‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 61 sur 187 · I. — UN CHANOINE ET UN ARTISAN · texte numérisé non relu

I. — UN CHANOINE ET UN ARTISAN

Dans une chélive échoppe, adossée à la célèbre Tour-d'Or que Jules-César a laissée dans la Péninsule comme un dernier symbole de la puissance romaine, une femme que le malheur avait vieillie plus que les années, et un jeune homme à peine sorti de l'adolescence, étaient occupés à confectionner une paire de sandales. Le délabrement de la cabane dans laquelle ils étaient renfermés, et qui n'avait pour ornements qu'un crucifix d'ébène et une petite madone mutilée par le temps, ne pouvait laisser de doute sur la profonde misère de ceux qu'elle abritait.

— Gil ? dit la femme.

Le jeune homme releva lentement sa tête pâle et fatiguée.

— Que désires-tu, ma mère? répondit-il.

La femme essuya deux larmes qui coulaient sur ses joues.

— C'est aujourd'hui un bien triste anniversaire,

(1) Cette anecdote est historique; toutes les histoires d'Espagne ont consacré quelques lignes à la mention de cet incident remarquable. Voir notamment Lantier, Hobertson et Sandoval,

mon fils, murmura-t-elle d'un ton plein de mélancolie. Il y a trois ans, à pareil jour, notre mansarde était moins pauvre et notre pain moins amer, car je n'étais pas encore veuve, lu n'étais pas encore orphelin!

Un nuage de tristesse passa sur les traits du jeune Espagnol.

— El aujourd'hui!., dit-il, avec un soupir.

— Aujourd'hui, répéta la mère, Antonio Perez repose dans un coin obscur du cimetière des pauvres, à côté des cadavres maudits des Juifs et des Maures ; Dieu nous a refusé jusqu'à la consolation de lui élever une tombe !

Ainsi, murmura l'orphelin avec un douloureux sourire, les cendres de mon père sont profanées, et nous végétons, en proie au besoin et à la souffrance, tandis que...

— Tandis que son meurtrier vit au sein du bonheur et de la prospérité, interrompit la veuve. Chanoine delà cathédrale, les habitants de Sévillc écoutentpieusement ses sermons; favori de don Pèdre, les nobles s'agenouillent devant sa fortune; chacun s'incline humblement devant l'assassin, car ce n'est ni un gentilhomme, ni un prêtre qu'il a tué; c'est un pauvre artisan, un misérable cordonnier, un homme du peuple, moins que rien... ton père !

Gil se leva; il détacha un vieux poignard suspendu aux murs fragiles de l'échoppe, et vint se rasseoir auprès de l'Espagnole.

— Ma mère, dit-il, en aiguisant le stylet contre la lame d'un vieux couteau, racontez-moi cette tragique histoire dans tous ses détails.

A quoi bon? répondit la veuve avec amertume ; on ne se console pas avec des douleurs ; on ne se venge pas avec des larmes !

— Non ! mais l'on fait saigner ses blessures, et l'on réchauffe ses haines ! répliqua le jeune homme avec un étrange sourire.

Sa mère le comprit; elle saisit une de ses mains, qu'elle serra tendrement dans les siennes.

— Il y a trois ans, dit-elle, l'abondance régnait dans la maison du cordonnier Perez; sans être riches, nous ignorions les angoisses du besoin et les humiliations de la pauvreté. Ton père, habile artisan, passait les nuits et les jours au travail, afin d'augmenter les bénéfices de sa petite industrie ; nous vivions heureux de ce bonheur simple et obscur, qui n'est le fruit ni de l'oisiveté, ni de la bassesse. Tandis que l'héritier d'Alphonse XI inaugurait son avènement au trône par des crimes, et que deux factions acharnées s'entredéchiraient dans les rues de Séville, nous restions calmes au sein des tempêtes qui respectaient notre obscurité, et il n'était pas de ménage plus étroitement uni, plus complètement heureux que celui du cordonnier Perez.

La veuve s'arrêta après^ avoir dit ces mois. Son visage, qui s'était éclairci , pendant qu'elle retraçait de doux souvenirs, reprit son habituelle expression de tristesse ; et appuyant un de ses bras sur l'épaule de l'orphelin :

— Ce bonheur fut rapide comme un rêve, repritelle avec accablement. Sur ces entrefaites, le chanoine don Henriquez accompagna don Pèdre à Séville. Parent d'Albuquerque, favori du roi, assassin de Jacques de Calatrava, rejeton d'une famille illustre, ce prêtre avait toutes sortes de titres à l'impunité.

Ses jours s'écoulaient au sein de débauches honteuses, qui D6 Scandalisaient personne; car il était assez puissant pour imposer silence à la médisance, et assez riche pour acheter la tolérance de la justice. Par malheur, don llenriquez était boîteux ; cette difformité faisait le tourment de sa vie. Ayant entendu parler du talent de ton père, il eut recours à lui pour la dissimuler. Mais en vain Perez déploya dans celle circonstance toute son habileté et tout son savoirfaire , il no réussit pas à contenter les exigences du chanoine : « Par les apôtres! s'écria celui-ci, en lui jetant les sandales au visage, la maladresse mériterait la potence ! » Quoique ouvrier, ton père était homme, il avait sa dignité tout comme s'il eût porté un pourpoint de velours, une soutane ou une épée. « N'accusez que la maladresse de la nature qui vous a fait boiteux, lui répondit-il. » Don llenriquez ne put digérer ce sarcasme ; il se leva, saisit un bâton , et en appliqua un coup si furieux sur la tête d'Antonio, que ton malheureux père tomba pour ne plus se relever. Le chanoine se préoccupa fort peu des suites de cet événement; sa victime n'était qu'un simple artisan, et don llenriquez ne doutait pas que don Pèdre, qui avait empoisonné déjà deux de ses femmes, un de ses frères et son premier ministre, ne fermât les yeux sur une incartade insignifiante !

Les lèvres du jeune homme se serrèrent convulsivement.

— Que te dirais-je? reprit la veuve d'une voix entrecoupée par ses sanglots , quand je vis apporter le cadavre sanglant de ton père. Sitôt que j'eus appris l'assassinat dont il avait été victime, un délire furieux s'empare de mon esprit et de mon coeur. Je m'armai d'un poignard... de celui-ci, dit-elle, en saisissant l'arme rouillée que son fils tenait à la main... etje voulus venger dans le sang du chanoine le meurtre d'Antonio ; mais je me ressouvins alors que j'étais mère ; je crus qu'il y avait à Séville un tribunal pour rendre la justice ; un bourreau pour exécuter ses arrêts. Je portai mes larmes et ma douleur aux pieds du chapitre , Dieu sait quelles humbles prières j'adressai à ces interprètes de la loi ; quelles ardentes paroles mon désespoir m'inspira pour les attendrir. Les juges m'écoutèrent avec intérêt ; ils me promirent une salisfaction éclatante, et huit jours après le chanoine fut condamné...

— A être écartelé? dit le jeune homme.

— A s'abstenir du chœur pendant un an, répliqua tristement la veuve.

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