MOEURS DES KLEPHTES
(Études historiques.)
Quand l'empire de Byzance se fut écroulé sous les coups du cimeterre turc , comme un vieil échaffaudage vermoulu ; la Grèce, qu'avaient énervée tous les vices du bas empire, ne sut que courber la tête sous le joug de fer. Le fanatisme mabométan eut beau renverser ses autels et couvrir de débris la terre sacrée de la poésie et des arts, parmi tout ce peuple qui ne se souvenait plus des Léonidas et des Philopémen, il ne se trouva pas une seule voix qui osât s'élever contre l'oppression , et l'on eût dit , qu'avec leur indépendance, s'étaient évanouies toutes les vertus des Hellènes. Long-temps l'aveugle despotisme demeura tout puissant et ses injustices impunies, car il faut de longs malbeurs pour retremper un peuple dégénéré ; mais il est de ces âmes de fer qui ne savent pas plier sous la tyrannie, et se raidissent contre l'oppression ; pour ces hommes , la force qui les écrase n'est rien , et, au milieu des souffrances qu'ils endurent, ils n'ont qu'une pensée, celle de la vengeance! Brisant tous les liens de famille et n'emportant que leurs armes , désormais leur seul bien , quelques-uns de ces hommes énergiques se retirèrent dans les montagnes inaccessibles de l'Étolie, de la Macédoine et sur l'Agrapha ou chaîne de l'Acarnanie et de la Thessalie. Peu à peu leur nombre s'accrut de tous les mécontents, et bientôt ils furent assez nombreux pour faire des descentes dans le bas pays , ravageant les campagnes, s' emparant des troupeaux de leurs tyrans, et emmenant leurs femmes et leurs enfants pour les rançonner. C'est à cause de cela que le peuple leur donna le nom de Klephtes ou voleurs. Les conquérants, soit indolence, soit aveugle sécurité, permirent aux gens d'organiser des milices nationales pour se mettre à l'abri des coups de main des rebelles, et ces milices prirent le nom d'armalolcs ou gens d'armes; comme chaque canton avait les siens, le pays fut divisé en capitaineries ou armatolikes. Cette profession passait apparemment de père en fils, du moins est-il certain que la dignité de capitaine d'armaloles était héréditaire , et se transmettait par un sabre , qui était pour ainsi dire le signe d'investiture. Mais des hommes accoutumés à la vie des camps , courbent difficilement leur tête sous un joug oppresseur : aussi, lorsque les maux communs pesaient trop lourd sur leur tête, ils tournaient bientôt leurs armes contre leurs maîtres, et devenaient armaloles insurgés, ou Klephtes.
Quoique leur vie ne fût qu'une suite de hasards et de privations continuelles , les Klephtes étaient moins malheureux qu'on ne le croirait au premier coupd'œil. Lorsque l'hiver les chassait de leurs montagnes, ils se réfugiaient sous le beau ciel des îles d'Ionie, et l'île d'Ulysse, Ithaque, renommée pour ses oliviers, devenait une de leurs principales retraites ; là , ni la liberté dont ils goûtaient en paix les douceurs , ni i s plaisirs de ces fortunés rivages, ne pouvaient leur faire oublier leurs déserts, et, impatients de reprendre leur sauvage indépendance , ils appelaient de tous leurs vœux le moment où les montagnes seraient dépouillées de neiges. Ayant su se ménager l'amitié
des pâtres nomades, qui , durant tout l'été mènent leurs troupeaux sur les montagnes , ceux-ci leur vendaient des vivres à bas prix ; puis , les fruits abondent dans cet heureux climat, et le vin était toujours en grande quantité dans leur Simeri (1). Une gaieté bruyante régnait dans leurs joyeux banquets , et tandis que la coupe trop lento circulait dans toutes les mains , ils prêtaient l'oreille aux récits merveilleux de quelque pèlerin, ou aux accords de quelque chanteur errant.
Plus la persécution croissait , plus aussi les révoltés se multipliaient ; quelques bandes se montaient à cinqcents hommes. Cet effet de l'excessive tyrannie avait été bien senti par un capitaine grec. Yousouph, arabe, frère de lait du trop célèbre Ali-Pacha , s'étonnant de ce qu'après cinq ans de guerre sa troupe fut plus nombreuse qu'auparavant : — «Vois -tu ces cinq jeunes gens , debout , là , en tête de la droite de mes Pàliikafes (2). Eh bien ! deux sont les frères , deux autres les parents, et le dernier, l'ami d'un de mes braves tué dans un combat ; ils sont accourus pour venger la mort de leur proche et de leur ami : encore quelques années, et toute la Grèce sera avec nous !» — Une fois assez nombreux on les vit enlever les agas, piller les villages et rançonner même les villes ; dans ce cas, ils avaient un genre de sommation pressante , et à laquelle on manquait rarement de se rendre : ils se contentaient de brûler les quatre coins du papier qui contenait leurs conditions, voulant dire par là, que si l'on hésitait, ils mettraient le feu à la ville.
Pour échapper aux nombreux dangers qui sans cesse les menaçaient , les Klephtes avaient besoin de beaucoup d'adresse et de vigueur, jointes à un courage à toute épreuve. Aussi , le repos du Simeri étaitil employé à divers exercices, dont le principal était le tir. Un œuf, suspendu par un cordon à une branche d'arbre , leur servait de point de mire , et peu le manquaient à la distance de deux-cents pas. Ils s'exerçaient encore au saut, à la course, à la lutte. Ces exercices journaliers finissaient par donner à leurs corps une souplesse et une vigueur prodigieuse , et l'on cite un capitaine , Niko-Tsaras , qui , d'un seul saut , pouvait franchir sept chevaux de front ; un autre, Zacharias de Morce, devançait à la course le cheval le plus vif. Us étaient habitués en outre à toute sorte de privations : des branches d'arbres, recouvertes de feuillages, leur servaient de lit ; et là , enveloppés d'un sayon de poil de chèvre imperméable à la pluie , leurs armes sur leur tête , insouciants des vicissitudes de l'atmosphère , ils se livraient au repos, bercés par le vent frais des montagnes. L'on cite des combats de trois jours et de trois nuils, pendant lequel temps ils n'ont pu prendre aucune nourriture.
Un autre genre de courage , ordinaire chez eux , c'est celui qu'ils déployaient dans les indicibles tortures que les Turcs réservaient aux prisonniers de guerre. Rassemblant toutes leurs forces pour cette terrible, épreuve , ils demeuraient impassibles sous le marteau qui broyait leurs orteils , leurs pieds et leurs jambes : et si leur bouche s'ouvrait, c'était pour chanter la gloire de leurs frères et la liberté pour laquelle
(1) Simeri; Les Klephtes donnaient ce nom à leur station dans les montagnes.
(2) Pallikare ou soldat.
ilsmouraientmarlyrs. L'on serait tenté de croire qu'endurcis par un genre de vie aussi pénible , tout sentiment d'humanité était éteint cliez eux : eh bien ! ce seraitune erreur. Sans doute leurs représailles étaient quelquefois cruelles ; niais du moins ces exécutions étaient-elles laites , pour ainsi dire à la hâte , et sans celte férocité qui a toujours caractérisé la vengeance des Turcs. Un des beaux côtés de leurs mœurs , c'est le respect inviolable dont ils entouraient les femmes ou les filles de leurs ennemis, lorsqu'elles tombaient entre leurs mains. Ils les regardaient, non comme une propriété sanctionnée par la victoire, mais bien comme un dépôt sacré confié à leur garde, et l'on a vu des chefs tués par leurs Pallikares, pour avoir voulu attenter à l'honneur de leurs prisonnières.
Au milieu de leurs exercices belliqueux , les Klephtes conservaient un fonds de touchante dévotion, tant le sentiment de la divinité s'harmonise bien avec ces nobles élans du cœur humain , vers cet être mystérieux qu'on nomme la patrie. Leur dévotion brillait de cette poésie qui jetait son magique reflet sur toute leur existence. Quand les sombres voiles de la nuit s'entr'ouvraient aux premiers rayons du jour, ils s'assemblaient autour d'un rocher consacré pour entendre la messe de quelque papas montagnard , ou de quelque solitaire. Après une victoire sur les Turcs, le butin le plus riche était suspendu en ex-voto à l'autel de quelque madone , et toujours les églises furent respectées dans leurs excursions. Quelquefois un chef, dont tous les jours avaient été marqués par des exploits presque miraculeux, partait, le mousquet sur l'épaule, pour aller accomplir dans la terre sainte , un vœu arraché dans un danger pressant.
Quant à leur histoire, tout ce qu'il en reste nous vient des chansons par lesquelles ils consacraient leurs hauts faits. S'il est vrai qu'une lutte de quelques-uns contre tous, lutte sanglante de plusieurs siècles, qu'a enfin couronnée la victoire , soit une matière féconde de chants ; rien n'est plus poétique que la vie de ces hommes qui, à force de courage et de dévouement , ont enfin reconquis leur indépendance. Dignes chantres du parti persécuté , des mendiants aveugles en ont été les seuls historiens : semblables aux anciennes rapsodics, à la tète desquelles brille, comme une lumineuse étoile , le nom révéré d'Homère ; ces poètes qui ne sympathisaient qu'avec la partie la plus inculte de la nation , allaient de village en viHage , chantant les exploits des Klephtes fameux, en s'accompagnant d'une lyre à cinq cordes, exactement semblable à celle des anciens. La plupart de ces chants, étincelant des traits d'une imagination sauvage qu'enflammaient ces héroïques récits , ont été recueillis et traduits par M. Fauriel , et c'est à lui que nous empruntons le passage suivant, par lequel nous terminerons cet essai sur les mœurs de ces hommes trop peu connus, qui ont rallumé pour la Grèce le (lambeau de la liberté et des arts , et qui ont été les devanciers de ces héros , dont le nom sera toujours prononcé avec enthousiasme : Canaris , Rothsaris cl Odyssée :