SES EXPLOITS
Sur les bords de la Djumna, grande rivière qui arrose le Bengale, au sein d'une province d'une ex- Irème fertilité, un village fut jadis transformé lout-àcoup en une magnifique cité. Akbar, le plus illustre des monarques indiens, fut celui qui accomplit cette admirable métamorphose, et qui dota son pays d'une merveille de plus au milieu de tant de merveilles. Ce village, c'était Agra, appelé d'abord Akbar-Abad, du nom de son fondateur Agra, l'une des capitales de l'empire Mogol. Sa grande mosquée l'emportait en magnificence sur la mosquée de Soliman à Constantinople ; ses jardins, ses fontaines, formaient de délicieux centres de fraîcheur au milieu de ses rues étroites et brûlantes; ses innombrables caravansérails offraient à tous les étrangers, sans distinction de rang ni de croyance, une demeure élégante et commode ; enfin, le palais impérial, l'un des plus beaux édifices de l'univers, construit de dalles imitant le jaspe, et reflétant comme une glace les rayons du soleil, assis sur une dune au pied de laquelle coule la Djumna, éclipsait tous les trésors que la nature et l'art avaient prodigués dans cette ville. Aujourd'hui, tant de chefs-d'œuvre se changent peu à peu en de miséraples ruines, auxquelles une main avide redemande le peu d'or qu'elles recèlent. Ce monument gigantesque, élevé à la gloire d'Akbar, n'a trouvé, ni dans les successeurs de ce monarque, et encore moins dans les Anglais, de sollicitude pour sa conservation. Depuis 1605, Agra n'a. fait que décroître; à peine quelques monuments nationaux se sont-ils élevés pour embellir cette grande cité, ou ses environs, et perpétuer la mémoire des monarques mogols! Ce sont en général des mausolées, tels que le Taje- Mahl, élevé par le féroce Schah-Jehan, à une sultane favorite , à Arjemonde-Banou ; les tombeaux du père de Jehanguyr et de Schah-Jehan lui-même; mais celui qui attire davantage les regards, non pas tant encore par sa magnificence que par les souvenirs qu'il rappelle, c'est celui d'Akbar, dont nous racontions tout-à-1'heure les merveilleuses créations. C'est donc à celui-là que nous nous attacherons particulièrement, outre qu'il nous fera connaître une des belles œuvres de l'architecture indienne, il nous donnera occasion de retracer quelques traits de la vie si admirable du conquérant du Gouzzerate et du Dekhan.
Une vaste plaine au milieu de laquelle est situé ce mausolée, sur lequel se projettent ordinairement les rayons perpendiculaires d'un soleil ardent, les ombres peu tranchées de ses murs revêtus de marbre, l'élévation de ses portiques, tout concourt à donner à ce tombeau un aspect imposant et triste, car pour le remarquer en passant, c'est en vain que dans les paysages de l'Inde vous chercheriez ces clairs obîcurs si heurtés, qui font le charme de nos sites européens, la nature dans ces climats, n'offre pas d'oppositions fortement tracées ; elle répand sur tout le tableau un ton d'uniformité qui s'allie néanmoins à un certain air de solennité.
Quatre kiosques ou petits minarets, sont placés aux coins de la base carrée qui entoure le monu-
ment, et au centre duquel il s'élève. Le mur des parvis de celte enceinte est supporté par une longue suite d'arcades dans le goût moresque, et au milieu de chacune des faces qu'elles forment, sont percés de magnifiques portiques surmontés, comme les angles, de pavillons. C'est par ces portails qu'on passe dans les jardins où est construit le tombeau d'Akbar. Ce n'est, à vrai dire, qu'une succession de platesformes garnies de kiosques et de galeries latérales, et disposées par étages, mais leur disposition seule donne à l'édifice un caractère tout-à-fait en rapport avec sa destination. Rien n'indique au reste que ces murs renferment les dépouilles d'un grand prince, si ce n'est le seul nom d Akbar gravé en lettres d'or sur la porte principale. Akbar, ce mot suffisait seul pour rappeler toute une ère de gloire pour l'Inde; Akbar, ce mot, en réveillant tant de souvenirs, renfermait le plus bel éloge et la plus pompeuse des épitaphes.
Le nom d'Akbar est resté bien populaire sur les bords de la Djumna et du Nerboudda; c'est le saint Louis, l'Henri IV, le Louis XIV de ces contrées. Esquissons rapidement une biographie qui résume une des plus belles périodes de l'histoire indoue.
Akbar était le petit-fils de Baber, le fondateur de la dynastie mogole; son père était Houmaïoun , fils de ce Baber. Vainqueur du Gouzzerate et conquérant du Dekhan, ce prince avait vu cependant quelquefois la fortune déserter ses étendards, plus d'un revers était venu mettre en danger sa couronne et sa vie ; il était vaincu et proscrit, réduit à demander l'hospitalité à un radjah, fidèle au malheur, quand le ciel lui donna Akbar. Ce fut l'an 946 de l'hégire, c'est-à-dire l'an 1547 de notre ère, dans la ville d'Amercot que le fils d' Houmaïoun vint au monde. Élevé à l'école des bons princes, à l'école du malheur, le jeune Akbar montra dès son enfance les plus heureuses qualités ; de bonne heure, il fit l'apprentissage du métier des armes , et quand la mort de l'usurpateur Schere-Schah eut rouvert au monarque dépossédé la route de Dehly, celui-ci vit avec admiration son héritier déployer à ses côtés une audace et une intrépidité inconnues aux guerriers les plus consommés. La mort prématurée de son père ayant mis Akbar sur le trône, alors qu'il n'était âgé que de quatorze ans, il déploya de bonne heure une fermeté et une habileté qui étaient les meilleurs boucliers dont un souverain, dans ces temps de troubles et de discordes, pouvait alors se couvrir. La régence avait été confiée à Byram, compagnon d'armes du feu prince, et connu par sa fidélité à la dynastie mogole. Les premiers actes de ce ministre furent en effet un éclatant témoignage en faveur de sa sagesse et de ses vues élevées ; mais qui peut regarder en face les honneurs et la puissance, que dis-je, en être environné, sans être ébloui de leur éclat? Byram n'échappa pas au danger, l'ambition effaça toutes les belles vertus dont il avait jusqu'alors fait preuve, il allait arracher la couronne de dessus la tête de son possesseur légitime, mais, quoique encore fort jeune, Akbar prévit le coup; il quitta à la hâte Agra, et courut à Delhy proclamer la régence finie et se déclarer indépendant. Cette nouvelle fut comme un coup de loudre pour Byram, il balança même de se mettre à la tête de son armée et
de mareher contre le jeune monarque, mais il recv\\a devant un projet si ingrat. L'empereur l'exila, mais grand dans sa vengeance, il combla de bienfaits comme un serviteur fidèle, celui qui s'était rendu indigne de ce nom.
Une fois à la tête du pouvoir, Akbar s'applique à la réalisation d'un projet déjà poursuivi par son père «•t son aïeul ; la conquête de l'Inde. Il tourna ses armes contre le Malwa, vaste province séparée du territoire d'Agra par une chaîne de montagnes, et dont la capitale, Oujein, est une des villes les plus antiques et les plus vénérées de l'indouslan -, il s'en empara , mais des troubles intérieurs, résultat naturel de plusieurs siècles de l'existence politique si agitée de ces contrées, forcèrent Akbar à diriger contre des rebelles ou des voisins inquiets, ses armées triomphantes; plus de huit années de son règne furent consacrées à des guerres sans but et sans utilité, mais auxquelles le contraignaient les circonstances. Partout l'empereur déploya une bravoure et une générosité vraiment chevaleresques, partout il fut victorieux. Ce fut quand il vit à peu près calmées les1 discordes intestines qui affligeaient un peuple dont il ne demandait que le bonheur et la gloire, que ce monarque entreprit la conquête du Gouzzerale , en 1572, dont une partie avait déjà reconnu ses lois. Il est inutile de dire que ses succès ne se démentirent pas; la révolte de son. frère Hakem , dans le Pendjab vint suspendre un instant le cours de ses victoires; il marcha droit sur le rebelle qui, forcé de rentrer dans l'obéissance, trouva dans Akbar un frère et non un maître courroucé ; alors le monarque mogol retourna achever sa conquête.
Le Dekhan, une grande partie de l'Inde, tombèrent ensuite au pouvoir des armes du souverain victorieux, à qui l'admiration qu'il inspirait devint à la fin le plus sûr moyen de triomphe. Mais tandis qu'il était entouré de la vénération de tout un peuple, tandis qu'il était au moment de marcher vers la Tartarie, et de faire revivre l'empire gigantesque de Timourlan, son ancêtre, des chagrins domestiques minaient une vie si noblement remplie; l'ingratitude de ce même Hakem qui profitait d'un pardon pour préparer une rébellion nouvelle, celle plus affreuse de Selim, son propre fils, avait rempli l'âme d'Akbar d'une amertume bien concevable, quand la mort de son ministre favori, Aboul Fazil, et de Daniel, son second fils, donna le dernier coup à un cœur usé par de douloureuses émotions. Le conquérant de l'Inde fut au moment de se voir mourir loin de tout ce qui lui était cher. « Fils ingrat, écrivit-il à Selim, est-tu jaloux du peu de jours qui restent à ton père? Viens, il ne les défendra pas contre toi, viens lui percer le sein. » Selim courut se jeter dans les bras de son père, qui expira en l'arrosant de ses larmes.
Akbar était âgé de soixante-trois ans quand il mourut, il en avait régné près de cinquante. Ses éminentes qualités en ont fait un des plus grands souverains qui aient existé. Monarque conquérant, le bruit de ses victoires retentit jusqu'aux rives de la Tamise et du Tage; prince législateur, ses institutions, les Ayen-Akberi, rédigées par Aboul Fazil, seront un monument éternel de sa sagesse et de ses lumières*