MUSEE ESPAGNOL DU LOUVRE
l'adoration des bergers, par ribera , dit Y Espagnoles
Le musée espagnol du Louvre, cette vaste collection de tableaux enlevés à toutes les provinces de la malheureuse Espagne, est depuis long-temps ouvert, et l'on a pu distinguer dans cet ensemble de compositions diverses, quelques toiles des maîtres où se révèlent d'éminentes qualités. Mais, il faut bien le dire, la plupart de ces ouvrages ne sortent point de l'existence vulgaire ; une chaîne d'airain les emprisonne dans la vie terrestre. C'est précisément le contraire de l'école italienne qui s'élève aux plus célestes régions de l'art. En Espagne, dans cette contrée que semble fuir la justice, l'artiste songe aux nécessités de la vie, à la haine, â la ruse, à la cupidité qui le menacent. S'il cherche un sujet, il aperçoit l'indigence , et aussitôt il couvre ses toiles de mendiants ; les sanglantes douleurs des martyrs lu servent à exprimer la désolation qui l'environne. Quelques hommes font trêve à ce gémissement perpétuel ; nous citerons Murillo, Louis de Vargas et quelquefois Ribera.
Don José Ribera appartenait à une famille noble de Murcie; destiné à l'état ecclésiastique, il commença ses études à l'université de Valence; il s'y trouvait camarade d'école avec l'un des fils du peintre Ribolta qui lui donnait quelquefois des copies des des*
sins do son père. Celui-ci ayant eu occasion de voir ce qu'il faisait, dit à son fils de lui amener cet enfant, et il lui permit de travailler dans son atelier. En peu de temps, le jeune Ribera fit des progrès rapides, et ses parents, voyant son aptitude, consentirent à le laisser partir pour l'Italie. Il se rendit à Rome où il vécut tant bien que mal, étudiant tout le jour, et dormant la nuit sous l'abri d'un portique; l'extrême finesse de ses dessins, la recherche avec laquelle il les terminait jusque dans les moindres détails, l'eurent bientôt fait remarquer parmi les jeunes hommes qui s'occupaient des mêmes études. Un jour, il aperçut dans l'église de Saint-Louis-des-Français quelques peintures qui excitèrent ses sympathies; c'étaient des ouvrages du Caravage , surtout son admirable conversion de saint Paul. Ribera n'eut plus qu'une pensée , il voulut parvenir jusqu'à 'homme qui pourrait lui enseigner une telle peinture ; un jour il se mit sur son passage : o Maître , lui dit-il, je voudrais vous voir peindre. — Viens, lui répondit le Caravage , » et ils entrèrent tous deux dans un hôtel de magnifique apparence.
On doit comprendre combien un enseignement de cette nature dut être utile à l'Espagnolet. Caravage mourut, et le jeune élève se mit à copier plusieurs ouvrages de Corrège ; il se forma un style de peinture tout nouveau, qui ne ressemblait ni au Corrège, ni au Caravage, mais que l'on sent inspiré par la méditation de ces deux maîtres. La fortune de Ribera était faite, sa réputation le fut bientôt. Un jour qu'il avait mis sécher au soleil un martyre de Saint- Barthélémy, la foule s'arrêta si nombreuse devant ce tableau, que le duc d'Ossuna qui l'apercevait des enêtres de son palais, voulut savoir le motif de ce rassemblement. Il se fit apporter le tableau, et désira en connaître l'auteur. Quand il sut que Ribera était Espagnol, il le nomma son premier peintre, avec une pension considérable. Alors on lui demanda des tableaux pour les églises de Naples, pour les couvents,
pour les palais, pour le roi d'Espagne. Le succès de sa fameuse descente de croix des Chartreux et de sa madona bianca dépasse toute croyance.
Ribera devint fort riche; il avait une maison montée sur le plus haut pied, et dans les brillantes fêtes qu'il donnait, souvent le Spagnolletto faisait des croquis d'après les personnes présentes, ou cherchait la composition de ce qu'il devait peindre le lendemain; dans l'atelier, son application était telle qu'il lui arrivait quelquefois de passer la journée entière sans boire ni manger. Comme cette distraction dérangeait son tempérament , il fut obligé d'avoir toujours auprès de lui un homme qui lui disait de temps à autre : « Seigneur Ribera, vous travaillez depuis tant d'heures. » Il fallait en effet qu'il fût complètement absorbé dans son travail pour produire à la fois tant d'oeuvres aussi étudiées, aussi finement rendues. Ses plus grands ouvrages ne lui ont coûté que quelques mois de travail ; quant à ses tableaux de demi-figure, où il n'y a qu'un seul personnage comme son saint Jérôme, ses apôtres, etc., il les achevait ordinairement sans désemparer.
Une des plus belles toiles de Ribera que possède le musée du Louvre, est sans contredit l'adoration des bergers dont nous donnons la gravure; on reconnaît bien là le type valencien et castillan. Voyez ces hommes robustes qui s'avancent vers l'enfant-dieu ; à leur figure blafarde, amaigrie, sauvage, vous croiriez qu'ils font partie d'une bande de contrebandiers des montagnes de l'Asturie ; et celte vierge, au visage réfléchi et dolent , aux yeux brillants et vifs comme les filles de Séville, de Grenade etde Cordoue ; et ce petit Jésus aux chairs rebondies et massives, symbole de la force et de la vigueur matérielle ; car, répétons-le, un défaut saillant de l'école espagnole, et nous en excepterons seulement Murillo, c'est le manque de poésie ; tout dans ses compositions est vulgaire; il y a du talent , quelquefois du génie, mais rien n'y est céleste et divin.
( L'adoration des bergers, par Ribera. )