommé pont de la Chapelle, et qui est long de cent pieds, on a représenté des scènes des temps héroïques de la Suisse et des traits de. la vie des deux patrons de la ville, saint Maurice et saint Léger. Près de ce pont, s'élève l'antique Wasserthurm, dans laquelle on veut voir le dernier monument de la Lucerna latine. Le pont des Moulins n'a que trois cents pieds de long , mais ce qui attire davantage sur lui l'attention, ce sont les épisodes de la danse des morts représentés sur des tableaux à double face qui couronnent ses arcades. Cette danse des morts se' voyait jadis à Bâle ; là, le pinceau du peintre à reproduit les traits hideux de la mort sous toutes les formes et sous tous les travestissements imaginables. Le pont du Hof, ou de la Cour, est le plus long de tous, il a treize cent quatrevingts pieds, il est aussi orné de peintures dont les sujets ont été tirés de la Bible.

Parmi les églises de Lucerne, Saint-Léger, la cathédrale, est la plus grande et la plus ancienne ; elle a été fondée en 695 ; son architecture est fort simple, sauf quelques décorations intérieures, au reste d'assez mauvais goût. Elle est surmontée de deux tours

qui dominent toute là ville. On remarque dans l'église quelques tableaux d'un pinceau exercé; nous citerons particulièrement un christ au jardin des Oliviers, par Lanfranc. Le cimetière, autour duquel règne une galerie funéraire, entoure la cathédrale. C'est sous ces voûtes de marbre noir que la vieille aristocratie lucernoise est venue étaler de pompeuses épitaphes et d'orgueilleuses armoiries, chétives consolations d'une puissance qui avait fini au tombeau.

Après Saint-Léger, nous remarquerons encore Saint-Pierre, autrement dit la chapelle élevée en 1273; l'église des Franciscains, dont la nef est ornée de peintures représentant des trophées des temps anciens de Lucerne ; l'église des jésuites, le plus beau morceau d'architecture religieuse#de toute la ville, où l'on remarque sur le maître-autel un magnifique tableau d'un élève du Gnide, Francesco Toriani de Mendrisio.

Bien que les églises soient ce qui attire davantage l'attention du voyageur dans Lucerne, plusieurs autres monuments méritent au moins une mention dans cette description sommaire de la ville. Le collège des jésuites et l' hôtel-de-ville sont deux jolis édifices, mais peu spacieux. Les salles de ce dernier sont également décorées, une surtout est remarquable par une magnifique boiserie qui tapisse ses murs, et où l'on ne dislingue pas un clou, et dessus sont placés les portraits des plus célèbres chefs de l'état, aux différentes époques de l'histoire. Dans une autre salle, on admire deux forts beaux tableaux, représentant l'un Moïse avec les tables de la loi, l'autre le jugement de Salomon.

L'arsenal de Lucerne se recommande par l'antiquité de plusieurs objets qui y sont conservés. C'est là qu'on voit des flèches, des armures, des trophées enlevés par les Suisses dans les guerres d'Italie, l'armure de ce Léopold qui périt à Sempach, le collier de fer que les Autrichiens destinaient au brave Gundoldingen , et l'armure de Zwingli, guerrier prédicant qui vécut en sectaire et périt en héros, à Cappel. Nous ne ferons que citer la douane, la monnaie, l'hôpital, dont le fronton porte cette belle inscription : Deo et pauperibus, à Dieu et aux pauvres ; le

gymnase, le théâtre, la maison des orphelins, et un grand nombre d'établissements de bienfaisance.

Mais c'est aux portes de Lucerne que se trouve ce qu'on peut appeler sans exagération une des merveilles de la Suisse. Qui n'a entendu parler de ce lion admirable, sculpté dans le creux d'un roc, par le ciseau si étonnant de Thorwaldsen, le premier sculpteur danois, et un des premiers de l'Europe. Le génie des arls a immortalisé dans le jardin de M. Pfiffer, où le colosse est placé, la mémoire du dévouement des Suisses qui tombèrent, le 10 août 1792, en défendant Louis XVI. Un lion mourant sur un monceau d'armes brisées, et protégeant encore de sa patte l'écusson aux fleurs de lys, telle est l'admirable composition de Tborwaldsen, si admirablement exécutée par Lucas Ahorn de Constance. Au-dessous de la grotte dans laquelle l'animal est couché, grotte haute de vingt-six pieds et longue de quarante-quatre, on a inscrit les noms des officiers et le nombre des soldats qui périrent victimes de leur fidélité.

Nous ne dirons qu'un mot des environs de Lucerne dont son lac fait tout le charme, des vallons, des campagnes bien cultivées, des pâturages, le Righi surtout si connu dans tout l'univers par la vue immense dont on jouit à son sommet; tel est en abrégé ce que le voyageur rencontre autour de la ville. Mais qu'il n'oublie pas surtout dans ses promenades le mont Pilate, moins connu que le Righi et où la nature a cependant déployé une inépuisable variété. Le Pilate (1) est célèbre dans toute la contrée par une tradition populaire, qui le fait regarder comme la demeure de Ponce-Pilate , d'où ajoutet-on, est venu le nom de la montagne. C'est sur son sommet, haut de six mille neuf cents pieds, que tous les Vendredis-Saints apparaît, en robe de magistrat, le juge inique; malheur à qui l'a vu, il ne tarde pas à disparaître d'entre les vivants; aussi devonsnous croire qu'il y a long-temps qu'on a cherché à pénétrer le mystère de ces nouvelles apparitions.

Alfred Maury.

(1) Voir l'article du tome '», page 47.

( Une vue de Lucerne-

moïse, tenant les tables de la loi.

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ToiHE V. — SEPTEMBRE 1838.

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MOÏSE, tenant les tables de la loi.

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