‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 58 sur 187 · L'ONDATRA · texte numérisé non relu

L'ONDATRA

Quelques personnes croient que le castor seul, parmi les mammifères, est un bon architecte, et elles se trompent. L'ondatra, ou rat musqué du Canada, {fber zibeticus, Cuv. castor zibeticus, lin.) nous en- fournira la preuve. Cet animal a la grosseur d'un lapin, le pelage d'un gris roussâtre , la queue longue, nue et écailleuse comme celle de notre rat-d'eau , mais un peu aplatie verticalement dans la dernière moitié de sa longueur. Ses pieds ne sont pas palmés c'est-àdire qu'il n'a pas les doigts réunis par une membrane, mais ils sont munis de poils longs et raides qui la remplacent jusqu'à un certain point dans la natation. Quoique appartenant à la classe des mammifères rongeurs, sa tête a plus d'analogie dans son faciès avec celle d'une loutre qu'avec celle d'aucune espèce de rat.

Ainsi que le castor, l'ondatra habite le nord de l'Amérique septentrionale, fréquente le bord des eaux, se construit une cabane, vit en société, mais il est beaucoup meilleur architecte. Au printemps, lorsqu'il a trouvé une femelle qui lui convient, et il lui est permis d'être difficile, car il doit passer sa vie entière avec la même compagne , il se retire avec elle au fond d'un bois, à proximité d'une petite rivière où se trouvent abondamment les joncs et les roseaux dont il aime beaucoup les jeunes pousses. Là, il

creuse un terrier, et fait, avec de la mousse, un nid très commode où la femelle dépose ses petits au nombre de cinq à six, dont elle prend grand soin pendant toute la belle saison. Le mâle partage ses tendres affections pour la petite famille qu'il mène promener sur le bord de la rivière quand le temps le permet, et à laquelle il apprend à nager, à plonger, et à aller sous l'eau chercher la nourriture.

En automne, toute la famille abandonne son habitation d'été, et se rend sur les bords d'un lac ou d'une rivière ; elle choisit un emplacement commode, c'està-dire un endroit couvert de joncs et autres plantes aquatiques, où l'eau, dans les plus grandes inondations, ne monte pas à un pied ou deux au-dessus de son niveau ordinaire, et tout le monde se met aussitôt à l'ouvrage, sous la direction du père, pour élever la cabane qui doit les abriter pendant l'hiver. Les matériaux consistent en terre glaise, qu'ils pétrissent avec les pieds, et qu'ils mélangent avec de la paille de joncs, des feuilles sèches et des menus branchages; chaque cabane a ordinairement deux pieds et demi de diamètre à l'intérieur, et quelquefois beaucoup plus, quand plusieurs familles se réunissent. La forme en est ronde, et elle est recouverte par un dôme d'un pied d'épaisseur, impénétrable à la pluie , à la neige, et aux autres intempéries de l'air. Us savent très-bien prévoir les cas où, par un aecident imprévu, l'inondation monterait plus haut que de coutume ; en conséquence, ils construisent à l'intérieur plusieurs gradins sur lesquels ils logeraient à sec , quand même l'eau s'emparerait du bas de leur appartement. Ces habitations sont construites avec tant de solidité que les chasseurs ont beaucoup de peine à les ouvrir à coups de pioches et de pics. Comme les ondatras ne font pas de provisions, ils creusent des puits et des espèces de boyaux au-dessous et à l'entour de leur demeure, pour aller chercher de l'eau et des racines. Lorsque l'hiver est rigoureux, la cabane est quelquefois couverte de plusieurs pieds de glace et de neige, sans que ses habitants, couchés bien chaudement suide la mousse, les uns auprès des autres, en soient le moins du monde incommodés. On a cru qu'ils y périssaient quelquefois de faim lorsque les glaces en bouchaient l'entrée, et les empêchaient d'en sortir pour aller chercher leur provision journalière ; mais des observateursplus exacts ont réfuté cette erreur; ils ont démontré leur assertion par des faits et par des raisonnements très justes, qu'il serait inutile de rapporter ici, à l'exception d'une seule chose qui nous paraît tout-à-fait concluante. Us ont observé que l'entrée de la cabane étant placée en dessous et au milieu, il faudrait que le froid fût assez intense pour former des glaçons de quatre pieds d'épaisseur au moins, pour que la glace s'avançât sous l'eau jusqu'à la porte; outre cela, la respiration de huit animaux au moins, entassés dans un très petit espace, comparativement à leur grosseur, produit une chaleur qui empêcherait l'eau de geler, au moins à une profondeur suffisante pour les empêcher de sortir.

J'ai dit que l'ondatra était meilleur architecte que le castor, et cependant on ne voit, dans la description que je viens de faire, ni pilotis, ni digue, etc., etc. Mais c'est parce que la demeure du castor, dépouillée de tout le merveilleux dont l'imagination des voyageurs s'est plu à l'embellir, n'offre rien non plus de

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semblable, quoi qu'on 60 ail dit. Os prétendues digues ne sonl rien autre chose que des branchages amoncelés au hasard avec un peu de terre , pour arrêter le cours d'un ruisseau ; les pilotis sont simplement quelques branches d'aulnes ou autres arbres aquatiques, jetégçà et là, qui prennent racines par hasard. Quant à leur cabane, elle consiste en un tas de terre amoncelé et mêlé à des fragments de branchages ramassés sur le bord de l'eau, et les castors se creusent tout simplement dans ce tas de terre, un terrier semblable à celui qu'ils se construisent en été dans les bords escarpés des rivières . Là se borne toute leur architecture; et tout ce qu'on a dit de plus est faux. Il y a plus, lorsque les castors rencontrent dans un lac une très petite île élevée de quatre ou cinq pieds au-dessus du niveau de l'eau, ils s'y creusent des terriers et s'abstiennent de bâtir, ce que ne fait jamais l'ondatra.

Lorsque les douces influences du printemps commencent à dissoudre les neiges, à dégeler les lacs, et à faire naître la verdure, les ondatras quittent leur cabane pour n'y revenir jamais ; ils se séparent par couples, et vont, comme je l'ai dit, passer la belle saison dans les bois. Leur fourrure, malgré l'odeur de musc qu'elle exhale, est fort recherchée à cause du duvet soyeux qui se trouve sous le poil, et qui sert à confectionner les plus beaux chapeaux. C'est en hiver que les chasseurs vont à la recherche de ces animaux, quelque temps avant le moment où ils quittent leur retraite. 'Ils ouvrent à coups d'instruments le dôme de leur cabane, les offusquent brusquement de

la lumière du jour , assomment ou prennent tous ceux qui n'ont pas eu le temps de gagner les galeries souterraines qu'ils se sont pratiquées , et qui leur servent de dernier retranchement où on les suit encore.

L'ondatra pris jeune, s'apprivoise fort aisément, et caresse même la main qui le nourrit ; mais, surlout au printemps , il exhale une odeur de musc si pénétrante qu'on le sent de très loin , et qu'il en imprègne d'une manière désagréable jusqu'aux meubles de la maison où on l'élève. Celte odeur déplaît tellement aux Canadiens qu'ils ont donné à l'ondatra le nom de rat puant. Mais si l'on s'en rapporte aux voyageurs européens, cette odeur, loin d'être désagréable, est douce, suave, et préférable au véritable musc; ils ajoutent même que la chair de l'animal est très bonne à manger. Ses dénis incisives, longues d'un pouce, soHt si fortes et si propres à ronger, que lorsqu'on renferme un de ces animaux dans une caisse de bois dur, en quelques instants il y fait un trou pour sortir. Il a une singulière faculté qu'il doit à la force de ses muscles peaussiers et à la mobilité de ses côtes : quand il le veut, il se contracte et se rapetisse tellement le corps, qu'il peut aisément en diminuer le volume de moitié, et alors il passe par un trou où ne passerait pas un animal moitié plus petitque lui. Il offre une autre singularité bien plus extraordinaire ; la femelle a trois ouvertures, une pour les excréments, une formée par l'organe de la génération, et une troisième beaucoup plus haut, au-dessus des pubis, pour livrer passage aux urines. Boitard.

; L'Ondatra.

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Paris, Imprimerie de Chassaignon, rue Git-lc-Ca-ur, 7.— Tiré à la Presse mécanique par Aristide et Pclluard.

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