TABLEAU DE PHILIPPE CHAMPAGNE
Gravé au dix-septième siècle, par Nanteuil et Edelinck.
Dans le premier volume du Magasin Universel (1). nous avons donné la statue de Moïse, chef-d'œuvre de sculpture de Michel-Ange , que possède l'église de Saint-Pierre-ès-Liens, à Rome. Nous nous occuperons aujourd'hui du Moïse tenant les tables de la loi, magnifique toile de Philippe Champagne, si remarquablement reproduite au burin par Nanteuil et Edelinck, les deux célèbres graveurs du dix-septième siècle.
Une première observation est à faire; que l'on compare le Moïse de Michel-Ange et celui de Philippe Champagne, on sera frappé des rapports intimes, de la ressemblance en quelque sorte qui existe entre ces deux chefs-d'œuvre ; c'est bien là le législateur des Hébreux, l'homme des temps primitifs, au front large et méditatif, au regard inspiré ; sa belle chevelure blanchie et sa barbe chenue donnent à son aspect je ne sais quoi de vénérable, de mélancolique et de divin. Fils d'Amram et de Jocabed, Moïse naquit dans la terre de Gessen, près de seize siècles avant Jésus-Christ. La touchante histoire de sa naissance est connue; on sait qu'à peine âgé de trois mois, il fut abandonné sur le Nil dans une petite nacelle de jonc, et que la fille du roi d'Egypte le recueillit, l'adopta pour son enfant et le nomma Moïse : « Car, dit-elle, je l'ai tiré de l'eau. » Le nom de Moïse est en effet un composé de deux mots égyptiens, moy, qui signifie eau, et hyses, sauvé.
Moïse fut élevé dans la sagesse, c'est-à-dire dans les sciences des Égyptiens ; il avait trois ans lorsque le roi Pharaon se remaria ; autour de la table du festin, était placé le petit Moïse, qui, en jouant, prit la couronne royale et la mit sur sa tête. Le mage Balaam, eunuque du roi, lui dit : «Seigneur, souvienstoi de ton rêve ; certainement l'esprit de Dieu est dans cet enfant. Si tu veux que l'Egypte ne soit pas détruite, il faut le faire mourir. » Cet avis fut adopté par Pharaon qui avait vu en songe un vieillard tenant en main une balance dans un des bassins de laquelle étaient les habitants de l'Egypte, et dans l'autre un enfant dont le poids égalait celui de tous les habitants. On était sur le point de tuer Moïse, lorsque Dieu envoya l'ange Gabriel sous les traits d'un des princes de la cour de Pharaon : « Je ne crois pas qu'on doive faire mourir un enfant qui n'a pas encore de jugement, dit-il au roi, mais il faut l'éprouver. Présentons-lui à choisir une perle ou un charbon ardent. S'il choisit le charbon, ce sera une preuve qu'il est sans raison, et qu'il n'a pas eu mauvaise intention en prenant la couronne royale ; mais s'il choisit la perle, ce sera une preuve qu'il a du jugement, et alors on pourra le tuer. » Aussitôt on
(1) Voir le Magasin Universel, Tom. i,p. 25.
mit devant Moïse un charbon ardent et une perle ; le jeune enfant allait prendre la perle, mais l'ange lui arrêta subitement la main, et lui fit prendre le charbon qu'il porta lui-même à sa langue; l'enfant se brûla la langue, et c'est ce qui le rendit bègue pour le reste de ses jours.
Lorsque Moïse eut atteint sa quarantième année, il renonça à la pompe et aux richesses de la cour de Pharaon, pour partager l'ignominie de ses frères. Témoin de leur affliction, il en fut profondément ému. Il rencontra un Hébreu qui était maltraité par un Égyptien , et ne voyant personne autour de lui , il tua l'Égyptien, et ensevelit son corps dans le sable. Le lendemain, il rencontra deux Hébreux qui se querellaient : « Pourquoi frappez-vous votre frère, dit-il au plus robuste? » Et cet homme lut répondit : « Qui vous a établi sur nous pour prince et pour juge; voulez-vous me tuer comme vous tuâtes hier un Égyptien? » Pharaon, informé de l'action de Moïse, chercha à le faire mourir; les rabbins ajoutent que le roi ordonna qu'on lui tranchât la tête , mais que son cou devint dur comme une colonne de marbre, et que l'épée ne put rien contre lui. Moïse sortit alors de l'Egypte, et se retira au-delà de la Mer-Rouge; il s'y maria avec une des filles du prêtre Jéthro ; les rabbins ont accompagné l'histoire des amours de Moïse et de Sôphora de tout ce que l'imagination orientale enfante de bizarre et de merveilleux.
L'apparition dans le buisson ardent et les ordres du seigneur, pour la délivrance des enfants d'Israël, conduisirent de nouveau Moïse à la cour des rois d'Egypte: il fut chargé d'agir au nom duTrès-Haut, tandis quejon frère Aaron expliquerait ses ordres. Ici commencent les dix miracles appelés les dix plaies de l'Egypte. Moïse changea sa verge en serpent, devant Pharaon ; les magiciens du roi imitèrent ce prodige, mais la verge de Moïse dévora les leurs. Le lendemain, il changea l'eau du Nil en sang, de sorte que les poissons moururent, et que les Égyptiens furent obligés de creuser la terre le long du fleuve, afin d'avoir de l'eau pour boire. Sept jours après, Moïse couvrit tout le pays d'une multitude de grenouilles qui entraient dans les maisons ; puis, il changea la poussière en moucherons qui attaquèrent les hommes et les bêles. Pour cinquième prodige, Moïse fit paraître une grande quantité de mouches qui dévoraient tout; il étendit ensuite la mortalité sur les animaux qui étaient dans les champs. Pour septième plaie, il fit tomber une pluie de cendres qui forma des ulcères enflammés sur les hommes et les animaux ; une grêle horrible ravagea tout dans les campagnes, et ce fut la huitième plaie. Un vent brûlant qui amena des nuées de sauterelles , annonça la neuvième plaie; la dixième enfin, consista en des ténèbres si épaisses, qu'on ne se voyait pas l'un l'autre. Tous les genres de fléaux semblaient être épuisés sans que Pharaon eût pu se résoudre à laisser partir les Israélites. Pour le déterminer, Moïse annonça que le seigneur exterminerait pendant la nuit les premiers-nés des Égyptiens, depuis l'héritier du trône jusqu'au fils de l'esclave. L'exécution suivit la menace. Alors les cris du peuple forcèrent le roi à permettre aux Hébreux de quitter l'Egypte. Le miraculeux passage de la Mer-Rouge a été bien souvent
raconté; on sait que Moïse fit chanter par le peuple un cantique de louanges, l'un des plus beaux poèmes que l'on connaisse.
Bientôt Moïse arriva à Sinaï où Dieu donna la loi à son peuple, au milieu des éclairs, du tonnerre et du plus terrible appareil. Moïse descendit de la montagne où il était demeuré quarante jours; il portait dans ses mains deux tables de pierre sur lesquelles étaient gravés les dix commandements de la loi ; mais il les brisa dans son indignation à la vue du veau d'or qu'Aaron avait érigé pendant son absence ; il fut obligé d'en tailler de nouvelles, et il retourna sur la montagne où il passa de nouveau quarante jours. Dans les divers entretiens qu'il eut avec l'Éternel, il reçut de sa bouche les ordonnances morales, civiles et religieuses qu'il promulgua solennellement. Moïse étant de retour de la montagne, son visage parut tout resplendissant d'un éclat divin dont il porta toujours l'empreinte. Nous nous arrêtons à cet épisode de la vie de Moïse, car c'est celui qu'a choisi Philippe Champagne pour représenter sur la toile le puissant législateur, aimé de Dieu et des hommes; il mourut sur la montagne de Nébo, à l'âge de cent-vingt ans, et jamais il n'avait ressenti les incommodités de la vieillesse, a Le seigneur, dit l'Ecclésiastique, l'a environné d'une gloire égale à celle des saints ; il l'a rendu grand et redoutable à ses ennemis; à sa parole, il a fait cesser les plaies les plus étonnantes. Il l'a élevé en honneur devant les rois ; il lui a prescrit ses ordonnances pour son peuple, et lui a fait voir sa gloire. Il l'a sanctifié par la foi et par la douceur qu'il lui a inspirées ; il lui a fait entendre sa voix, et lui a parlé face à face pour lui donner ses préceptes qui contenaient la loi de vie et de science, d
Le tableau de Philippe Champagne est une belle composition, digne de la réputation de son auteur ; l'imposante expression des traits de Moïse, la richesse des tons, le fini de l'ensemble en un mot, ne sont pas au-dessous de la juste célébrité de l'artiste qui fit la Madeleine aux pieds de Jésus-Christ, chez Simon-le- Pharisien. La liste des tableaux de ce peintre infatigable serait immense, et ne peut être qu'indiquée. Les maisons royales, les principaux monuments publics et les églises, non-seulement de Paris, mais de plusieurs villes de France, offrent des preuves irrécusables de ses talents. Le roi Louis XII I, Marie de Médicis, le cardinal de Richelieu, et les principaux seigneurs de la cour exercèrent souvent le pinceau de Philippe Champagne, artiste plein de douceur et de piété; son respect religieux était tel, qu'un jour il refusa obstinément de faire le portrait de la fille d'un de ses amis qui allait prendre le voile, parce qu'il aurait fallu le livrer un dimanche. C'est ce qui fit que Champagne ne peignit jamais des nudités. Extrêmement laborieux, il exigeait de ses élèves une grande exactitude . Il se levait ordinairement à quatre heures du malin, et lorsqu'il avait passé toute la journée au travail, il dessinait encore le soir à l'académie ; aussi, ses ouvrages sont nombreux. Accablé de maladie, et retiré à Port-Royal où sa fille était religieuse, il composa, à soixante ans, un des plus beaux tableaux qui existent, du moins aux yeux de ceux qui mettent avant tout l'expression vraie. Cette admirable toile reproduit la fille de Philippe
Champagne, assise sur une chaise longue ; une fièvre continue la consume et la mine depuis quatorze mois; abandonnée des médecins, elle se met en prières avec la mère Catherine-Agnès, et elle recouvre la santé. Dans celte composition, de la plus noble simplicité , Champagne s'est surpassé luimême ; la figure et la tête de sa fille sont de ces productions sublimes bien rares dans la marche des âges.
Le cabinet des estampes de la Bibliothèque royale, à Paris, possède plusieurs belles gravures du Moise de Philippe Champagne; elles sont dues au burin de deux graveurs célèbres du dix-septième siècle : Robert Nanteuil et Gérard Edelinck. Dès son enfance, Nanteuil avait manifesté son goût pour la gravure, et il porta si loin l'amour de cet art, qu'il grava lui-même sa thèse de philosophie. Comme graveur de portraits, il tient le premier rang; et ses ouvrages seraient recherchés bien plus encore, s'il ne s'était pas borné â graver de simples bustes. Peu d'artistes ont eu comme Nanteuil l'art de rendre avec du noir et du blanc la valeur des tons pour lesquels les peintres ont la ressource des couleurs ; on regarde comme ses chefs-d'œuvre les portraits de Y Avocat de Hollande, de M. de Pomponne et du petit Millard. Quant au Moïse, il n'en fit qu'un peu plus du tiers ; ce fut Gérard Edelinck qui se chargea de l'achever.
La réputation d'Edelinck commença lorsqu'il mit au jour sa sainte Famille, d'après Raphaël, estampe fort recherchée des amateurs et qui s'est vendue, avant la lettre, jusqu'à trois mille francs; sa Famille de Darius et son Christ aux Anges, accrurent encore sa renommée. Il termina le Moïse avec une joie véritable, car Edelinck avait voué une espèce de culte à la mémoire de Philippe Champagne, et le portrait qu'il fit de cet artiste était son morceau de prédilection. Né sans ambition, Edelinck demanda au roi qui lui témoignait sa satisfaction de l'un de ses ouvrages, la grâce d'être reçu marguillier de sa paroisse, dignité réservée alors aux marchands et aux procureurs; mais un talent si remarquable ne pouvait rester sans récompense aux yeux de Louis XIV. Edelinck fut nommé chevalier de l'ordre de Saint- Michel; le grand roi lui accorda le titre de graveur de son cabinet, titre auquel il joignit une pension et un logement aux Gobelins. Chose étonnante, parmi la multitude d'ouvrages émanés d'Edelinck, on n'en trouve point de médiocres; aussi, depuis plus d'un siècle qu'Edelinck est mort, quoique la France ait produit beaucoup d'habiles graveurs, on peut dire qu'il n'a pas été remplacé; Audran seul, dans un autre genre, peut être mis en parallèle avec lui.
Nous rompons aujourd'hui un silence de plus de deux années sur une question délicate, et qui demandait un examen approfondi.
Après la mort de M. Achille Allier, ce jeune écrivain de tant d'avenir, et qui promettait de briller un jour au milieu des illustrations de la province, des discussions s'élevèrent pour savoir quel était le fondateur de l'ouvrage publié sous le titre de Yancien
Bourbonnais. M. Dufour en revendiqua l'idée primitive ; les amis de M. Achille Allier la lui contestèrent. Le Magasin Universel (alors aux mains d'une rédaction autre que celle qui le dirige aujourd'hui), prit parti pour M. Achille Allier, malheureux jeune homme enlevé à la science, et dont la triste fin inspirait tant de sympathies ; mais cela était loin de devoir exclure la logique des faits.
M. Dufour a réclamé; il vient même de publier un mémoire où des documents irrécusables établissant la justice de ses réclamations sur des bases indestructibles.
Est-ce à dire que M. Dufour veuille se substituer à la jeune intelligence qui lui avait voué une admiration si naïvement sincère? Nous ne le pensons pas.
M. Dufour réclame sa part d'éloges et de gloire dans l'accomplissement du grand œuvre que le premier il a conçu ; cette part, nous la lui faisons large et belle; M. Achille Allier eût agi comme nous; il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir sa correspondance avec M. Dufour.
La rédaction du Magasin Universel avait besoin d'éclairer sa conscience ; elle l'a fait avec calme, réflexion et bonne foi.
Disons-le donc ; le nom de M. Dufour doit se trouver en tête de l'ancien Bourbonnais, à côté de celui de M. Achille Allier; c'est plus qu'un acte de justice, c'est un droit désormais acquis.
A. Mazuy.