II. — LE REGLEMENT DE COMPTE
C'était le jour de la Fêle-Dieu. Quoiqu'elle regrettât les jours où, gouvernée par ses propres lois, elle brisait à la fois le yatagan usurpateur des Arabes et le sceptre despotique des rois espagnols, la population de Séville que les prisons, les roues, les potences et les bourreaux de don Pèdre avaient réconciliée momentanément avec la servitude, encombrait les alentours et l'enceinte de la cathédrale. Les églises avaient déployé tout le prestige de leurs pompes religieuses; les rues étaient parsemées de feuilles de rose et de fleurs d'oranger; tout, en un mot, dans cette ville que désolaient les luttes sanglantes des nobles et le despotisme sauvage de don Pèdre, avait pris un air de fête inaccoutumé. Assis sur les mar-
ches de l'Alcazar, un jeune homme seul semblait étranger à la sérénité universelle. Son front était austère comme celui d'un prêtre, et sillonné comme celui d'un vieillard : d'amères pensées et de précoces douleurs avaient gravé sur ses joues des empreintes révélatrices; ses cheveux épars et souillés retombaient le long de ses tempes, et à voir l'éclat sombre de ses yeux, la vivacité convulsive de ses mouvements, le mélange de faiblesse et d'énergie, de colère et d'accablement qui caractérisaient sa physionomie, il était facile de juger que le cœur de cet homme était en proie à de dévorantes passions, et que sa jeunesse n'avait pas été déflorée par des infortunes vulgaires.
Il resta pendant plusieurs heures, pensif et immobile, la tète appuyée contre une des colonnes de l'Alcazar, comme s'il eût voulu déchiffrer une à une les inscriptions que les Maures avaient laissées sur les murs de l'ancienne mosquée, afin de perpétuer le souvenir de leur conquête. Peu à peu, le crépuscule répandit son brouillard vaporeux sur Séville, éclipsant sous ses ténèbres les dômes des académies arabes et les flèches des églises qui avoisinent l'Alcazar. Alors l'étranger sortit de son inaction; il se leva; et jetant un regard investigateur autour de lui :
— Ne viendra-t-il pas? murmura-t-il d'une voix agitée.
Ces paroles n'étaient pas achevées qu'il aperçut un moine qui s'avançait lentement vers la cathédrale. A mesure que le prêtre se rapprochait, ses formes et ses traits devenaient plus saisissables. Une longue soutane de satin, taillée à la mode du temps, et soutenue autour de ses reins par une cordelière à glands d'or, descendait jusqu'à ses talons, et ne recouvrait qu'à demi d'élégantes sandales de velours. Son visage eût été remarquablement beau, si, dans les innombrables rides qui entouraient les deux côtés de sa bouche, on n'eût trouvé les traces de longues débauches, et dans l'expression craintive et incertaine de ses yeux, les indices de la dissimulation et de la bassesse.
Le jeune homme s'élança sur lui comme un tigre ; il lui saisit les mains, et le secouant avec une violence furieuse :
— Don llenriquez, s'écria-t-il, me connais-tu ?
— Non, fit le prêtre, en reculant de quelques pas, et s'eflbrçant vainement de se soustraire à cette étreinte frénétique.
— Je suis un pauvre orphelin, un artisan, un homme du peuple, qu'on peut frapper, injurier, assassiner impunément. Je suis le fils d'Antonio Perez !
Le chanoine tressaillit et devint pâle.
— Tu ne me connais pas ? répéta le jeune homme avec un accent sauvage. Trop riche de crimes pour compter ta fortune, tu ne t'es pas ressouvenu de celui-là! Condamné, en expiation d'un meurtre, à déposer l'habit religieux pendant un an, le remords n'a pas seulement effleuré l'épidémie de ta conscience, et tu t'es consolé, au sein d'infâmes orgies, de cette punition dérisoire. Mais si Dieu a ajourné le châtiment de ton crime, si, corrompus par tes largesses, les juges ont passé l'éponge sur le sang de mon père, sans punir l'assassin qui l'a répandu, la Providence lui gardait un vengeur. Tu as oublié, don llenriquez, que ta victime avait un enfant ; que cet enfant de-
viendrait un homme, et que sa haine grandirait avec lui ; tu ne t'es point souvenu que le malheureux m'avait laissé sa vengeance pour héritage; ou plutôt tu n'as pas cru que le fils du cordonnier accepterait les charges de celte succession !
— Misérable ! s'écria le chanoine.
— Assassin ! répliqua l'artisan , il y a bien longtemps que je souhaitais de te voir en face, de te tenir seul à seul pour te dire : tu as tué mon père ; tu as fait mourir ma mère de douleur ; lu as empoisonné mon existence el ilélri ma jeunesse ! Depuis trois ans, j'ai vécu de ma haine ; elle a nourri ma misère ; elle a soutenu mon courage ; elle m'a fortifié contre la souffrance ; vingt fois j'ai dirigé contre ta poitrine la pointe de ce poignard; et vingt fois, protégeant ta scélératesse, le hasard m'a contraint d'ajourner ma vengeance. Mais à cette heure , ajouta l'orphelin avec
un éclat de rire sinistre, tu n'as ni garde, ni soldats, ni providence pour arrêter mon bras; tes cris ne s'entendront pas dans cet endroit écarté; ton sang ne se verra pas dans l'ombre; enfin, l'instant de l'expiation ne pouvait être mieux choisi ; car il y a six ans, jour pour jour, que mon père est mort!
En entendant les sanglantes paroles de l'ouvrier; en voyant ses yeux étincelants, ses lèvres pâles, tous ces symptômes d'une colère impitoyable, le prêtre qui avait espéré jusqu'alors que le caractère sacré dont il était revêtu, intimiderait le fils de Perez, sentit s'évanouir cette espérance ; il comprit que l'abaissement et la prière étaient les seuls boucliers qui lui restassent peut-être pour protéger sa vie; et, joignant ses mains devant l'orphelin :
— Un meurtre involontaire n'est pas un crime, lui dit-il d'une voix suppliante ; j'ai tué ton père, il est
{ Le cordonnier de Séville. )
vrai ; mais Dieu sait que je ne désirais point sa mort. D'ailleurs, est-il de faute qui ne s'expie, de forfait que le remords ne puisse effacer? Que veux-tu? Que désires-tu, jeune homme? Si élevée que soit ton ambition, j'ai le pouvoir de la satisfaire. Je t'arracherai à la misère ; je t'assurerai une fortune brillante ; je te ferai puissant, considéré...
— Et heureux, n'est-ce pas? ajouta l'orphelin.
— Peut-être! répondit le chanoine.
— Tes dons ressusciteront-ils mon père?
— S'ils ne lui rendent la vie, ils te serviront à lui élever une tombe, et à faire dire des messes pour son repos éternel !
Et tu crois qu'à ces conditions, je pardonnerais à son assassin !
— Jésus-Christ a pardonné à ses bourreaux, répliqua le chanoine. Tu oublieras son crime pour ne plus voir que son repentir! ses prières toucheront ton cœur, et ses larmes le purifieront !
— Oh! non, non, moine, s'écria l'orphelin, tu ne rachèteras pas ton crime avec des larmes, quand tu
devrais passer ta vie tout entière à en répandre ! Je ne trafiquerai pas ainsi du sang de mon père ! Ton or a bien pu corrompre la justice, et le ciel "lui-même épargner l'assassin de Perez , mais je serai moins vénal que la loi ; je serai plus sévère que Dieu !
En parlant ainsi le fils du cordonnier saisit le chanoine à la gorge avec ses deux mains; il l'abattit à ses pieds malgré sa résistance et lui enfonça son poignard dans la poitrine. Loin de regretter l'action qu'il venait de commettre, l'orphelin contempla le cadavre de don Henriquez, sans que la plus légère altération se peignît sur son visage ; il retira froidement le stylet de la blessure, l'essuya avec un des pans de son manteau, puis, enfonçant son chaperon sur ses yeux, et croisant ses bras :
— Mort pour nous! dit-il. Je suis payé!