MAZANIELLO
(Biographie italienne).
Lorsque les hommes qui sont dépositaires du pouvoir semblent se faire un jeu des misères du peuple ; qu'à ses plaintes ils répondent par de nouveaux excès, que, paraissant mépriser également son mécontentement et ses souffrances, ils accumulent injustices sur injustices, l'on peut dire qu'un tel gouvernement est bien près de sa chute. Car, dans l'ordre des choses, la punition suit de près le crime ; ceci est une loi cons-
tante de celte providence qui veille sur les états. L'histoire est la preuve de ce que nous avançons, et chacune de ses pages nous montre l'oppression expiée par le sang, fatales leçons dont les rois sont loin d'avoir profité!... Dans chacune de ces réactions sanglantes du juste contre l'injuste, nous trouvons, en tête du mouvement, un homme énergique qui résume à lui seul toutes les passions qui concourent à ces drames terribles , et que l'on pourrait prendre pour la personnification de ces vengeances populaires. Que cet homme soit d'une naissance illustre , ou obscur plébéien ; que le crime soit le mobile de ses actions, ou bien l'amour de la patrie, monstre ou héros , Robespierre ou Guillaume-Tell , peu importe à cette puissance invisible qui a mission de châtier, pourvu qu'il soit doué de l'énergie nécessaire. Si ceci est une vérité, l'on peut dire que l'homme dont nous allons esquisser les traits, est un de ceux dont l'existence est nécessaire dans la marche des événements.
Thomas Aniello, plus connu sous le nom de Mazaniello , était un pauvre pêcheur né à Amalphi, qui, pour subsister, allait vendre du poisson à Naples. Naturellement hardi , jusqu'à la témérité , cette audace ne fit que se développer dans les dangers continuels d'une vie dure et laborieuse. L'obscurité couva longtemps cette âme Irempée fortement. A cette époque , l'Italie était accablée d'impôts, qui de jour en jour devenaient plus onéreux ; en Espagne , on en était au règne des favoris et des courtisannes, époque qui ne ressemblait pas mal à celle des mignons du temps de Henri III. Pour remplir les coffres épuisés par des dilapidations journalières, les provinces étaient soumises à des taxes exorbitantes; aussi , Naples , voyant violer ses antiques privilèges qu'avait sanctionnés Charles-Quint , éclala-t-elle en murmures ; la cour y fut insensible, et Yota même un nouvel impôt qui frappait les menues denrées , et , par conséquent , le bas peuple. Jusqu'ici, c'est l'oppression qui poursuit sa tâche d'iniquité ; maintenant que la mesure est comblée, commence l'œuvre tardive de la vengeance!...
Dans le mois de juin (1647), Mazaniello étant allé vendre du poisson à Naples, se le vit enlever sur son refus de payer un impôt qu'il regardait comme injuste. Un autre n'eût vu en cela qu'un de ces accidents si nombreux dans la vie, par lesquels l'homme se voit privé du fruit de son labeur ; pour le fougueux Aniello, ce fut l'étincelle qui allume un grand incendie. Transformé en tout autre homme, il attroupe la populace et la soulève par cette éloquence des carrefours , dont Danton se servit plus tard avec tant de force. — Qu'on m'en croie, disait-il, et bientôt on ne parlera plus d'impôts! — Ses énergiques protestations lui firent un grand nombre de partisans, parmi les masses disposées à seconder ses efforts ; quelques jours plus fard , ces odieuses exactions s'élant renouvelées , Aniello recommença ses clameurs, et bientôt il se vit à la (ête d'une armée. De ce jour date cette formidable dictature que le peuple venait de lui confier ; on obéit aveuglément à ses ordres, car il savait les faire respecter, et toute insubordination fut punie de mort. A la tête de quarante mille hommes, il mit en fuite les commis de la gabelle, et le chef de la police n'échappa qu'àgrand'peine au supplicequ'on lui destinait. Le duc d'Arcos, vice-roi de Naples, n'osa employer des voies de rigueur qui l'eussent exposé
MAC.ASIN UNIVKKSEL.
lui-môme; tout son pouvoir m; put empocher les factieux de mettre le feu au bâtiment des douanes ainsi qu'aux registres. Cette expédition , dont l'audace paralysa le pouvoir du gouverneur, n'était que le prélude à d'autres scènes d'une plus grande importance. Le duc de Montolione et son frère Joseph Caraffa , envoyèrent cinq cents bandits pour assassiner Mazaniello; celui-ci échappa par miracle à leurs coups, et leur projet découvert, ces misérables furent tous pris et mis en pièces par la populace. Caraffa porta la peine de l'action infâme qu'il venait de tenter de commettre ; sa tète , coupée par un boucher, fut portée au dictateur. Ce devait être, ce nous semble, un spectacle digne du crayon de Raffet , que cette multitude déguenillée , ivre de vin et de licence, rougie de sang , furieuse comme une mer soulevée par l'orage , avec ces figure» sinistres que l'on ne voit que dans de pareils moments, animée par ces passions de la populace, si ardentes partout , mais terribles dans les climats méridionaux, qui se pressait en hurlant autour de cet homme , auquel , pour preuve de dévouement , elle apportait la tête sanglante et livide d'un des tyrans!...
La frayeur était à son comble parmi la noblesse napolitaine. Dans ce moment critique , l'évêque Filomarini , vieillard aux cheveux blancs , osa seul rappeler à Mazaniello qu'il n'était peut-être que l'instrument fragile dont Dieu se servait pour punir les rois; à ces réflexions , il ajouta tout ce que la religion a de plus saint , il lui offrit même deux cents écus d'or par
mois , que le héros plébéien refusa noblement. Tout fut inutile, et le duc d'Arcos fut réduit à traiter avec Mazaniello; celui-ci profita de la terreur qu'inspirait son nom; avant de déposer les armes, il exigea la ralification de la cour de Madrid et l'oubli général de toutes les injustices qui avaient pu se mêler à l'œuvre de juste vengeance qui venait de s'accomplir. Sa mission remplie , Mazaniello voulut abdiquer; mais , la populace pleine d'admiration pour ce nouveau Sylla, jeta un manteau de pourpre sur les haillons du pêcheur, et le porta en triomphe dans toutes les rues de Naples. Après cette ovation , pour compléter son existence politique, il fallait à Mazaniello quelque noire ingratitude de la part du peuple qu'il venait de délivrer ; cette triste illustration ne lui manqua pas, car l'archevêque avait dit vrai : maintenant que l'œuvre de sang était accomplie, l'instrument devait être brisé. Dès ce moment, l'on remarqua un grand changement dans la conduite du chef populaire, soit ivresse du triomphe , soit par l'effet de l'effervescence et des veilles, soit par celui d'un breuvage empoisonné que les historiens prétendent lui avoir été donné par le duc d'Arcos; son arrogance et ses cruautés devinrent odieuses à ses plus zélés partisans. Aussi , le laissèrent-ils lombersous le fer desassassins donll'entourait le vice-roi, et son corps, traîné dans les rues, devint le jouet de celte même populace pour qui , la veille, chacun de ses signes était un arrêt sans appel; son règne météorique avait duré dix-huit jours. Alexandre Vayssière.
(Mazaniello.)