LA VISCACHE
a Nous partîmes de San-Pedro, petit village assis au bas des collines, à six lieues de Buenos-Ayres. Les autres chasseurs étaient à pied ; moi seul j'eus la malencontreuse idée de monter à cheval, malgré les avis des mes compagnons. Déjà, depuis une heure et demie nous étions en marche, lorsque le jour commença à poindre sur l'horizon. Nous avions fait environ deux lieues, et nous descendions une penle assez raide, lorsque don Alphonse me fit remarquer, à<'autre extrémité d'une grande plaine assez stérile qui nous restait à traverser, le toit, doré par les premiers rayons du soleil naissant, d'une habitation masquée par un bouquet de bois ; je la trouvai charmante sans la voir, parce que c'était là que la belle Inézilla nous attendait. Je ne pus résister à mon impatience ; j'enfonçai les éperons dans les flancs de mon cheval, et je partis au galop. Vainement mes amis m'appelèrent à grands cris, vainement ils me criaient de ne pas traverser la plaine, de les attendre je ne détournai même pas la tête, et en un
clin-d'œil je les laissai bien loin derrière moi.
Cette plaine pouvait avoir une demi-lieue de largeur; elle était couverte d'une herbe fine, rare, jaunâtre, comme desséchée par les rayons du soleil, et de loin en loin quelques maigres buissons de mimosas pudiques, ou sensitives, croissaient à l'ombre de chétifs arbrisseaux. Ce sol sablonneux, brûlé et stérile me rappelait quelques petits sahara de l'Afrique. Loin d'attrister mon âme, cette vue me réjouissait parce qu'elle semblait m'offrir une arène facile à franchir en dix minutes, et Inézilla m'attendait de l'autre côté.
Mais hélas!... tout à coup mon cheval hésite, bronche, et la terre s'êboulant sous ses pieds, il tombe à moitié enseveli dans une sorte de chaussetrappe. Heureusement je n'étais pas blessé ni lui non plus , et avec mon aide il vint à bout de se retirer sain et sauf de son trou. Je remontai dessus et voulus recommencer, ou plutôt finir ma course, car je n'étais plus qu'à cinq cents toises de l'habitation, et il me semblait même avoir vu Inézilla me faisant des signes de sa croisée, avec son mouchoir J)lanc. Mais, malgré tous mes efforts, malgré cravache et éperons, ma monture s'obstina à rester immobile comme une muraille, et aucun effort ne put la déterminer à faire un pas en avant. J'eus beau m' agiter, mettre pied à terre et la tirer par la bride, tout fut inutile ; et jugez de mon impatience , car j'apercevais très bien Inézilla me faisant toujours des signes avec son mouchoir blanc.
Persuadé que je ne vaincrais pas l'entêtement de
mon cheval, je pris le parti de l'abandonner à la voracité des jaguars, et de m'en aller à pied. Je n'avais pas fait dix pas que je sentis la terfe trembler sous mes pieds; puis elle s'effondra sous moi, et pour la seconde fois je roulai au fond d'un trou.
Ce nouvel accident m'étonnasans me décourager, et, couvert de poussière, très compromis dans l'élégance de mon costume de chasseur que j'avais choisi avec coquetterie pour une cause que vous devinez, je me relevai et me mis en marche. Cinq pas plus loin même accident, mais ce coup là je tombai dans une espèce de puits de six pieds de profondeur, d'où j'eus beaucoup de peine à me retirer. Quand je fus dehors, j'aperçus mon cheval qui me regardait en conservant toujours son immuable immobilité, et alors je compris que le pauvre animal, qui du reste était du pays, pouvait peut-être avoir de bonnes raisons pour rester là comme un terme. Mais je vis encore le mouchoir blanc s'agiter ; je m'aventurai de nouveau, et de nouveau je n'eus pas fait trois pas, qu'une culbute m'enfonça sous terre où je disparus comme une ombre chinoise. Vingt fois j'essayai de me tirer de cette singulière position, et vingt fois je m'ensevelis sous le gazon. Enfin , excédé de fatigue, déchiré, meurtri, je finis par me laisser aller au désespoir, et pour ne plus voir le fatal mouchoir blanc, qu'en cet instant je maudissais de tout mon cœur, je restai couché tout de mon long, à moitié enterré dans le sable.
Vous dire, mon cher ami, combien d'idées piteusement originales se croisèrent dans ma cervelle pendant le quart-d'heure qui s'écoula, serait une chose par trop horrible si vous prenez ma situation au sérieux, ou par trop comique si vous la prenez pour ce qu'elle était réellement. J'entendis quelque bruit près de moi, je soulevai la tête, et je vis deux ou trois étrangers s'avancer de mon côté avec beaucoup de précaution, et en sondant le terrain à chaque pas, avec de longs bâtons ferrés.
C'était des domestiques qu'Inézilla m'avait envoyés, lorsqu'elle s'était aperçue que je ne comprenais pas les signes qu'elle me faisait de ne pas avancer. Ils me tirèrent de mon trou, puis ils firent retourner mon cheval par le chemin où nous étions venus, et l'animal ne fit pas la moindre difficulté pour se mettre en marche, cela parut m'étonner. — Cela vient, me dit le piqueur d'Inézilla, de ce qu'il connaissait la viscache. — Qu'est-ce que cela? — C'est l'animal qui a miné le terrain sur lequel vous avez imprudemment voulu marcher, c'est le lepus viscacia de Gmelin ; enfin, c'est une sorte de grand cobaye dont vos naturalistes d'Europe ont fait un nouveau genre qu'ils placent entre celui du cochon d'inde et celui du chincilla.
— Il me paraît, lui dis-je, que vous êtes naturaliste. — Comment ne le serais-je pas, me réponditil, je suis chasseur par état, j'habite un pays presque vierge, un des plus riches qu'il y ait sur la terre, en animaux et en plantes, et j'ai, quand je le veux, la clef de la bibliothèque de la maison.
Après cette sorte d'exorde, il voulut probablement me prouver qu'il ne se vantait pas, car il continua ainsi : « Les viscachères sont pour nous autres habitants du Brésil et de tout le midi de l'Amérique, jusqu'aux Patagons, ce que sont les garennes pour
les Européens ; quand on est assez heureux pour en avoir une à proximité de sa maison, on en use, mais on se donne bien de garde de la détruire, malgré l'inconvénient qui en résulte pour les voyageurs qui ne savent pas les reconnaître. — Là-dessus, mon narrateur s'arrêta comme pour prendre une prise de tabac en me regardant en dessous, puis il continua. — Non-seulement les viscaches qu'on va y chasser, comme on fait chez vous des lapins, sont excellentes à manger, mais leurs poils servent encore à faire de très bons chapeaux. Ces animaux vivent en sociétés nombreuses, n'habitent que les plaines, et savent se creuser des habitations souterraines fort ingénieusement distribuées. Un trou caché sous une vieille souche ou un petit buisson, est la seule issue qu'aient de nombreuses galeries détendant parallèlement au sol à quatre ou cinq pouces de profondeur; de distance en distance ces galeries aboutissent à de grands magasins circulaires, remplis d'une bonne provision d'herbe et d'écorces amassées pour la mauvaise-saison. A côté du magasin est une sorte d'escalier à vis, descendant au second étage, et c'est dans cette partie inférieure du terrier que la viscache habite avec toute sa famille. Vous savez à peu près comment elle est faite, ajouta le piqueur d'un air sournois, car vous y êtes descendu !
— C'est bon , c'est bon , dites-moi seulement ce qu'est l'animal. — Pour les formes généraVs, il a
beaucoup d'analogie avec le cochon d'inde, mais il est un peu plus allongé et considérablement plus gros, car il pèse de six à douze livres. Sa tête est grosso, un peu aplatie en dessus; son museau est court et velu, garni de chaque côté d'une moustache longue, raidc et noire; ses joues sont grosses, son cou est très court ; ses oreilles sont droites elliptiques, de deux pouces et demi de longueur. Il a le corps trapu, couvert de poils longs et doux, d'un gris mélangé de blanc et de brun en-dessus, et de blanc en-dessous ; le dessus de sa tête est d'un noir foncé avec une large bande blanchâtre de chaque côté, s'étendant irrégulièrement depuis le museau qui est brun, jusque derrière l'oeil. Il a une queue de médiocre longueur, comprimée sur les côtés ; ses pattes de devant ont quatre doigts, et celles de derrière trois. Du reste, cet animal a fort peu d'instinct, et ne sort de son terrier que la nuit. Lancé par les chiens, il ne ruse pas devant eux comme le lièvre et le renard;, mais, d'une course assez lourde, bien moins prompte que celle d'un lapin, il cherche à gagner son trou. Il appartient à la classe des rongeurs, et sa nourriture est toute végétale ;.il...„ b nous arrivions, et Inézilla me tendait la main. Elle était accompagnée de mes amis, arrivés à pied deux heures avant moi.
(Extrait d'une correspondance ) Boitard.
La viscache.
TOMBEAU IVAKBAR A AGKA ,
BEJVCALE.
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