LA CATHÉDRALE I) AMIENS
Dans ces temps antiques où la foi enfantait des prodiges et où les rois chevaliers mettaient leur irône à l'ombre des ailes de Dieu, le peuple naïf et religieux élevait au seigneur de ces temples merveilleux d'élégance, de grandeur et de légèreîé sublime, devant lesquels l'œil des nations modernes s'arrête avec admiraiion. C'est sans doute à cet enthousiasme qui animait nos pères, qu'il faut attribuer la construction de la cathédrale d'Amiens, le plus beau monument religieux que possède la France. Quand on admire ces dentelles légères et ces frises gigantesques qui se détachent sur le noir des murs antiques, quand on contemple ces aiguilles élancées qui apparaissent dans l'azur du ciel, on pourrait croire que le génie des temps passés s'est plu à entourer la vieille basilique de toute la féerie et de tous les charmes des vieux souvenirs. Souvent la corneille, habitante éternelle de ces vieux donjons, se pose immobile sur uue colonue et semble une statue de plus ajoutée par les âges à cet antique monument. Des piliers aériens qui soutiennent des voûtes plus aériennes encore , une (lèche à jour et qui cède à Tome v. — septembre 1838.
l'action des vents, mille galeries, qui s'entrecroisent dans les airs, inspirent à l'imagination des pensées gracieuses et pleines de suavité. Des statues colossales de rois décorent la sombre façade â laquelle deux tours superbes servent de portiques. A leurs pieds s'élèvent trois porches majestueux où la brillante architecture a déployé toute la grâce de ses ornements. Là, sont représentées mille scènes étranges, bizarres créations du riant génie des aïeux qui mêlaient aux cérémonies les plus saintes les scènes profanes que leur inspirait le délire de leur imagination. Des colonnes torses au feuillage d'acanlhe, des statues grisâtres oubliées par les révolutions, ornent l'entrée du temple.
Lorsque le parvis s'ouvre et que l'œil plonge dans la profondeur de la cathédrale, que les soupirs de l'orgue colossal réveillent le silence et se prolongent sous les voûtes obscures, on demeure saisi d'admiration et de ravissement. Celte nef immense , élonnement de tous les âges, et dont la hauteur est de cent trente pieds , cette nef est encore admirable par la légèreté de ses cintres, la noblesse simple et hardie de ses arceaux. Tout est harmonieux et suave dans l'élégante construction des galeries aux courbes gracieu-
ses , aux colonnes élancées. Tout est richesse , transparence dans ces vitraux qui teignent le jour de mille couleurs, et versent dans la basilique leur lumière pieuse et nuancée ; des chevaliers , des combats , viennent se détacher tour-à-tour sur ces tableaux de verre et jeter au vieux monument toute la fantasmagorie des scènes gothiques. Deux rosaces magnifiques décorent le milieu, orné lui-même par deux autels. Une grille à jour donne entrée dans le chœur, chef-d'œuvre de richesse. Les stalles aux dômes aériens, dont les pages de l'Ancien-Testament ont fourni les ravissantes sculptures, le maître-autel, la gloire qui le domine, les génies tenant des flambeaux, tout, jusqu'à la rosace du pavé, rappelle les siècles antiques si pleins de grandeur et de naïveté. En dehors, à la droite et à la gauche de cet élégant sanctuaire, les regards curieux s'attachent avec intérêt sur des bas-reliefs de pierre qui racontent aux âges les vies de saint Jean-Baptiste et de saint Firmin, patron de la ville. Malheureusement, les révolutions, encore plus agiles à détruire que les temps, ont ôlô à cette gracieuse composition tout ce qu'elle avait de singulier et d'attachant, en mutilant les têtes des acteurs nombreux qui animent ces scènes variées. /
Mais l'alliance la plus pure du naïf et du sublime, se retrouve dans la tête pleine d'expression d'un ange qui pleure sur la cendre d'un évêque. Celte belle figure, «vivante création d'un âge plus récent que celui de l'édifice sacré, semble s'être animée sous le ciseau de l'artiste ; la douleur s'y peint en caractères frappants, et lorsqu'on la contemple long-temps, on croit voir couler des larmes sur ce marbre insensible.
Mais, dans la vieille cathédrale, les grands souvenirs viennent encore ajouter un plus haut prix aux richesses d'art qu'elle possède. Tant de faits se sont accomplis sous ces voûtes antiques, tant de pas de peuples et de rois ont foulé ces pavés, que dans le chaos confus de tous ces événements épars, l'œil et l'imagination ne peuvent se fixer que sur les scènes les plus imposantes. Entouré de ses pairs, Philippe de Valois y reçut le fier Edouard, et l'obligea à fléchir le genou; cette humiliation de l'orgueil enfanta l'animosilé qui dévora ces deux rivaux. Et quand plus tard Crécy devint le témoin d'une immortelle infortune, le roi de France dut se ressouvenir d'Amiens, non loin de laquelle l'Anglais était venu venger l'insulte qu'il y avait reçue.
Dans cette même basilique, un monarque dont la vie ne fut qu'un long malheur, Charles VI contracta avec Isabeau de Bavière une union qui devint une calamité pour la France. Un grand luxe y présidait, et l'empressement des courtisans à plaire à une jeune reine, fit éclore le premier carosse connu, dans lequel Isabeau se rendit à Paris, et fit sa brillante entrée dans cette capitale.
Dans un lieu retiré du temple repose Gresset, l'aimable auteur de Vert-Vert, dont les fines plaisanteries et les ressentiments d'une abbesse qu'il avait attaquée, lui firent subir un court bannissement dans Amiens, sa patrie. Heureux les exilés auxquels il est défendu de sortir des lieux qui les ont vus naître ! Le poète était mort pauvre, et la froide indifférence avait seule présidé à ses tristes funérailles; une tombe obscure l'avait reçu dans le cimetière de la
ville. La tardive reconnaissance de ses concitoyens rapporta sa cendre dans la cathédrale, et lui grava une modeste épitaphe. Qu'importe à la gloire? Le poète meurt ignoré ; mais ne laisse-t-il pas ses chants pour marquer l'époque de son passage ici-bas, et lui servir de monument?
Et lorsqu'on aime à rêver dans ce dernier souvenir des vieux âges, lorsque le soir, apparaissant derrière les fenêtres gothiques, enveloppe de son indicible mélancolie tous les objets et toutes les couleurs , lorsque les colonnes se perdent dans de grandes ombres, et que la voix du lévite sacré s'élève peu à peu et traverse la solitude ravie; ah! c'est alors que le génie des temps antiques secoue sur vous sonflambeau tout parfumé de poétiques et saintes méditations. C'est qu'une grande pensée présida à cette œuvre immense, et que ces tours élancées, et que ces flèches légères sont autant d'échelons qui semblent élever l'âme et la rapprocher des parvis éternels. Mais, lorsque de nos jours une cité des arts voit surgir dans son sein des temples aux formes antiques et païennes, aux toits plats, aux colonnes lourdes et massives , l'âme sous leurs galeries étroites manque d'air et d'espace pour prendre son essor et découvrir le ciel.
Heureux les habitants d'Amiens de posséder la dernière merveille léguée à la France par les siècles passés. Honneur à leur courage ou à leur vertu d'avoir su préserver la noble et religieuse basilique des tempêtes et des coups désastreux des révolutions. Olivier de Saint Albin.