‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 173 sur 187 · LES PYRÉNÉES FRANÇAISES ET PAU · texte numérisé non relu

LES PYRÉNÉES FRANÇAISES ET PAU

Jaca est à peu près la limite de la Péninsule aragonaise. Pendant ces jours de guerre la ville tient toutes ses portes clauses ; elle s'attend à une attaque vive, à un assaut à la pointe du sabre ; déjà ses boulets traceraient presque le cercle où la tient resserrée l'oriflamme du prétendant. Une poterne reste levée sur le chemin palissade qui conduit à la forteresse, et laisse, durant certaines heures, un passage libre aux soldats et aux habitants. Cet appareil militaire, cette vague inquiétude que tout trahit, impriment quelque chose de menaçant au caractère assez prononcé de la petite ville, et à voir le calme apparent de la campagne qui l'environne, le vide et le silence des rues, la démarche sombre de ces Aragonais tous ensevelis dans leurs manteaux , et sous les vastes bords de leurs feutres, on croirait que c'est dans l'enceinte des murailles que quelque drame va se dénouer. Il y a peu de faubourgs de grandes villes que l'art n'ait doté plus généreusement que Jaca. Ici, ni monuments, ni places publiques n'interrompent celte triste uniformité de maisons basses dont les lignes sinueuses ne livrent jamais à l'œil plus de cinquante pas de terrain, et même, soit prévision, soit résultat d'un bombardement, la nef aplatie de l'unique église de Saint-François-de-Paule, n'est surmontée d'aucun clocher. Tout auprès, sous le rempart qui regarde la Catalogne, se trouve un emplacement circulaire propre à un parc de quelques

pièces d'artillerie, ou à la manœuvre de quelques cavaliers, on l'appelle le Camp-flu-Taureau. C'est là qu'au temps où l'Aragon avait des jour* de fête, de jeunes Catalans, fiers de leur bravoure et de leur adresse, venaient tenter les chances de ces combats aventureux dont la population entière de l'Espagne fait ses délices, battant des mains avec une ardeur égale au triomphe du taureau ou du cavalier. C'est dans le Camp-du-Taureau que chaque année, au retour de l'automne, se fait, avec une étonnante richesse, la procession de Santa-Orosia, la patronne de la ville. On accourt de tous les points de l'Aragon à cette pieuse solennité, où les os de la jeune martyre sont montrés au peuple, et tant de confiance, tant de foi sincère, animent ces milliers de pèlerins, que la journée de Santa-Orosia serait brillante même dans les annales de saint Jacques de Compostelle.

Jaca dut indirectement sa cathédrale à la dévotion alarmée de Louis XI, qui, dans l'espoir d'obtenir guérison de la maladie dont il s'éteignait, fit appeler du fond delà Calabre le solitaire François-de-Paule, qui mourut à Plessis-le-Parc. L'aspect seul d'une église en Espagne suffirait pour faire apprécier la position du clergé. L'opulence du temple, la vénération dont 'il est entouré, laisse juger qu'elle est la part réservée à ses ministres, et leur supériorité qu'on devine au sentiment des arts et des choses belles, explique l'influence de ce corps puissant. Les douze chapelles latérales de saint François-de-Paule, échelonnées d'après l'axe de la nef, sont enrichies d'or, de colonnes, de tableaux, de parures, d'exvoto, de lampes ardentes et de reliques; une gloire décore la voûte, elle est due à un élève de Murillo qui entra dans les ordres, et fut revêtu du camail d'hermine des chanoines. Des boiseries sculptées, des fonts baptismaux en jaspe, le mausolée d'un évêque, surmonté d'un ange qui déploie les ailes et part pour le ciel, avec la plus heureuse légèreté, remplacent les détails opulents d'architecture que le quinzième et le seizième siècles prodiguaient à leurs cathédrales, et qui ne se rencontrent pas dans celle de Jaca.

En laissant à gauche de la ville l'élégante bourgade, qui a donné son nom à l'apôtre des Indes, saint François-Xavier , on entre dans les Pyrénées aragonaises, et remontant la petite rivière d'Aragon jusque verssasource, on traverse Canfran, le Pas-del'Hermite, que domine le fort Saint-Jean, oublié à la cime d'un roc comme un vieux nid, de vautours, et l'on parvient dans la nuit à Sainte- Christine. Rien ne rappelle dans ce bourg célèbre, l'entrevue du roi Edouard d'Angleterre et d'Alphonse, roi d'Aragon, qui y décidèrent la mise en liberté du boiteux Charles II, que les vêpres siciliennes avaient livré à l'Espagne, et dépouillé de la plus belle partie de son royaume. C'est également en vain qu'on chercherait aujourd'hui sur les quelques pierres qui restent du prieuré de Sainte-Christine, les écussons des souverains espagnols, des seigneurs de Gascogne, de Hongrie et de Bohême, ses zélés protecteurs et ses dévots tributaires. Lorsque les voyageurs, rassurés par le beau temps qu'ils ont eu dans la plaine, se décident à ne pas attendre le jour pour passer le Somport, et qu'après quelques heures de repos ils s'acheminent vers ce dangereux sommet , ils ne tardent guère à

reconnaître leur imprudence. Égarés au milieu de ces champs de glace, contraints de ralentir leur marche, et dès-lors saisis par le froid, ils se voient menacés à tout instant d'être engloutis dans les fondrières ou entraînés par ces masses de neige volantes qui sifflent et tournoient en rasant le sol et courant vers les penchants, vont déterminer la chute des avalanches, et porter dans les vallées la ruine et la désolation. Quelquefois cependant il arrive qu'au moment où, gravissant à peu près au hasard, on parvient vers la crête du glacier, on se trouve soudainement en plein jour; guidé aussitôt par les énormes pieux de sapin et les blocs de rocher, placés de distance en dislance, avec quelle joie ne reprend-on pas le sentier perdu 1 Celte transition si brusque n'a rien de surprenant pour le montagnard, il y est depuis long-temps familier, et sait que les clartés douteuses qui devancent ou prolongent le jour dans les plaines, sont insensibles et n'existent même pas pour certaines parties des monlagnes qui passent à l'instant de l'obscurité à une lumière franche, et du jour à la nuit close. Dans ces hauteurs du Somport, que la guerre cède quatre mois de l'année à l'hiver, rien ne désigne la frontière ; une croix est seulement incrustée sur le rocher; mais, soit que le voyageur qui a eu celle pensée fût empêché par quelque danger, soit que le roc ait été rongé par le temps, la petite croix n'est que légèrement creusée, et a trop peu d'apparence pour qu'un exilé puisse y reconnaître la limite de sa patrie...

Le versant des Pyrénées françaises est couronné par une forêt de sapins et do hêtres du plus imposant caractère; parmi les jeunes pins, les buis et les genévriers se mêlent les clématites, les lierres,, et toutes sortes de ces tiges folles et vivaces qui s'allongent, se croisent, retombent sur des masses de rochers, sur des blocs d'albâtre, sur des marbres verts et violets, courent à l'envi sur les arbres déracinés, se jouent dans les branches vierges qui s'entrelacent jusqu'à terre, ou, épuisant à s'élever tout ce qu'elles ont de sève, vont étager leurs touffes hardies à la cime de quelques-uns de ces arbres gigantesques qu'on croirait contemporains de la création. Presqu'à la naissance du gave d'Aspe qui bondit dans cette vallée et lui laisse son nom, se trouve le sombre village d'Urdos; nulle partie de la chaîne des Pyrénées n'affecte des formes plus diverses, plus capricieuses, plus inattendues que les sommets désolés qui dominent ces premières habitations françaises. Tout à côté se déroule avec coquetterie la petite ville de Bedous; implantée là comme par magie, elle se penche gracieusement sur les bords du torrent de l'Ors qui la menace sans cesse de l'engloutir dans ses flots, ou de l'abîmer sous les rochers qu'il enlève et précipite avec lui du haut des montagnes, dont les flancs déchirés, la nudité et le luisant de la pierre, expliquent l'origine des terres qui fertilisent les bords du gave. Cette sauvage et fière vallée d'Aspe, qui ne se soumit à la France qu'après ses protecteurs les princes de Béarn, et contraignit Louis XIII à lui conserver ses privilèges, se lie à la commune de Sarrance , où Louis XI, accomplissant un pèlerinage à Notre- Dame marcha humblement , bannières et lances baissées, ayant sans nul doute quelque avantage terrestre à paraître dévot et peu guerroyeur ce jour-là.

Rien n'est plus fait pour inviter le voyageur à une balte que l'aspect doux et hospitalier de la ville de Pau. Simple, presque gracieuse, elle paraîtrait endormie dans sa tranquille opulence, si elle n'était sans cesse animée par son gave dont la limpidité et le bruit éclatant rappellent encore dans ses murs le vallon de Gavarnie et les cascades de la brèche de Rolland. Le château des d'Albret, dont l'origine va se perdre dans l'indécision des chroniques, fait aujourd'hui l'orgueil et l'ornement de la ville ; resté

debout sur ses glacis, il se montre presque intact dans sa belle vétusté. Sa tour principale, carrée, spacieuse, s'élève à côté des ruines de l'ancienne porte d'honneur dans l'angle de la partie du bâtiment qui conserve avec ses talus, ses meurtrières, ses galeries crénelées et ses poternes, toute sa physiomie primitive de château fort; une seconde tour sans créneaux , sans nulle ouverture apparente , se montre tristement à l'angle opposé; ses voûtes étaient autrefois les complices discrètes des exécu-

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( Vue de Pau. )

tions de haute justice féodale. Henri d'Albret et Antoine de Rourbon, en réédifiant les autres pavillons, en abâtardirent le caractère, et l'on n'y reconnaît plus que la résidence d'un duc et pair du seizième siècle ; mais sur les façades de la cour intérieure, des ornements pleins de fraîcheur, des croisées élégantes et richement ciselées, et de nombreux médaillons dus à Marguerite de Navarre , témoignent de son bon goût en même temps que les quelques ogives, les figures bizarres et les mille caprices expressifs quelle genre gothique est venu répandre jusque dans cette enceinte, font ressouvenir que c'était encore l'époque la plus brillante de ce système d'architecture. La pensée artiste de la reine de Navarre, a également présidé aux heureux embellissements du grand escalier qui conduit par la Salle-d' Armes dans la chambre où naquit le bon Henri. Lorsqu'on voit au milieu de ces murs délabrés et tristes la vaste écaille de tortue marine qui servit de berceau au roi béarnais, on songe involontairement à ia rue de la Ferronnerie, où le héros de tant de rencontres d'armes, dû sièges et de batailles,

est allé mourir sous le couteau d'un fanatique. Les fossés de cet antique château devenus une vaste roseraie mélangée de lilas, coupée de pelouses et ombragée par de nombreux platanes, lui forment maintenant la plus riante et la plus heureuse ceinture. EVARISTE MaRANDON DE MoNTVEL.

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