HISTOIRE DES COSTUMES EN FRANCE
Nous vivons du vieux; rien n'est jeune aujourd'hui comme le costume de nos pères. Les meubles sont moyen-âge ou de la renaissance ; les salons sont'lapissès de casques chevaleresques, de huches en èbène. On n'est plus jeune si l'on n'est vieux ; on ne vous renvoie plus aux Grecs et aux Romains, mais aux Francs et aux antiques castels. 11 nous a donc paru piquant de tracer un aperçu rapide des costumes et des modes de nos aïeux.
Les vieux Francs n'avaient pour habit qu'une veste faite de gros drap ou de peaux, le poil en dehors, attaché avec une seule agrafe. Ils parurent ainsi dans les Gaules, et en entreprirent la conquête
sous la conduite de Clovis;.rien ne prouve mieux combien à cette époque on était éloigné de tout luxe que le chariot traîné par deux bœufs qui servait de voiture aux rois do la première race. Charlemagne, au milieu de cette foule de princes, de grands seigneurs et de capitaines de différents pays qui composaient sa cour magnifique et nombreuse, conserva dans ses habillements la simplicité de ses ancêtres ; mais après ses voyages multipliés en Italie, les modes changèrent, on adopta le costume des Italiens, et chaque vêtement fut doublé de ces riches pelleteries que les marchands de Venise rapportaient de l'orient; on sait que Godefroi de Bouillon et les autres barons français étaient couverts de drap d'or et de fourrures précieuses lorsqu'ils se présentèrent â Constantinople devant l'empereur Alexis.
Quand les hommes étaient tous guerriers, le casque était leur coiffure habituelle ; devenus pacifiques, ils se vêtirent plus commodément. Pendant un espace de dix siècles, le chaperon a été la coiffure chérie des Francs et des Gaulois; c'était un bonnet qu'on enfonçait dans la tête, et qui se terminait par une longue queue. Cette coiffure appartenait à tous les états ; mais les formes, le choix des étoffes et les ornements variaient selon les rangs. Quand la France fut en proie aux factions, les chefs de partis se distinguèrent par la couleur de leurs chaperons, comme plus tard ils se reconnurent par la couleur de leurs drapeaux. Ce ne fut que sur la fin du quatorzième siècle que le chaperon fut entièrement abandonné; on lui substitua le mortier ; au mortier succéda la calotte sous le règne de Louis XI, puis enfin le chapeau sous François I" et Henri IV.
Si les coiffures ont subi mille variations, les autres parties de l'habillement n'ont pas été moins sujettes à l'empire de la mode. Les souliers étaient dans l'origine faits avec des cordes, d'où vient le mot cordonnier; on les trouva de meilleur goût en relevant la pointe ; cette pointe devint plus ou moins longue, selon le rang des personnes; le soulier d'un paysan était réglé à six pouces , un bourgeois pouvait aller jusqu'à douze, les seigneurs s'en donnaient vingtquatre. Elle fut portée à un tel point d'extravagance, que l'autorité spirituelle et temporelle se réunirent pour la défendre. Sous Charles VI, les souhers avaient un pied de largeur; de là le proverbe : Etre sur un grand pied.
L'usage des bas ne remonte pas à une haute antiquité ; Henri II est le premier roi de France qui en ait porté ; ils étaient tricotés à l'aiguille. La première manufacture de bas au métier fut établie en 1656, par Louis XIV, dans le château de Madrid, au bois de Boulogne. Il paraît certain que la machine à tricoter a été inventée en France, mais l'inventeur n'ayant pu obtenir un privilège exclusif, la porta en Angleterre où elle fut admirée, et l'ouvrier magnifiquement récompensé. C'est ainsi que le télégraphe, dédaigné par la cour du régent, fut accueilli en Angleterre; c'est ainsi que les machines à vapeur, l'éclairage par le gaz, l'inoculation de la vaccine, peut-être trop négligée en France , ont été reçus avec empressement par nos industrieux voisins.
Au commencement du règne de François Ier, il se fit un changement notable dans les habillements; le» pourpoints furent taillés en losanges, et les man-
ches plissées; au pourpo#it on ajouta une fraise; les gens modestes et le clergé se contentèrent du rabat; ce n'était à l'origine que le collet de la chemise rabattu; le rabat devint ensuite un ornement pour la magistrature ; les parlementaires, toujours si économes, lorsqu'ils le quittaient, le plaçaient entre les feuillets d'un volume in-folio pour lui conserver sa forme :
Et hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
dit un célèbre personnage des comédies de Molière- Le surtout, qu'on appela ensuite habit , était carré, surchargé de broderies et de paillettes. Les médecins le portaient sous une vaste robe académique ; ils allaient ainsi vêtus, à cheval, tâter le pouls de leurs malades :
Gueneau, sur son cheval , en passant m'éclabousse,
a écrit Boileau en parlant d'un médecin de son temps.
Ce fut sous Louis XIV que s'introduisit la mode des manchons; les gentilshommes les portèrent de toutes les formes, de toutes les étoffes, en pelleterie, en soie, en plumes, en velours ; et l'histoire nous dit comment les gracieux petits enfants du grand roi, si gras, si joufflus, s'emmanchonnaient dans des fourrures de petit-gris et de zibeline , à l'époque des vents de bise et des rudes froidures.
Le costume des femmes mérite aussi quelques détails. Les élégantes parisiennes verront avec surprise sans doute que les dames gauloises, leurs ancêtres, se promenaient sur les bords de la Seine, n'ayant pour toute parure que des dessins bizarres sur le corps, des plumes de coq sur la tête, et des coquillages pour boucles d'oreilles. Il est dit que pour rendre leurs enfants insensibles aux rigueurs de l'hiver, on les plongeait dès le premier jour de leur naissance dans des bains d'eau froide; mais ces coutumes barbares s'adoucirent; on apprit à filer la laine et le lin dont les dames se firent des tuniques ; alors les modes romaines furent adoptées.
Au moyen-âge, les coiffures subirent une révolution notable. Dans un monument de 1326, on reconnaît la reine Isabelle chargée d'un bonnet en pain de sucre, d'une hauteur prodigieuse, à peu près semblable aux coiffures des femmes du pays de Caux, mais beaucoup plus élevé. Cette mode dura longtemps, jusqu'à ce bonnet mythologique qui, sous le règne de Charles VI, formait sur la tête deux immenses cornes, ainsi qu'on le voit encore dans les miniatures des vieux manuscrits. Un carme, nommé le frère Thomas, célèbre par ses prédications et sa vie austère, déclama de toute sa force contre ces ridicules coiffures : « Mais, s'écrie un chroniqueur, après le sermon, elles relevèrent leurs cornes comme les limaçons, lesquels, lorsqu'ils entendent du bruit, resserrent tout bellement leurs cornes, et ensuite, le bruit passé, les relèvent plus grandes que devant. Ainsi firent les dames après le sermon du carme. » Dans le dix-septième siècle, cette mode subsistait encore, sous un autre nom. Ce n'étaient plus des cornes, mais des fonlanges,' espèce d'édifice à plusieurs étages en fil de fer, sur lequel on plaçait des morceaux de toile séparés par des rubans et des boucles de cheveux ; et tout cela distingué par des noms si bizarres, qu'il faudrait un glossaire pour expliquer
l'usage des différentes pièces et l'endroit où on les mettait. Sans ce secours, comment savoir ce qu'étaient la duchesse, le chou, le mousquetaire, le croissant, le solitaire, le firmament, le dixième ciel et la souris^ Peut-on croire qu'il fallait en quelque sorte un serrurier pour coiffer les merveilleuses de la cour de Versailles? L'abus en fut poussé si loin qu'on aurait eu besoin d'un nouveau frère Thomas, si le bon goût n'avait pris le dessus.
Passons maintenant aux ajustements du corps. Pendant long-temps, les dames ne se vêtirent que d'une tunique plus ou moins fine, descendant jusqu'aux talons et serrée par une ceinture ; elle était montante et se fermait aux poignets. Sous Charles VI, on donna une telle ampleur à cette tunique, qu'il y entrait, suivant un auteur contemporain, plus de cinq aunes de drap; les manches, d'une longueur démesurée, étaient ouvertes vers le milieu, et se prolongeaient jusqu'aux pieds. Après les guerres du Milanais, de Charles VIII et de Louis XII, le costume des femmes se ressentit des mœurs de 1 Italie ; on découvrit les bras, les jupes devinrent plus courtes, et l'on vit de jolis pieds. Bientôt les modes espagnoles remplacèrent celles d'Italie, et alors parurent les certugadins, espèces de paniers qui relevaient la robe et lui donnaient une latitude que l'on considérait comme de la majesté. Le goût s'améliore dans la dernière période du règne de Louis XV ; la robe est ouverte, d'une étoffe riche, ornée de garnitures; les pierreries, les diamants sont partout; on revêt les palatines, ainsi nommées du titre de la princesse qui les porta la première, puis les mantelets, auxquels, durant l'hiver, on substitua la pelisse, dont la mode est venue du nord.
Jusqu'au quinzième siècle, les chaussures des dames ressemblèrent beaucoup à celles des hommes : il était inutile d'orner des pieds qu'on ne montrait pas. Quand les robes furent devenues plus courtes, l'art employa toutes ses ressources pour diminuer les dimensions du pied ; l'or, la soie, les broderies n'y furent pas épargnés; les talons des souliers, très élevés et très étroits, faisaient paraître les dames plus grandes, mais leur rejetaient le corps en avant; on les abandonna sous le règne de Louis XVI. Chaque temps est dominé par son esprit , par ses habitudes, par ses besoins, et vouloir transporter à notre époque les mœurs d'un siècle fini, c'est être ridicule, et voilà tout.