III. — PEORO EL JCSTICIERO
Les annales d'Espagne n'ont pas de nom plus tristement célèbre que celui de don Pèdre de Castille. Ses crimes, ses débauches, ses amours, ses divorces,
ses maîtresses et ses bourreaux; les massacres de Tolède, les autos-da-fé deSéville, l'empoisonnement de sa femme Blanche et de son frère Frédéric, le meurtre d'AIbuquerque, du juif Lévi et de Mohammed, roi de Grenade, l<\s impôts qu'il fit peser sur le peuple, les confiscations qu'il ordonna, les supplices dont il fut l'inventeur, la lutte criminelle qu'il soutint contre Henri de Trahstamare, à défaut d'un autre genre de gloire, ont donné à ce monarque l'illustration que li! crime peut obtenir comme la vertu. Toutefois, malgré les forfaits odieux et les criminels scandales dont ce prince déshonora la royauté, il est juste d'ajouter que don Pédre conserva pour la justice une singulière vénération. S'il se mettait souvent en contravention avec elle, il souffrait rarement qu'on l'imitât; non-seulement il cassa dans nombre de circonstances les arrêts des tribunaux qui lui semblaient entachés de passion ou de vénalité, mais il fit plusieurs fois couper la tète à son effigie ; et les Espagnols, justes envers sa mémoire, l'appelèrent indistinctement Pierre-le-Cruel etPicrrc-le-Justicier.
Après le meurtre de don Henriquez, le fils du cordonnier, qui ne demandait plus qu'à mourir, se dénonça lui-même au chapitre. Les magistrats, comme on le pense bien, ne tinrent pas compte des circonstances qui, en légitimant sa vengeance, diminuaient la gravité de son crime. Gil Perez n'était qu'un ouvrier ; don Henriquez était un prêtre. Etait-il possible d'user d'impartialité sans manquer à tous les usages reçus, et la justice pouvait-elle rationnellement égaliser le châtiment, et traiter l'assassin du chanoine comme elle l'avait fait six ans auparavant de l'assassin du cordonnier? Gil fut condamné à être écartelé. Cette affaire parvint aux oreilles de don Pèdre, qui se trouvait alors à Séville ; il se chargea de prononcer le jugement, et fit amener l'artisan devant lui.
— Tu es accusé du meurtre de don Henriquez ? lui dit le roi.
— Je l'ai commis, répondit froidement l'orphelin.
— Pour quel motif?
— Pour venger Antonio Perez, indignement assassiné.
— Don Henriquez était noble, reprit le roi.
— Don Henriquez était homme, répondit l'orphelin, et son sang ne valait pas mieux que celui de mon père !
— Pourquoi ne t'adressais-tu pas à la justice?
— Parce qu'elle a d'inégales balances à Séville, répliqua l'Espagnol ; vos tribunaux sont des bazars; vos magistrats des marchands ; vos lois des prostituées. Ne pouvant obtenir d'elles un arrêt équitable, je l'ai rendu moi-même ; je me suis fait juge et bourreau !
— Connaissais-tu le châtiment qui te menaçait?
— Parfaitement, répondit le fils de Perez. Je n'ignorais pas que le chapitre avait en quelque sorte gracié l'assassin du cordonnier, parce qu'il était assez riche pour payer les faveurs de la loi; et qu'il enverrait à la mort l'assassin du chanoine, parce qu'il était trop pauvre pour acheter son indulgence.
Le roi se tourne alors vers le corrégidor.
— A quelle peine avait-on condamné le meurtrier de l'artisan?...
— A s'abstenir du chœur pendant une année.
— Et le meurtrier du prêtre?
— A cire écartelé.
Don Pèdre fronça les sourcils.
— Per christol s'écria le roi, la justice ne doit point établir de distinctions, ni connaître de privilégiés. Nous cassons l'arrêt du chapitre, et nous condamnons le (ils du cordonnier à s'abstenir de faire des souliers pendant un an. He.nedict G.
(Feuilleton du Bon Sens.)