Tome t.— janvier
est Odessa en Crimée. Celte ville qui, il n'y a pas encore long-temps, n'était qu'une bourgade bâtie en roseaux et en lerre glaise, est aujourd'hui une cité florissante, habitée par plus de quarante mille âmes; elle doit sa prospérité à d'heureuses circonstances aidées de l'habileté du duc de Richelieu, alors gouverneur de la Crimée, pour l'empereur de Russie. Sa position la rend nécessairement l'entrepôt du commerce dans ces contrées; aussi exporte- t-elle tous les blés, les cires, les bois, et les peaux de l'Ukraine tant russe que ci-devant polonaise. Elle importe en outre les vins et les fruits de la Méditerranée, les cuirs et les soieries du levant, ainsi que les autres articles permis du luxe étranger. — « Elle est bâtie sur un terrain incliné au bas duquel est le port, construit de manière à recevoir jusqu'à trois cents navires. Entre la ville formée de maisons en pierres et le port, une rangée de casernes lui donne un aspect imposant. Ses rues sont droites et bien pavées, ornées de trottoirs et de deux rangées d'arbres. Sa principale église, l'amirauté, la douane, la bourse, le théâtre et l'hôpital civil sont de beaux édifices. Elle est défendue par d importantes fortifications. Sur l'esplanade qui domine le port on a élevé un monument à la mémoire du duc de Richelieu. Parmi les établissements d'instruction dont est pourvu ce second Pétersbourg, on doit citer le lycée Richelieu, fondé en 1818, et considéré comme une des meilleures écoles de l'Europe ; une école militaire, instituée par l'empereur Alexandre; plusieurs écoles élémentaires où plus de douze cents enfants de diverses nations sont instruits, et un musée où l'on rassemble tous les
objets d'antiquité de la Russie méridionale. » — Elle possède aussi un grand nombre de manufactures de soies, de laines et de savons.
Que maintenant il nous soit permis de jeter un coup d'œil au-delà des murs qui environnent la ville; elle est située au milieu d'une vaste plaine où le regard erre sur des champs d'orge et de millet. Le safran et la garance y croissent sans culture. Dans les flaques d'eau qu'y laissent les pluies ou les inondations, s'élèvent des touffes de roseaux où errent des buffles sauvages, dont la large tête et les cornes recourbées se montrent à découvert quand le vent vient à passer sur la mobile forêt. Le chamois, le loup et les cerfs y abondent; le cheval et le mouton y vivent à l'état sauvage, et tous les ans, à l'époque des migrations, arrivent des bandes de cigognes et de grues dont ce pays semble être le rendez-vous. Le froid y atteint quelquefois vingt-quatre degrés, tandis que la chaleur de l'été y dessèche les rivières.
Les lacs ou limans, qui se trouvent à l'embouchure des fleuves, abondent en poissons et fournissent une grande quantité de caviar, mets si recherché dans ces contrées. Ce pays est peuplé de colons tirés de toutes les nations, dont les mœurs ne sont pas encore assez nivelées pour qu'elles ne présentent pas les contrastes les plus pittoresques. Comme le bois de construction est très rare dans ce pays, la plupart des colons habitent d'anciens tumulus, appartenant à des colonies grecques ou même aux Tartares; ces tombeaux portent le nom de kurgans. Ce doit être quelque chose de curieux et de touchant à la fois que de voir un vieillard aux cheveux blancs, entouré d'enfants et de femmes, environné de toutes les douces affections de famille, habiter des lieux que les voyageurs évitent dans d'autres contrées, et sur lesquelles le peuple raconte souvent des choses étranges!
A. Yayssière.