‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 49 sur 187 · LE MANGLIER ET LA GRUE DES INDES · texte numérisé non relu

LE MANGLIER ET LA GRUE DES INDES

Un des arbres les plus singuliers que l'on puisse trouver clans la nature, est, sans contredit, le manglier palétuvier, Irhizophora mangle, lin. famille des Loranthées). Il croît dais les parties chaudes de l'Amérique méridionale , et, ordinairement, il s'élève peu. Il se plaît sur le bord des eaux, dans les lagunes maritimes et à l'embouchure des fleuves ; ses feuilles sont opposées , ainsi que ses branches ; son tronc émet de distance en distance des sortes de branches , ou plutôt , de jets sans feuilles qui s'allongent d'abord horizontalement, puis, s'inclinent ensuite vers la terre, et finissent par s'y enfoncer et prendre racine , de manière que l'arbre se trouve soutenu contre les orages très fréquents dans ces contrées, comme par des cables et des arcs-boutants. Chacune de ces branches pousse d'autres jets dans sa partie inférieure , des rameaux de feuillage au sommet , et devient en peu d'années un arbre entier et complet, d'où il résulte qu'avec le temps, un seul manglier peut couvrir une énorme étendue de plage, et former à lui seul une forêt tout entière ; mais, ceci n'arrive guère que dans les localités où la marée ne monte pas assez haut pour couvrir ses singuliers soutiens. Partout ailleurs, les jets se trouvent inondés chaque jour, et ne peuvent , par conséquent, développer du feuillage. Les eaux y apportent assez souvent du frai d'huitre , qui s'attache àl'écorce, s'y développe , et donne naissance à un si grand nombre de coquillages , que l'écorce en est absolument couverte. Alors , rien de plus singulier que ces longues guirlandes d'huitres qui pendent de tous côtés du tronc de l'arbre comme des cables , si ce n'est la manière dont celui-ci se reproduit de semence.

La graine , quand le fruit est mûr , n'attend pas pour germer qu'elle soit tombée de l'arbre. L'amande commence à entr' ouvrir ses enveloppes , et à pousser en dehors une radicule (ou rudiment de la future racine) , longue de dix à douze pouces et ayant la forme d'une massue suspendue par son bout le plus mince ; le gros bout, qui, par conséquent, regarde la terre , est brusquement aiguisé en pointe à son extrémité. Lorsque la plumule (premières feuilles de la jeune plante) se développe, c'est alors seulement que l'embryon se détache du fruit et tombe. Le poids du gros bout de la massue l'entraîne et le maintient dans une position verticale, et la force de sa chute l'implante dans la vase molle; de sorte que l'arbre naissant se trouve tout aussi bien planté que s'il l'eût été par les mains du meilleur jardinier. Il s'enfonce de quatre à huit pouces , selon que la vase est plus ou moins molle, et sa solidité se trouve toujours en rapport avec la dureté ou la mollesse du terrain, chose que tous les jardiniers sont loin de savoir calculer.

A côté d'un des arbres les plus singuliers, le dessinateur a figuré une des plus bizarres espèces d'oiseaux, la grue des indes (ardea anligone, Edw. ), et cela, par une fiction permise aux arts, car celte grue habite exclusivement les Indes-Orientales. Elle est haute de cinq pieds, d'un blanc grisâtre , avec les ailes noires et très grandes ; son bec est gros et très long; sa tête, qui porte de chaque côté une petite ai-

grette de poils , est nue et caronculée , ainsi que le cou au bas duquel pend une touffe de crin. Ses jambes, grêles et fort longues , sont d'un beau rouge.

Cet oiseau a l'attitude gauche , l'air maladroit, les mouvements lents et un peu raides, ce qui lui donne un air de gravité fort remarquable. Il se réunit en troupes nombreuses sur les grèves que la mer découvre lorsque la marée baisse , et comme il suit le flot à mesure qu'il se retire, il en résulte qu'il marche dans une sorte d'alignement assez régulier. Rien n'est curieux comme de voir cette sorte de bataillon s'arrêter ou marcher lentement , selon les évolutions du flot, tandis que quelques-uns des ces oiseaux se promènent gravement derrière le rang, en se tenant droits et raides et avançant avec lenteur et l'une après l'autre leurs longues jambes, comme s'ils comptaient leurs pas , ainsi que font les soldats dans de certaines manœuvres. C'est sans doute à cela qu'il faut attribuer le nom d'adjudant que leur donnent les Anglais, et celui de sergent sous lequel ils sont connus par les Français qui habitent les Indes.

Du reste , la grue des Indes est un oiseau fort utile . dans les contrées qu'elle habite , parce qu'elle purge les bords de la mer des animaux morts et des autres immondices déposés par les eaux et les marées, ou autres lieux humides, des serpents venimeux et autres reptiles qui , sans elle , en rendraient les abords impraticables. Rarement elle quitte les rivages; pendant la haute marée , elle se perche sur le tronc d'un arbre et y reste plusieurs heures dans une immobilité complète. Quand la mer est basse, elle se réveille, gagne le rivage, et se met à la recherche des mollusques , des jeunes tortues , des lézards , grenouilles et autres petits animaux dont elle se contente faute de poissons. Sur le bord des lacs et des rivières, elle s'avance quelquefois dans l'eau jusqu'à mi-jambe, et là , elle attend patiemment pendant des heures entières que quelque poisson passe à sa portée. Son cou est replié sur son dos , de manière que sa tête est posée presque sur sa poitrine ; quand elle aperçoit sa proie , elle le déploie brusquement , et par un mouvement aussi prompt que l'éclair, son bec formidable atteint le poisson , le saisit comme avec des tenailles , et le maintient malgré les écailles glissantes et les efforts de l'animal. S'il est petit , la grue l'avale instantanément , s'il est gros , elle gagne gravement le bord et le dépèce sur le sable. Lorsqu'elle est repue, elle gagne le tronc d'arbre qui lui sert de demeure habituelle , s'y endort, et ne le quitte qu'après une nouvelle marée ou lorsqu'elle est très pressée par la faim.

Malgré le port désagréable et les gestes ridicules de cet oiseau , les brahmines ont pour lui une grande vénération, non parce qu'il est utile, mais parce qu'ils s'imaginent qu'après leur mort leur âme va se loger dans le corps d'une grue. Aussi , ces animaux, dont on regarderait la chasse comme un crime impardonnable , se sont-ils prodigieusement multipliés. N'ayant jamais été inquiétés par les hommes, ils n'en ont pas la moindre crainte, et l'on peut, sans craindre de les déranger, examiner leurs évolutions de cinquante pas. La femelle fait son nid dans les marais, comme les hérons , et elle montre beaucoup d'attachement pour sa couvée, qu'elle défend avec fureur contre les chiens et les hommes. Lorsqu'elle voit s'approcher son ennemi, elle ploie ses pattes et se cou-

che la poitrine contre terre; elle soulève un peu ses ailes qu'elle écarte à demi, et courbe son long cou sur son dos , de manière à avoir la tête placée entre la naissance des deux ailes. Dans celle altitude défensive, elle attend que son antagoniste soit assez prés d'elle. Alors, elle débande tout à coup son lon^ cou et lance sa tète avec une telle raideur, que son bec, dur, Fermé et pointu, perce souvent de part en part la jambe d'un bomme , ou lue net un chien si elle l'atteint dans les lianes. Boitaiu).

PRINCE DE LIGNE (Chaules-Joseph).

Pour être complètement Français , il ne manquait à ce prince que d'être né en France, et de servir sous ses drapeaux. Issu d'une ancienne famille des Pays- Bas, il avait vu le jour à Bruxelles , en 1735: l'exemple de ses ancêtres, son goût personnel le firent soldat dès l'enfance ; à l'âge de huit ans, il s'était déjà trouvé sur un champ de bataille, et dans une ville assiégée ; à dix-sept, il obtint la permission d'entrer au service; quatre ans après, il éfait capitaine, et devenait colonel presque immédiatement. Sa brillante valeur se signala surtout dans les dernières campagnes de la guerre de sept ans. L'impératrice Marie-Thérèse lui disait : « En prodiguant votre vie , vous m'a- » vez fait tuer une brigade , la campagne dernière ; » n'allez pas m'en faire tuer deux pendant celle-ci ; » conservez-vous pour l'état et pour moi. »

Chez le prince de Ligne, l'esprit était pour le moins aussi brillant, aussi vif, aussi aventureux, que le courage. Il sut plaire à l'empereur Joseph II , qui le nomma général-major, puis lieutenant-général , et qui se fit accompagner par lui dans son entrevue avec le grand Frédéric. Envoyé à la cour de France, où il avait déjà paru avec éclat (1759) , il sembla rentrer dans sa patrie. L'originalité de ses saillies , la grâce de ses manières , lui valurent de grands succès dans une cour que présidait alors une reine jeune et belle. Il ne réussit pas moins auprès de la grande Catherine qu'auprès de l'aimable Marie-Antoinette : l'une des ambitions de l'impératrice de Russie, c'était de faire d'une cour moscovite une cour française, et le prince de Ligne pouvait mieux que personne la seconder dans ses projets, ou l'entretenir dans ses illusions. Il obtint de Catherine le titre de feld-maréchal et une terre en Crimée, qu'il avait visitée avec elle : ses œuvres contiennent même une curieuse relation de ce voyage quasi-fabuleux.

Nommé par Joseph II, général d'artillerie, chargé d'instructions diplomatiques, le prince alla rejoindre Potemkin au siège d'Oczakoff. Un an après, il concourut avec Laudon à la prise de Belgrade. La révolte des Pays-Bas, dans laquelle l'un de ses fils s'était jeté, lui fit perdre la confiance de l'empereur. Celait mal juger le prince que de le croire capable de sacrifier ses devoirs à ses intérêts, ses affections politiques à des affections de famille. Le prince de Ligne avait en horreur les révolutions et les révolutionnaires : l'ancien régime lui allait trop bien, il y tenait une place trop agréable pour qu'il ne se prononçât pas avec vigueur contre quiconque tenterait d'y rien changer. Joseph lï en eut la preuve : à son

lit de mort, il disait au prince : « Je vous remercie de » votre fidélité; aljez aux Pays-Bas; faites-les revenir » à leur souverain, et si vous ne le pouvez, restez-y : » ne me sacrifiez pas vos intérêts : vous avez des en- » fants. » Le prince de Ligne se garda de suivre ce conseil; néanmoins sa carrière militaire était finie; il répétait souvent : « Je suis mort avec Joseph II. » Les regrets qu'il témoigna de la perle de ce monarque, étaient un titre suiïisant d'exclusion sous Léopold.

L'empereur François le tira d'une inaction dont il souffrait amèrement, en le nommant capitaine des rabansde la garde (1807), et feld-maréchal (1808). Son fils aîné avait péri dans la fameuse expédition des Prussiens en Champagne.

Le prince de Ligne employa ses loisirs à écrire des mémoires militaires, où l'on chercherait vainement de l'ordre et de la méthode, car, ainsi qu'il le dit lui-même, « il écrit les choses à mesure qu'elles » lui viennent dans la pensée. » Irrégularité, incohérence dans les idées, incorrection et prolixité de style, tels sont les défauts dominants de toutes les productions échappées à sa plume ; ces défauts n'empêchent pas que la lecture n'en soit pleine de charme, parce que sa manière d'écrire ressemblait à sa conversation. Les bons mots du prince de Ligne ont joui d'une renommée européenne. L'âge ne refroidit pas sa verve; les infirmités ne nuisirent point à son intarissable gaieté. Lorsque le congrès des souverains alliés se réunit à Vienne, en 1814, pour se partager les dépouillesd'un grand homme, le prince, les voyant occupés de bals et de fêtes, disait : «le congrès danse, d mais il ne marche pas; quand il aura épuisé tous les genres de spectacles, je lui donnerai celui de l'enter- » rement d'un feld-maréchal.» 11 tint parole, et mourut dans sa soixante-dixième année, toujours jeune par l'esprit. Il avait publié la collection de ses œuvres en trente volumes tw-12 (1807) ; il les divisait en militaires et sentimentaires. Sous le titre de Lettres et Pensées du maréchal prince de Ligne, madame de Staël avait donné un curieux extrait de sa correspondance (1809).

(Ephémérides) E. M.

LE MAHWAH.

Le mahwah peut être rangé au nombre de ces arbres qui pourraient suffire à eux seuls à presque tous les besoins de l'homme ; tels sont le palmier, le bambou, l'arbre à pain, le bananier, dont les usages sont si multipliés, et pourraient l'être encore davantage au besoin.

Le mahwah n'était pas connu avant que les Anglais eussent exploré les richesses du sol de l'Indoslan, et enrichi le monde savant d'une quantité innombrable de précieuses découvertes. Le véritable nom de cet arbre, qui se rencontre surtout dans la province de Behar , est Madhouca ou Madhoudrouma, les ïamouliens l'appellent illipay, les Telingas, ipie, les Anglais le connaissent vulgairement sous le nom d'arbre à huile, quant au nom de mahwah ou mahwy, c'est ainsi que les naturels du Behar le désignent.

Le mahwah appartient à la polyandrie monogynie de Linné, genre papaver; mais ce grand naturaliste ne l'a point décrit.

Ses feuilles sont ovales, sa tête touffue, ses racines s'étendent horizontalement, son tronc qui atteint presque toujours une dimension très considérable, s'élève souvent jusqu'à huit ou dix pieds, sans donner de feuilles.

Mais ce qui caractérise mieux que tout cela le mahwah, ce qui le différencie complètement, je dirai presque de tous les arbres connus , ce sont ses ileurs qui ne ressemblent à la fleur d'aucun végétal, et se rapprochent plutôt d'une baie, quant à la forme. Le calice est monophylle. divisé et imbriqué, la corolle en monopétale, garnie d'un tube renflé à sa partie supérieure; tube dont la longueur est d'un pouce envi-

ron. Ce tube est épais, charnu, d'une couleur jaunâtre, il s'en élève neuf petites feuilles semblables à des pétales qui sortent du calice, sont imbriquées et se couvrent les unes les autres de droite à gauche, embrassent en un point la partie inférieure du style, et paraissent par celle disposition, faire fonction de forceps pour délacher la corolle entière à l'époque de sa chute.

Le style de cette fleur est long, conique, terminé en pointe, et surmonte d'environ un pouce le tube de la corolle.

C'est vers la fin de février que l'arbre se dépouille de ses feuilles, et dès les premiers jours de mars, les fleurs commencent à pousser en grappes de trente, quarante ou cinquante, de l'extrémité de cbaque petite branche. A dater de celte époque jusqu'à la fin

( Mahwah. )

d'avril, elles arrivent à maturité, et on les voit tomber le matin après le lever du soleil. On les fait ensuite sécher durant plusieurs jours, et on les mange ainsi préparées ; elles ont alors le goût et l'odeur de raisins secs. Ces fleurs s'assaisonnent avec le mels, connu dans les colonies sous le nom de carrie; composé de riz, de viande et d'épices. Elles donnent aussi par la distillation une liqueur très spiritueuse qui se vend dans l'Inde à très bas prix. Outre les Indous et particulièrement les montagnards des Serkars, qui en font une partie essentielle de leur nourriture, les chakals recherchent aussi ces fleurs avec avidité. Un mahwah en bon état, donne, dit-on, facilement 300 livres 16 onces de fleurs sèches.

Le fruit affecte deux formes différentes : les uns

ressemblent à une petite noix ; les autres sont un peu plus gros. Ils arrivent à maturité vers le 15 mai, et continuent de tomber jusqu'à ce que l'arbre soit entièrement dépouillé, ce qui a lieu au milieu de juin. Le plus souvent, le péricarpe ou enveloppe extérieure du fruit, d'une texture mobile, crève dans la chute, de sorte que les graines en sont facilement expulsées Ces semences ont la forme d'une olive.

On extrait de ce fruit une huile épaisse qui ressemble au beurre clarifié , et vu son peu de rareté, les naturels le mêlent souvent à cette denrée. Celle huile se brûle dans les lampes, on la fait entrer dans un grand nombre d'aliments; elle est regardée aussi comme un remède salutaire contre les blessures ; mais comme elle se fige et se rancit promplement,

clic ne peut remplacer avec avantage [et autres

lupin?.

Le bois du mahwali est d'un grain fin, dur, sa couleur est rougeàtre; il peut êlre employé dans un grand nombre de produits mécaniques. La gommerésine qui découle des incisions laites à son écorce, pourrait êlre également utilisée.

lîien ne serait donc plus désirable que la naturalisation de cet arbre dans nos colonies, vu le grand nombre de ses produits, d'autant plus que nulle culture n'est plus facile que celle du mahwab. Tous les terrains lui conviennent; il pousse même au milieu des pierres ; mais ses plantations demandent à êlre isolées, car il nuit singulièrement aux plantes et aux arbrisseaux environnants, et l'on ne voit même jamais de buissons à ses pieds.

Le mawhah doit êlre semé au commencement du printemps, soit par couebes pour être transplanté ensuite, soit à trente ou quarante pieds de distance, dans le terrain qui lui est destiné. Au bout de sept ans l'arbre pousse des fleurs et des fruits, et la durée de son existence peut atteindre jusqu'à un siècle.

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