‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 39 sur 187 · SUFFREN · texte numérisé non relu

SUFFREN

Le bailli de Suffren est un de ces hommes qui protestent victorieusement avec les Jean-Barlh , les Duquesne, les Tourville , les Duguay -Trouin , les Duperie, contre cette funeste opinion que la France est impropre à produire de grands marins, et que le maximum auquel puissent prétendre les escadres françaises, c'estde n'être pas toujours vaincues. Né en Provence , embarqué comme garde-marine , à l'âge de dix-sept ans, Suffren, après avoir passé par tous les grades , put enfin arborer sur son vaisseau le pavillon de chef d'escadre, l'orsqu'il fit voile pour les mers de l'Inde, où l'attendait tant de renommée. Ses services avaient été jusqu'alors honorables, mais peu éclalants, et ses preuves de capacité supérieure n'èlaienl point encore faites. Elles le furent bientôt; l'occasion seule lui avait manqué. Sur la route, versl'Isle-de-France, où il devait rallier le comte d'Orves , il commença par mettre la possession hollandaise du cap de Bonne- Espérance , que menaçaient les Anglais , à l'abri de toute attaque , par la célérité de ses manœuvres ; puis, la mort de l'amiral d'Orves l'ayant appelé au

commandement de onze/vaisseaux, (rois frégates et trois corvettes, ildirigea seul cette grande expédition , tentée pour appuyer le soulèvement de Hyder-Ali , contre la domination britannique. Deux batailles générales, que les Anglais avouèrent perdues en refusant de les renouveler; la prise du beau port de Trinquemalé, la délivrance de Gondelour, remplirent l'Inde du nom de Suffren. Ces succès étaient d'autant plus glorieux pour le bailli, qu'ils appartenaient tout entiers à lui seul , et que les circonstances lui auraient permis d'être vaincu sans déshonneur. Ses forces étaient de beaucoup inférieures, ses vaisseaux appesantis par leur vétusté et fatigués par de longues croisières , pouvaient à peine tenir la mer, les maladies énervaient ses équipages, et il y avait tant d'incapacité et d'insubordination parmi ses officiers, qu'il avait été obligé de sévir contre quelques-uns d'entre eux. Mais par son activité, par sa prudence dans la conception et son audace dans l'exécution , par son courage et sa science , par l'amour, la confiance et la crainte qu'il inspirait à tous, il sut rendre bonne une position presque désespérée, et sur l'Océan indien, sur ce lac britannique , les flottes anglaises évitaient alors l'ennemi au lieu de le chercher. Aussi , ce fut avec empressement que l'amiral Anglais, sir Edouard Hughes, demanda la cessation des hostilités, en annonçant que la paix avait été signée à Versailles. Cette paix enlevait à Suffren les occasions d'acquérir une gloire nouvelle, mais elle lui permit de jouir de sa gloire acquise. Les plus honorables récompeuses accueillirent son retour en France. Une quatrième charge de vice-amiral fut instituée pour lui, et l'ordonnanee portait : que cette dignité, créée uniquement pour Suffren , s'éteindrait avec lui. Les états de Provence lui offrirent une médaille à son effigie , avec cette inscription qui résumait ses titres : Le cap protégé , Trinquemalé pris , Gondelour délivrée , l'Inde défendue , six combats glorieux. — Les états de Provence ont décerné cette médaille, 1784. L'admiralion populaire ratifia ces hautes distinctions , et Suffren ne pouvait paraître au spectacle , sans qu'une ovation lui témoignât la reconnaissance publique.

Pendant que la paix de 1748 le condamnait au repos , Suffren s'était engagé dans l'ordre de Malle , et ce fut lorsqu'il commandait dans l'Inde, qu'il reçut ses lettres de promotion au grade de bailli, titre qu'on ne sépare plus de son nom, et sous lequel il occupera toujours la place la plus belle dans les annales de la marine française.

Suffren est mort , le 8 décembre , 1788.

( Ëphéméridcs.)

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