FABRICATION DU PAPIER
Nous savons tous quelle est depuis des siècles l'importance de la fabrication du papier; il serait superflu de disserter long-temps sur son origine ; peu de personnes ignorent que le papier prend son nom d'une plante célèbre dans l'antiquité , et qui croissait en Egypte sur les bords du Nil. — Ce sont en effet les Egyptiens qui les premiers imaginèrent, en utilisant le papyrus , de transmettre leur écriture bizarre sur un tissu d'une forme, pour ainsi dire, commerciale, et à la portée de tous; avant eux, les pierres polies, les feuilles et les écorces d'arbres sans préparation , les métaux, et une foule d'autres substances, toutes très incommodes, étaient destinées au même usage; mais ne pouvaient atteindre le même but. Le papyrus qui, nous le répétons , servit aies remplacer, est une espèce de roseau, dont la tige, de forme triangulaire pyramidale, haute de 7 à 10 coudées, est supportée sur une racine tortueuse couronnée d'une touffe élégante; le procédé qui servait à en extraire le papier égyptien, consistait simplement à séparer, au moyen d'une aiguille , les couches concentriques du roseau , de manière à obtenir 10 à 20 lames ou feuillettes fort minces et étroites , mais qui , accolées et superposées, finissaient par donner un papier assez grand, mais peu épais.
A cet état brut , et quelquefois, après avoir été collé avec de la fleur de farine délayée dans de l'eau, ee papier égyptien était expédié dans toutes les parties du monde civilisé. — L'Italie surtout , sous l'empereur Auguste, en recevait des quantités considérables, et à Rome, devenant l'objet d'une nouvelle industrie, il subissait de nouvelles et nombreuses préparations , destinées à lui donner de la force, de l'étendue et de la beauté. Malgré ces avantages, le papyrus égyptien avait des défauts qui le firent abandonner par de nouvelles découvertes ; dans le moyen- âge, il disparut complètement, et il fut remplacé par un nouveau tissu dont la matière première, le colon, devait être traitée par des procédés plus compliqués que ceux qu'exigeait le papyrus égyptien, puisqu'il s'agissait de créer un tissu , qui dans ce dernier se trouvait naturellement formé. Au onzième siècle, le papier coton était très répandu dans l'empire d'Orient, où la fabrication, qui a encore lieu de nos jours, ne suffit pas à la consommation.
De nos jours , le papier se fabrique , dans la plus grande partie de l'Europe, avec de vieux débris de toile, de coton, avec des chiffons, en un mot. Avant de décrire cette industrie, qui a fait de si grands progrès par la découverte d'ingénieux procédés, nous parlerons du papier de Chine, si remarquable par sa finesse, sa beauté et son éclat argentin , et dont toutes les qualités réunies n'ont pu encore être obtenues en Europe à un si haut degré.
Les Chinois sont les premiers peuples de la terre qui aient fabriqué du papier de pâte, ils en font de temps immémorial avec différentes substances ; une des plus employées est une espèce de bambou ; pour en extraire le papier, on ne prend que la seconde pellicule qui est tendre et blanche , on la fait macérer dans de l'eau , et on la bat jusqu'à ce qu'elle soit ré-
duite en pâte , on moule celte derniftre , on sèche les feuilles tissées qui en proviennent, on les colle, puis on leur fait subir différentes préparations nécessaires pour leur donner la belle apparence qu'elles ont.
Le papier de chine réussit parfaitement à l'impression : aussi , il est employé en forte quantité en Europe pour orner les éditions de luxe, et la teinte légèrement grisâtre qu'il possède toujours, loin de lui nuire, donne au contraire plus de prix aux gravures.
Papier de chiffons. — La matière première , qui aujourd'hui sert à la fabrication du papier sont, répélons-le, les chiffons de toutes espèces et de toutes couleurs.— Leur emploi est tellement considérable , que leur seule cueillette fournit à l'existence d'un grand nombre d'individus. — Les chiffons que le fabricant reçoit , sont déposés dans un vaste magasin, et demandent un premier triage, destiné à les séparer suivant leur finesse , leur composition , et leur blancheur ; les différents lots qu'on obtient de cette manière, sont réservés pour obtenir des produits plus ou moins beaux , plus ou moins colorés. — Cette opération, qui a lieu sur un treillis en fil de fer, destiné à faciliter l'expulsion des matières terreuses et étrangères , est accompagnée de la division des grands chiffons et de la séparation de toutes les parties dures qu'ils peuvent présenter ; portés ensuite dans une autre pièce , ils sont réduits en petites longueurs, soit avec un couteau mécanique , soit , plus communément , à la main, aumoyen de faulx tranchantes. Après cette opération, on faisait et on fait encore , dans quelques fabriques , subir aux chiffons une manipulation détestable, qui consiste à les faire pourrir afin de les désagréger, et de rendre par là leur division plus facile; indépendamment de son insalubrité , ce mode de travail donne souvent de très grands déchets , par la destruction du tissu lui-même. Dans le nouveau système de fabrication , on rejette complètement cette opération infecte, ainsi que les ustensiles grossiers, semblables à des mortiers qui servent quelquefois encore à triturer la matière première.
Aussitôt après le coupage avec les faulx , on soumet le chiffon à un lessivage à la soude caustique qui, tout en le ramollissant, n'occasionne aucune perte, et le prépare à être parfaitement blanchi ; cette lessive, qui s'opère dans de grandes cuves en bois chauffées à la vapeur, est suivie d'un rinçage à l'eau pure, et la matière , après avoir abandonné une partie de son eau par une légère pression, est portée dans des chambres en sapin à double fond percé de trous , ou dans de nombreuses caisses hermétiquement fermées, où l'on fait arriver du chlore, gaz préparé au fur à mesure, et dont la propriété principale est de blanchir les tissus humides avec énergie ; après une réaction de 24 à 36 heures et un renouvellement prolongé de chlore, lechiffon désagrégé, devenu d'une blancheuréclatante, est transporté dans les piles à effilocher, machines beaucoup plus puissantes que les pilons qu'elles remplacent. — Ces machines qui servent à broyer le chiffon et qu'une force de 4 à 5 chevaux fait mouvoir, se composent d'un cylindre en bois armé de lames à son pourtour, et placé au-dessus d'une platine métallique cannelée; c'est entre le cylindre animé d'une grande vitesse, et la platine immobile, que le chiffon, nageant dans l'eau, et placé dans l'auge ovale en fonte qui supporte le cylindre, est obligé, par le mouve-
ment de rotation continuel qui lui est imprimé, de venir tour à tour et continuellement se présenter pour être déchiré.
Des piles à effilocher qui servent aussiàlaver lechiffonparun courant continuel d'eau pure, la pâte qui n'est encore que grossièrement triturée , se rend dans les piles à rafliner, semblahles, à peu près, aux précédentes; là, toujours dans une quantité d'eau considérable, le broyage se termine, et le chiffon, très divisé, est versé en pàtc liquide dans la cuve à ouvrer, d'où il sort pour former le papier. — Le mode de fabrication que nous avons indiqué jusqu'à présent, n'est pas toujours suivi de la même manière; ainsi, souvent le blanchiment par le chlore gazeux, ne se fait qu'après l'effilochage du chiffon, souvent aussi il s'exécute en versant dans les auges des piles de l'hypochloritc de chaux dissout, qui produit le même effet que le chlore ; ce dernier moyen, moins insalubre et plus coûteux, est aussi employé de concert avec le blanchiment par le chlore, lorsque ce dernier n'a pas réussi complètement. — Une fois qu'on a reçu le chiffon liquide dans la cuve à ouvrer, il y a deux manières de fabriquer le papier : soit à la main, soit à la mécanique; dans le premier cas, le plus ancien, on prend, au moyen d'une forme garnie d'un châssis de toile métallique, une certaine quantité de pâte qui, égouttée, donne une feuille de peu d'étendue; en soumettant ces feuilles à de fréquents pressages , d'abord entre des feutres, puis seules, en les séchant ensuite dans de vastes bâtiments très élevés, on finit par obtenir, après un long travail, des feuilles de papier qui, triées et pliées, sont prêles à être livrées au commerce. — Celte méthode, employée dans toutes les petites fabriques , est encore nécessaire pour produire certains papiers de qualité tout à fait supérieure.
Papier continu. — Aujourd'hui, dans la plupart des grandes fabriques, on emploie, pour la confection du papier, de belles machines, dont le travail régulier équivaut à un nombre d'ouvriers considérable. Nous donnons le dessin d'une de ces machines, qui suffira pour faire connaître leur travail.
(Fig. 1.) — Le chiffon entièrement broyé et lavé, dans les piles raffineuses, se rend dans une grande cuve AB, élevée à quelque distance de terre, sur un châssis en bois HII; il est continuellement tenu en suspension dans de l'eau très pure, au moyen d'un agitateur CD, formé de deux bras en fonte, supportant chacun un cadre en bois. Cet agitateur reçoit un mouvement de rotation d'un arbre f, traversant la cuve d;ms un cône creux , en fonte g, destiné, comme il est facile de le voir, à empêcher que le liquide ne s'échappe par l'ouverture nécessitée pour le passage de l'arbre ; il sert aussi à soutenir ce dernier dans sa partie supérieure.
C'est dans cette cuve que se fait le collage du papier, destiné à l'empêcher de boire. — La pâte collée et liquide, se rend par le conduit G, dans un compartiment h, d'une grande caisse FE, tenant toute la largeur de la machine et se trouvant, par conséquent, dans le dessin coupé par le milieu. De ce compartiment h , le liquide pâteux remué par un agitateur, déborde sur une grille métallique i très serrée , de la largeur de la caisse, et destinée à retenir les graviers et autres corps durs qui nuiraient à la beauté dupapier; la pâte, dont la iillration estfacilitéepar un
mouvement de va et vient imprimé au tamis, tombée dans le grand compartiment /, est forcée par une paroi de descendre vers un second agitateur ; puis, elle remonte vers une plaque métallique m, percée de trous dans toute sa longueur, la traverse, est maintenue toujours au même niveau , elle s'écoule sur une avance n, de la largeur du papier, qui la déverse sur une toile. Cette toile métallique très serrée, formée de fils de laiton très fins , et indiquée dans la gravure par un seul Irait , reçoit le mouvement du cylindre r et du cylindre inférieur de la première presse I (fig. II); elle se meut de gauche à droite en entraînant la pâle , s'appuie successivement et sur de petits rouleaux en cuivre indiqués par un cercle noir, puis sur les rouleaux o , après avoir passé au-dessus d'une longue boîte très étroite x. Dans la fig. II, elle passe entrelesdeuxcylindres de la presse I, et abandonne alors le papier dont le chemin parcouru, indiqué par un tiret, peut se suivre parfaitement; la toile revient donc seule de droite à gauche (voy. zz),cn s' appuyant sur les rouleaux *, arrive de nouveau sur r, recommence sans cesse le même chemin, en emportant toujours de nouvelles matières. — La pâte se sépare, pendant le trajet qu'elle parcourt, jusqu'à la presse I, (fig. II) , d'une grande partie de son eau, que la finesse de la toile laisse seule passer. Cetégouttage est facilité par un tremblement continuel , imprimé au cadre supportant les petits cylindres sur lesquels s'appuient la toile et le papier; c'est pour celte raison que les pieds tt de ce cadre sont construits, dans leur partie inférieure , de manière à pouvoir s incliner sur leur axe. — Le mécanisme qui produit ce mouvement n'a pu être indiqué. Une caisse plate uu, supportée par les pieds vv, reçoit l'eau de la pâle égoutlèe. — Dans la caisses, qui tient toute la largeur de la toile, le vide est toujours entretenu par un appareil en dehors de la machine; l'espèce de succion qui en résulte , applique fortement le papier contre la toile , et fait précipiter une grande partie de l'eau qu'il contenait encore. — Deux courroies , (dont une seule, p. se mouvantsur les roulettes;/, est apparente, puisque nous avons supposé la machine coupée par le milieu) , se trouvant des deux côtés de la machine , sont appliquées contre la toile métallique dont elles suivent le mouvement; elles délerminent la largeur du papier dans l'espace compris entre elles; une auge q, pleine d'eau , sert à les nettoyer. — Comme la largeur du papier n'est pas toujours la même, il faut pouvoir changer la distance comprise entre les deux courroies. Dans ce but, toutes les roulettes y qui soutiennent la courroie, sont fixées sur une seule pièce en laiton o , deux barres de fer,, indiquées dans la figure par de petits carrés hachés , réunissent celte pièce o, à celle tout à fait semblable qui est de l'autre côté de la machine; c'est sur les barres fixes, qu'en faisant glisser les deux pièces o, on peut les rapprocher plus ou moins, suivant la largeur du papier.
Fig. II , suite de la machine. — Le papier, après avoir reçu une pression peu forte entre les deux cylindres en cuivre I, abandonne , comme nous l'avons dit, la toile métallique, et a déjà assez de force pour faire seul le court trajet que l'on remarquera dans la gravure, (le papier toujours est indiqué parun tiret). Il est reçu sur un feutre plus large que lui, dont l'épaisseur est désignée par deux traits parallèles; ce feu-
tre, en se soutenant sur les cylindres en bois 1, conduit successivement le papier entre les deux presses, K et L , chacune formée de deux cylindres en fonte ; on peut à volonté rendre plus ou moins énergique la pression , au moyen dé vis de pression , G et 5 ; à la seconde presse plus énergique, le papier ne louche pas le cylindre supérieur, un second feutre x , s'enroule sur ce cylindre ainsi que sur un autre placé à une hauteur de 8 ou 9 pieds, sur un léger châssis en fer, que nous n'avons pu indiquer dans toute sa hauteur dans la ligure , mais dont l'extrémité est à côté ; du reste, cette disposition est facile à concevoir. — Le premier feutre après la seconde presse , revient sur lui-même par de nombreux détours , destinés à le dessécher, il s'appuiesuccessivement sur tous les rouleaux 2, et refait sans cesse le même chemin. Ce feutre étant assez large , quoique bien tendu , pouvait se plisser et diminuer de largeur ; pour obvier à cet inconvénient , on le termine par un rebord en cuir,
puis entre deux petites roulettes qui le retiennent fortement; ces tirettes, car c'est leur nom, sont assez nombreuses, des deux côtés de la machine ; nous ne les avons pas indiquées de peur de jeter trop de confusion dans la gravure. — Le papier, au sortir de la presse L, s'appuie sur les petits rouleaux 3, s'enroule successivement sur trois grands cylindres M , destinés à le sécher, puis sur le petit k , et se dévide enfin sur le dévidoir N. — Les trois grands cylindres sont en fonte, creux, ils tournent par un renvoi de la force motrice, et un des lournillons sur lesquels il s'appuie, est percé de manière à laisser passer un tuyau qui amène continuellement de la vapeur; ces cylindres, par cette vapeur, sont échauffés à près de 100", de sorte que le papier est rapidement séché. — Ce séchoir a des inconvénients, il laisse le papier se plisser, ce qui nécessite de lui donner de fortes pressions; aussi l'a-t-on remplacé, — La fig. III, montre un séchoir nouveau. — Le papier arrive en A et appuyé sur tous
( Pont d'Ispalian à Julfa; Voir l'article, page suivante.
les petits cylindres en cuivre g, il s'enroule sur un premier grand cylindre 8, chauffé, comme nous l'avons dit, sur le second cylindre, il est fortement pressé par un cylindre en fonte c, il passe ensuite au troisième, puis au quatrième , où il subit une nouvelle pression , toujours d'un cylindre c en fonte , il sort enfin en p. — Mais ce trajet, il ne le fait plus seul , il est maintenu contre les trois chauffeurs d'en bas , par un feutre t qu'indique un seul trait, s'appuyant sur les rouleaux en bois a, et contre le seul supérieur par un second feutre , s'appuyant sur les rouleauxô ; ces feutres bien tendus empêchent le papier de se plisser. On peut suivre sur la figure les mouvementsde l'appareil. — Le dévidoir sur lequel s'enroule le papier, est double , lorsque l'un des deux est couvert d'assez de papier, on fait basculer l'appareil et celui qui est vide prend la place de l'autre. — On enlève le papier du dévidoir en le coupant, on le porte sur une table où le pre-
mier tas obtenu est subdivisé, suivant la grandeur que doit avoir le papier ; on le soumet alors à l'action de la presse hydraulique , et il passe entre les mains des trieuses et des plieuses.
Dans la description que nous avons donnée de la machine à papier, nous n'avons pas dit l'emploi de tout ce qui n'est qu'indiqué au trait dans la gravure ; on aura aisément reconnu, que ce sont des supports qui servent à soutenir la quantité de cylindres nécessaires ; supports qui existent des deux côtés de la machine.
Il nous a été indispensable d'entrer dans ces détails, assurément très arides ; mais nous avons préféré, dans une description aussi importante que celle de la fabrication du papier, sacrifier la partie littéraire à la partie industrielle ; il s'agissait de donner une explication à la portée de tous; aurons-nous réussi? nous l'espérons ! C. Rnab, ingénieur.
PERSE. — ISPAIIAN.
(Pont Alaverdi-Khan, d'Ispahan à Julfa.)
Les géographes modernes ont été partagés d'opinion au sujet d'Ispahan. Quelques-uns l'ont regardé comme l'Hécatompylos, la ville aux cent portes des Grecs, qui fut pendant quelque temps la capitale du pays des Par thés; les autres pensent, avec plus de raison, que c'est l'Aspadana de Ptolémée. Du reste , celte ville ne parait pas avoij été bien importante autrefois ; ce n'est que sous les califes de Bagdad qu'elle devint le chef-lieu d'une province étendue. On dit que Tamerlan s'en empara lorsqu'il ravageait l'Asie, et qu'il la détruisit sous prétexte de révolte. Ispahan, sous les premiers sophis, n'était qu'une ville de second ordre; mais, lorsque Chah-Abbas I" en eut fait la capitale de son empire et le centre d'un grand commerce, elle devint en peu de temps une des plus riches, des plus belles et des plus grandes villes de l'univers.
Sous le règne d'Abbns II et de Soléiman, elle avait, selon Chardin, huit lieues de circuit, cent soixante-deux mosquées, quarante-huit collèges, mille neuf cents caravansérails, deux cent-soixante bains publics, et plus de quarante mille maisons ou palais. La population était de onze cent mille habitants. Celte ville, où Chah-Abbas avait attiré, par toutes sortes de moyens, des négociants, des ouvriers, des artistes, des agriculteurs des contrées les plus lointaines de l'Asie , cette ville, qui avait pris tout à coup à la fin du XVIe siècle un accroissement prodigieux, qui était devenue pour le commerce, l'entrepôt le plus considérable de l'Orient, le centre et le siège d'un grand empire, n'a eu en quelque sorte qu'une existence éphémère. Elle souffrit trop sous le règne des Afghans; elle perdit une trop grande partie de ses richesses sous celui de Nadir; elle vit trop s'affaiblir son industrie, et son commerce sous les successeurs de ce conquérant, pour qu'elle ne dût déchoir encore plus promplement qu'elle ne s'était élevée; elle ne pouvait manquer, pendant les troubles qui eurent lieu avant et après le règne de Kérim , de voir abandonner et détruire ses plus beaux monuments. Aujourd'hui, Ispahan n'est plus entouré que de ruines et de décombres; on chercherait en vain le faubourg d'Abbas-Abad, qui occupait toute la partie occidentale, et qui formait un des plus beaux quartiers, un des plus grands, un des mieux bâtis. Celui des Guèbres, situé au midi, n'existe plus également; toute la partie orientale et septentrionale, n'offre, dans un rayon de demi-lieue, et même davantage, que des maisons écroulées, des pans de murs inclinés, des amoncellements de terre; de sorte que cette ville qui avait, avant d'être prise par les Afghans, plus de huit lieues de tour, n'a pas aujourd'hui, dans sa partie habitée, trois quarts de lieue, et sa population de onze cent mille âmes ne va pas dans ce moment, audelà de cinquante mille.
Cependant, tout n'est pas détruit, tout n'est pas tellement endommagé qu'on ne puissejuger à quel point celte ville méritait autrefois de fixer les regards du royageur. Le palais que Chah-Abbas fit bâtir , figu-
rerait avec avantage à côté de tout ce qu'il y a de plus grand, de plus majestueux. Rien n'égale, parmi nous, la vaste étendue des places publiques, la richesse des mosquées, la beauté des caravansérails qui existent encore ; on est frappé de l'élégante architecture des ponts; l'Europe n'offre rien qui leur soit comparable pour la commodité des gens de pied, pour la facilité de leur passage, pour les faire jouir, sans danger, le jour, de la vue de la rivière et de ses environs ; le soir, de la fraîcheur de l'air. LeTchar- Bag, longue avenue de platanes, est bien supérieure à nos plus belles allées, et même à nos jardins; elle est formée par quatre rangées d'arbres, extrêmement gros et toufTus. Les deux allées de côté , un peu plus hautes que cellesdu milieu, ressemblent à nos boulevards; mais l'allée du milieu , beaucoup plus large que les nôtres , est couverte de verdure et de fleurs ; on a pratiqué dans toute sa largeur, des canaux et des bassins de forme et de grandeur différentes , destinés à recevoir les eaux du Zenderout, et à les répandre sur les gazons et les parterres. Cette avenue allait se perdre dans le beau jardin royal , connu sous le nom d' Azcr-Gérib , ou mille arpents ; celte partie de l'allée est détruite , mais la première existe dans toute sa beauté.
Le Maydan , dont tous les voyageurs ont parlé, est une immense place, remplie de beaux monuments; on remarque entre autres celui où est placée une très grande horloge que Chah-Abbas fit venir d'Ormus , lorsqu'il eut enlevé celte île aux Portugais. Il y avait autrefois sur cette place , un canal ombragé par une allée d'arbres qui en faisait le tour. Les arbres et le canal ont disparu, au point qu'on n'en voit pas la moindre trace. La plupart des caravansérails sont fort beaux, mais la ville, proprement dite, est en général mal bâtie; les maisons ont peu d'apparence au dehors, quoiqu'à l'intérieur elles soient riches et commodes ; toutes sont formées de briques durcies au soleil ; il n'y a guère que les palais , les mosquées et les édifices publics qui soient en briques cuites au feu. Les rues sont étroites, sinueuses, sales; elles ne sont point pavées, de sorte que lorsqu'il pleut on nage dans la boue. Les maisons ont chacune plusieurs terrasses , sur lesquelles on couche pendant quatre ou cinq mois de l'année.
Le royal palais d'Ispahan, était un des plus grands que l'on pût voir dans une ville capitale; il avait, dit Chardin , plus d'une lieue et demie de circonférence. Le grand portail , nommé Ali-Capi , c'est-à-dire la Porte -Haute, la Porte -Sacrée, était tout en porphyre. Les Persans révéraient cette porte comme sacrée ; les gens qui avaient reçu des grâces du roi, allaient s'y agenouiller en grande cérémonie, ils priaient à haute voix pour la prospérité du prince. C'était aussi un asile inviolable; personne, excepté le monarque, ne pouvait en arracher un coupable qui venait s'y réfugier; et encore, lorsque le monarque donnait cet ordre , ce n'était pas directement , mais en défendant de porter à manger au fugitif, ce qui l'obligeait enfin à sortir de sa retraite. Tous les malfaiteurs s'y retiraient pendant qu'on instruisait leur jugement, les hommes et les femmes séparés dans deux vastes jardins, ayant chacun un pavillon. Les mosquées, ni les autres lieux sacrés ne sont point des asiles en Perse; on n'est en sûreté que dans les tom-
beaux des grands saints, sous la porle Âli-Capi , dans les cuisines et les écuries du prince. A côté de l'entrée principale du royal palais , étaient deux petites salles, nommées salles des Gardes; mais la personne du souverain est si respectée en Perse , qu'on néglige toujours de placer des gardiens, et ceux qu'on met en faction la nuit, dorment comme dans leur propre demeure.
Le pont Alaverdi-Khan, ainsi nommé du gouverneur qui le fit construire à ses frais sous le règne de Chah-Abbas, est jeté sur la rivière Zenderout ; il sert à se rendre dans le faubourg de Julfa. Ce magnifique pont a trois cent soixante pieds de longueur sur vingt de largeur; le milieu est destiné aux gens à cheval et aux bêtes de somme ; on a construit de chaque côté pour les piétons une galerie en arcades, large de neuf pieds, haute de vingt-cinq à trente. La plaie-forme de celte galerie, sur laquelle on peut également passer ou se promener, est garnie de chaque côté d'une balustrade; on y monte par un escalier construit dans la tour qui se trouve à chaque extrémité de la galerie. Tout le pont est bâti en briques et en pierres de taille ; on y compte trente-quatre arches. Lorsque l'eau est basse , on peut aussi passer sous les arches du pont; on a pratiqué à cet effet une galerie qui les traverse , et le lit de la rivière a été pavé en grandes pierres de taille ; quelques-unes s'élèvent au-dessus des autres, et permettent de traverser l'eau à pied sec.
Julfa est éloigné du pont d'environ trois cents pas ; les rues de ce faubourg sont larges, ses maisons élégantes et commodes ; presque toutes ont des jardins arrosés comme ceux d'Ispahan par les eaux du Zenderout. Julfa a peu souffert dans ses édifices, mais beaucoup dans sa population et dans la fortune de ses habitants; autrefois il renfermait douze mille âmes, le nombre en est réduit à huit cents. Le commerce qui s'y faisait avec la Turquie, avec la Russie, avec l'Indoustan elles contrées de l'Asie, était immense et lucratif; il est presque nul aujourd'hui. Les plus riches Arméniens ont fui cette contrée pendant les dernières années du règne de Nadir ; plusieurs ont péri durant les troubles qui eurent lieu après la mort d'Ibrahim ; tous ceux qui sont restés ont été si souvent pillés, si souvent mis à contribution par tous les partis , que leur fortune s'est totalement dissipée. Les environs d'Ispahan ont encore plus souffert que la ville ; on y voyait autrefois un grand nombre de villages riches et peuplés ; Chardin en a compté , à dix lieues à la ronde, jusqu'à quinze cents; il y avait de magnifiques palais , d'élégantes maisons , des jardins somptueux. Tout cela a disparu; à peine reste-t-il quelques chétives cabanes et assez de cultivateurs pour fournir aux besoins de la cité. Le territoire d'Ispahan est pourtant encore un des plus fertiles, des plus productifs et des mieux cultivés de la Perse. On l'arrose au moyen des eaux que l'on s'est procurées en creusant la terre à peu de profondeur, au moyen de celles que fournissent le Zenderout et quelques sources qui descendent des montagnes voisines.
Parlerons-nous de la mosquée Ahmedion-Seid, bâtie depuis plus de huit siècles, et si célèbre dans la contrée? Les femmes stériles et les nouvelles mariées lui portent un grand respect et y pratiquent une
superstition bien singulière. Les parentes de la femme stérile la mènent de sou logis à la mosquée par une bride de cheval qu'on lui a passée autour du cou ; elle porte entre ses bras un balai neuf et un pot de terre plein de noix ; on l,a fait mouler ainsi au haut de l'escalier, et en montant elle casse sur chaque degré une noix , la met dans le pot et en jette la coquille. En redescendant , elle balaie les degrés , puis elle porle le pot et le balai au chœur de la mosquée, et met les noix au coin de son voile avec des raisins secs. Elle reprend ensuite le chemin du logis, et présente aux hommes qu'elle rencontre ces noix et ces raisins, en les suppliant de les manger. Les Persans croient que cela guérit de la stérilité. « Je me souviens que la première fois que j'arrivai à Ispahan , écrit Chardin , une femme de belle taille et de grande apparence, suivie de quatre ou cinq de ses compagnes, s'étant arrêtée pour me regarder, j'en fis de même, et j'arrêtai mon cheval. Elle s'approcha, et prenant le coin de son voile où il y avait des noix et du raisin , elle m'en présenta, me disant de les prendre ; pour moi, j'étais surpris, parce que je ne comprenais pas encore le persan, je ne savais ce que cela voulait dire; je crus que c'était une courtisane, et je passai outre ; mais quand j'eus conté mon aventure, je fus fâché de n'avoir pas accepté, car on m'assura que cette femme serait très affligée de mon refus; c'était pour elle une preuve que sa stérilité n'était pas à son terme. »
A. Mazuy.
Le catholicisme plaça aux deux premiers jours de novembre deux de ses principales fêtes, l'une, en l'honneur de tous les saints; l'autre , en commémoration des morts.
L'origine de la Toussaint remonte au commencement du septième siècle. Le pape Roniface IV, ayant obtenu de Phocas le célèbre temple appelé Panthéon, et bâti par Agrippa, vingt-cinqans avant Jésus-Christ, le purifia, et en fit une église qu'il dédia à la Vierge et aux martyrs. Dès-lors, la fête de la Toussaint fut instituée. Dans les premières années du IXe siècle, le pape Grégoire IV ordonna que cette fête fût reçue dans toute la chrétienté, et voulut qu'on la célébrât le premier jour de novembre.
Dans l'église catholique, la commémoration ou fête des morts, devint générale, depuis que Saint- Odilon, abbé de Clugny, l'eut établie dans son diocèse, vers la fin du dixième siècle.