‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 21 sur 187 · LES BORDS DU RHIN. — WORMS · texte numérisé non relu

LES BORDS DU RHIN. — WORMS

Worms, dans le grand duché de Darmsladt, sur la rive gauche du Rhin , est une ancienne cité, pleine de ruines qui témoignent de sa vieille splendeur; elle a été fondée par les Vaugions. Plusieurs conciles et plusieurs diètes y ont été tenus ; parmi les premiers, on distingue celui de 1122, où l'empereur Henri V et le pape Calixte, fixèrent la juridiction desévêques. Les diètes les plus célèbres sont celle de 1495, qui prépara la paix générale de l'Allemagne; celle de 1517, qui confirma cette paix; celle de 1521, qui eut pour conséquence l'èditde Worms contre Luther. La ville de Worms fut une des premières à adopter la confession d'Augsbourg, elle la défendit avec opiniâtreté. Dès le XIIIe siècle , cette cité eut des différends continuels avec ses évêques, elle a beaucoup souffert des guerres fréquentes dont elle n'a cessé d'èlre le théâtre; ville impériale , elle a joué, en cette qualité, un grand rôle parmi les cités des bords du Rhin.

Les bords du Rhin, si célèbres par la beauté de leurs sites , ne le sont pas moins par les traditions merveilleuses qui s'attachent à toutes les ruines qui couvrent les montagnes; les habitants sont enclins à une superstition qui leur fait ajouter foi à toutes ces légendes du moyen-âge , dans lesquelles le diable ne manque pas de venir jouer le rôle principal. Dans ces pays, il n'est pas un précipice, pas un rocher un peu escarpé, pas une ruine qui n'ait été le théâtre de quelque aventure extraordinaire, qui, transmise par le souvenir, de génération en génération, est encore racontée de nos jours, aux voyageurs qui viennent visiter les lieux. Ici, les bateliers vous diront l'histoire de l'ondine de Lurley, qui attirait les voyageurs par ses chants harmonieux , et qui faisait briser leur bateau contre les rochers; là, devant le château de Brœmser, on vous dira tous les combats du brave chevalier Brœmser en Palestine , et comment il y tua un dragon monstrueux dont il rapporta les dépouilles comme trophée. Plus loin, apparaissent au-dessus des eaux du Rhin les sommets des sept rochers nommés des Sept-Sœurs; on vous apprendra que ce sont de jeunes beautés qui ont été changées ainsi pour punition de la dureté de leur cœur. Et auprès de la Forêt Noire, le lac de Mummelsée pourrait à lui seul fournir matière à plus d'un volume de vieilles légendes ; vous sauriez comment, voulant mesurer ce lac, on ne put jamais en trouver le fond; comment un prince du pays, voulant y faire construire un radeau , le radeau s'enfonça sous les ondes, etc., etc.. Les châteaux d'Epstein, de Falkenstein, de Rolandsek, la vallée de Visperlhal ont aussi leurs traditions, et parmi elles, en voici une bizarre, dramatique, et qui pourra donner une idée de toutes les autres , à laquelle on ajoute la plus grande foi dans le pays.

le chemin du diable. — Le château de Falkenstein était un beau et noble manoir; placé sur le sommet d'une montagne escarpée, il dominait toutes les vallées des environs ; mais qu'il avait fallu de longues années pour le construire et pour tailler dans le roc, l'unique sentier qui y conduisait, sentier si étroit, que deux hommes ne pouvaient y marcher de front. Aussi aurait -ce été folie que de tenter l'attaque d'un tel

manoir; un seul quartier de roc, lancé sur les assaillants, les précipitait avec fracas au fond du ravin. Le lieu sauvage où était construit le château , semblait avoir influé sur le caractère de ses possesseurs; les sires de Falkenstein élaient renommés par la rudesse de leurs formes et l'inhospitalité de leur caractère; ne descendant presque jamais dans les vallées des environs, vivant seuls dans leurs retraites, ils élaient redoutés de tous les autres châtelains, qui savaient qu'il n'y avait nul moyen pour eux, de venir forcer, dans leur donjon, les nobles sires de Falkenstein. Cependant un chevalier venait quelquefois au château ; il y était attiré par un objet qu'on était surpris de rencontrer dans un lieu si désert; c'était la fille du baron de Falkenstein , qui attirait le jeune chevalier Beppo. C'est que rien n'était si parfait que la beauté d'Irmengarde , ses charmes étaient célèbres dans toute l'Allemagne, etaux derniers tournois de Worms, bien des lances avaient été rompues en son honneur; nombre de chevaliers s'étaient mis sur les rangs pour obtenir sa main, mais tous avaient été écartés par la brusquerie du vieux seigneur; tous, excepté Beppo , s'étaient laissé rebuter.

Beppo, cependant, n'osait faire la demande de la main d'Irmengarde; vingt fois il était venu trouver le baron , et vingt fois la parole expirait sur ses lèvres, lorsqu'il se trouvait en face de cet homme, dont l'aspect grossier le forçait au silence. Un jour qu'ils s'entretenaient près d'une fenêtre de laquelle on découvrait les vastes campagnes du Kronenberg, et qu'ils admiraientle magique tableau qui se déroulait à leurs pieds: « J'avoue qu'il n'est point de château aussi bien situé que le vôtre , dit Beppo , mais qu'il est d'un difficile accès. — Qui vous force d'y venir, répondit le baron avec sa brusquerie habituelle? — C'est Irmengarde, votre fille , je vous l'avouerai, je veux vousdemander sa main.» Le vieux baronsourit; c'était un mauvais présage : « Chevalier, lui dit-il, je vous accorde ma fille , mais c'est à une condition. — Je l'accepte, quelle qu'elle soit, reprit vivement Beppo. — Eh bien! vous aurez ma fille, si cette nuit, cette nuit même, vous faites creuser dans le roc, un chemin sur lequel on puisse venir à cheval jusqu'à la porte de mon château. » Après avoir dit ces mots, le baron quitta la salle en riant, et laissa le malheureux Beppo en proie à l'étonnement et à la douleur.

C'était folie que de vouloir tenter seulement l'entreprise. Cependant, Beppo descend dans la plaine du Kronenberg, et se rendant aux mines Sainte-Marguerite, il s'adresse au vieux maître mineur, et lui fait part de ses desseins. Celui-ci, secouant sa tête chenue, lui répondit : «Je connais ce rocher; trois cents mineurs qui travailleraient trois cents journées ne pourraient faire ce que vous demandez ; comment voudriez-vous y parvenir en une seule nuit? » L'espérance même abandonnait le pauvre chevalier; il alla s'asseoir tristement à l'entrée de la mine , etsongeait à se précipiter dans le gouffre qui était sous ses yeux. Tout entier à la pensée de son malheur, il restait ainsi immobile. Les heures s'écoulaient rapidement, la nuit devenait sombre, un vent impétueux s'était élevé, et, sifflant d'une manière lugubre, s'engouffrait dans l'entrée de la mine; Beppo lève les yeux, il aperçoit devant lui un homme d'un étrange aspect qui portait le costume de mineur, la lampe et le man-

Iran; sa barbe était rousse, ses yeux brillaient d'un éclat extraordinaire. « Chevalier, dit-il, en s'adressant à Beppo; j'ai entendu ce que vous venez de dire à notre vieux maître mineur, mais il ne connaît pas son métier, et moi, je vous promets d'achever IVntreprisequ'il n'osait môme tenter. Voulez-vous accepter mon offre, à une seule condition, et demain malin, vous gravirez à cheval le sentier taillé dans le roc aussi commodément que si vous vous trouviez sur le grand chemin de Worms à Spire. — Si tu parviens à tailler ce sentier, répliqua Beppo, ma fortune entière est à toi ; tout ce que tu voudras de moi, sans savoir quelleest ta demande, je te l'accorde, et je t'en donne ici ma parole de chevalier. — Soit, reprit aussitôt le mineur,» et il disparut aux yeux de Beppo qui crut qu'il était descendu dans la mine pour chercher les autres travailleurs et commencer l'ouvrage.

La nuit devenait plus obscure , la onzième heure était passée, et Irmengarde ne songeait pas encore à se livrer au sommeil. Connaissant l'ordre de son père, elle était tristement appuyée auprès de sa fenêtre , et sans conserver le moindre espoir, elle écoutait cependant s'il lui arrivait quelque bruit de la montagne. Le silence le plus profond continuait à régner; les oiseaux de proie seuls jetaient de temps en temps leur cri sinistre du haut des tourelles; la lune qui s'était montrée depuis le commencement de la nuit, venait de disparaître derrière les nuages. Tout à coup, un bruit effrayant vient frapper l'oreille d' Irmengarde ; ce n'était d'abord qu'une rumeur sourde qui semblait s'élever du fond de la vallée; mais bientôt elle entend distinctement le bruit des pioches, le fracas des pinces qui entr'ouvrent les rochers. Il n'y a plus à en douter; c'est toute une armée démineurs qui creuse un chemin dans la montagne. Le sire de Falkenstein, éveillé par le bruit des outils, entre dans la salle, et rempli décolère, il s'écrie : « Il est donc fou ce Beppo; il va tellement abîmer le chemin que nous ne pourrons plus descendre dans la vallée. » Puis, s'approchant de la fenêtre, il veut regarder les travailleurs. Aussitôt, un ouragan furieux siffle avec fracas; les portes du château tremblent sur leurs gonds; au milieu du bruit de la tempête, des éclats de rire se font entendre. Irmengarde effrayée, se presse contre le vieux baron, qui lui-même perd son assurance, et tous deux balbutient des prières. Bientôt l'orage cesse; lebaron, dont les craintes se dissipent peu à peu, cherche à calmer la frayeur de sa fille, et lui dit que le danger est éloigné, que c'est le chasseur noir qui vient de passer dans les airs, souvent on l'a entendu dans le pays. Cependant, le baron reste dans la chambre de sa fille, et ne tarde pas à s'assoupir dans un fauteuil.

A peine les premiers rayons du soleil venaient-ils dorer les plaines du Kronenberg, que le sire de Falkenstein. est réveillé par le trot et les hennissements d'un cheval; plein de surprise, il se précipite à la fenêtre, et aperçoit un large chemin taillé dans le roc, et, surccchcmin.lechevalierBeppoquis'avauçailde toute la vitesse de son coursier. C'est à peine si le baron et sa fille veulent en croire leurs yeux; mais il n'y a plus à en douter, c'est bien Beppo, le voilà qui s'approche ; il va toucher le ponl-levis. Tout à coup des éclats de rire surnaturels se font entendre; le chemin manque sous les pieds du cheval, et Beppo, tombant

de rochers en rochers, est précipité au fond du ravin. Depuis long-temps, le château de Falkenstein est en ruinés; mais le chemin taillé dans le roc subsiste; encore, parfaitement conservé, et a gardé jusqu'à nos jours le nom île Chemin du Diable.

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