‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 69 sur 187 · LE CHACAL · texte numérisé non relu

LE CHACAL

Les naturalistes placent ce mammifère carnassier dans la section des digitigrades , avec le loup , le renard et le chien. Quelques-uns même, ne pouvant retrouver le type sauvage du meilleur et du plus aimant de nos domestiques , ont voulu en voir le type dans le chacal : mais la différence d'habitudes et d'inclinations suffirait, ce me semble, pour faire rejeter cette origine, sans nous arrêter à un fait géologique qui voudrait que, long-temps avant que l'homme ait paru sur la terre, elle fût peuplée de chiens et ne possédât pas de chacals. Outre cela, les chiens, dont on trouve les ossements dans les terrains appartenant à la cinquième période géologique, avaient au moins la taille du plus grand âne d'aujourd'hui, et le chacal ne dépasse jamais celle d'un renard. Si l'on m'objecte que le chien ayant beaucoup perdu de celle grandeur énorme, le chacal peut avoir également -dégénéré , je répondrais qu'il faut attribuer cette diminution, dans le chien, à la domesticité , et que le chacal n'y ayant jamais été soumis, n'a pas pu éprouver les mêmes influences. D'ailleurs, ces deux animaux offrent à l'intérieur des différences anatomiques , qui , quoique légères en apparence , sont cependant suffisantes pour entraîner des mœurs et un caractère tout-à-fait opposés , et par conséquent pour établir deux espèces suffisamment tranchées.

Le chacal ou loup doré [canis aureus, Lin.) est à peu près de la taille d'un gros renard, mais il a les jambes plus longues, ce qui le fait paraître plus grand. H est d'un gris brun , avec les cuisses et les jambes d'un fauve clair, et les oreilles rousses en parlie. Quoiqu'on l'ait pris quelquefois pour un renard , sa tète, sa queue, et en général toutes ses formes se rapprochent beaucoup plus du loup. On le trouve dans une grande partie de l'Asie et de l'Afrique, depuis l'Inde et les environs de la mer Caspienne, jusqu'en Guinée.

Les anciens racontaient que le lion , lorsqu'il allait à lâchasse, était accompagné, ou plutôt conduit, par un petit animal qui lui découvrait sa proie. Le roi des forêts, après l'avoir atteinte et terrassée, ne manquait jamais d'en laisser une portion pour son guide qui attendait à l'écart, mais qui n'osait en approcher que quand le lion s'était retiré. On appelait cet animal le pourvoyeur du lion ; mais son véritable nom était resté inconnu. Quelques auteurs du dernier siècle ont cru reconnaître le prudent pourvoyeur dans le chacal, et il s'est même élevé à ce sujet une polémique d'autant plus ridicule que si l'on s'étaitdonnè la peine de remonter à la source de celle histoire, on l'aurait trouvée dans un conte indien de Pilpaï, et le voici : « On demandait un jour à ce petit animal qui » marche toujours devant le lion pour faire partir le » gibier. — Pourquoi t'es-tu consacré ainsi au ser- » vice du lion"? — C'est, dit l'animal, parce que je me » nourris des restes de sa table. — Mais par quel mo- » tif ne l'approches-tu jamais? tu jouirais de son » amitié et de sa reconnaissance... — Oui , mais » c'est un grand, s'il allait se mettre en colère? » Ceci prouve qu'autrefois on écrivait dans les sciences naturelles avec une critique sussi peu éclairée que

dans l'histoire, car jamais le lion n'a eu de pourvoyeur que lui-même, et le chacal n'a de commun avec lui que d'avoir habile les mêmes contrées, je dis d'avoir habité, parce qu'aujourd'hui on trouve encore beaucoup de chacals en Orient et dans d'autres pays, où, depuis long-temps, l'espèce du lion (reléguée dans deux seules parties de l'Afrique) , a totalement disparu.

Les chacals viventen troupes nombreuses, car elles ne sont jamais composées de moins de trente individus, et quelquefois elles en comptent jusqu'à cent, particulièrement dans les vastes solitudes de l'Afrique. Le jour, ils dorment dans l'épaisseur des forêts, ou selon quelques anciens voyageurs, dans des terriers, ce qui me parait douteux, car je ne conçois pas trop comment des animaux carnassiers vivant en Iroupes, pourraient rester sédentaires dans une localité extrêmement bornée, ce que nécessiterait absolument la vie de terriers. Comme ils se refirent volontiers dans des grottes ou des Irous de rochers, quand ils en trouvent l'occasion , ce fait, superficiellement observé, aura donné lieu de croire qu'ils se creusent des habitations souterraines; ou bien encore, le renard ayant élé souvent confondu avec le chacal, on aura attribué à ce dernier des habitudes qui n'appartiennent qu'au premier. Quoiqu il en soit, la nuit ces animaux parcourent la campagne pour chercher leur proie en compagnie, et pour ne pas trop se disperser, ils font continuellement retentir les forêts d'une sorte de hurlement lugubre, ayant quelque analogie avec celui du loup et les aboiements d'un chien. On pourrait en donner une idée en prononçant lentement, et sur un ton très aigu les mots aoua... aoua. Ils sont alors tellement audacieux qu'ils s'approchent des habitations et entrent même effrontément dans les maisons qui se trouvent ouvertes. Dans ce cas, ils font main basse sur tous les aliments qu'ils rencontrent, et ne manquent jamais d'emporter ceux qu'ils ne peuvent dévorer à l'instant. Toules les matières animales conviennent également à leur voracité, et ils attaquent, faute de mieux, les vieux cuirs, les souliers, les harnais des chevaux.el jusqu'aux couvertures des malles et des coffres.

Comme les hyènes, ils vont rendre visite aux cimetières, déterrent les cadavres et les dévorent. Aussi, les Africains, pour mettre leurs morts à l'abri de ces animaux, sont-ils obligés de mêler à la terre dont ils les recouvrent, des grosses pierres et des épines qui. en déchirant les pattes des chacals, les arrêtent dans leurs funèbres entreprises. Si une caravane ou un corps d'armée se mettent en route, ils sont aussitôt suivis par une légion de chacals, qui, chaque nuit viennent rôder autour des campements et des lentes en poussant des hurlements si nombreux et si retentissants, qu'il serait impossible à un voyageur européen de s'y accoutumer au point de pouvoir dormir. Après le départ de la caravane, ils envahissent aussitôt le terrain du campement, et dévorent avec avidité tout ce qu'ils y trouvent de débris des repas, les immondices, et jusqu'aux excréments des hommes el des animaux.

Lorsqu'une troupe de chacals se trouve inopinément en présence d'un homme, ces animaux s'arrèlent brusquement, le regardent quelques instants avec une sorte d'effronterie qui dénote peu de crainte,

puis ils continuent leur roule;. Quoiqu'ils se nourrissent de charognes et de toute espèce de voiries , quand ils en rencontrent, ils ne s'occupent pas moins •le chasser chaque nuit, et quelquefois en plein jour. Ils poursuivent et attaquent indistinctement tous les animaux dont ils croient pouvoir s'emparer; mais néanmoins c'est aux gazelles et aux antilopes qu'ils font la guerre lapins soutenue. Ils les chassent avec autant d'ordre que la meute la mieux dressée, et joignent à la finesse de nez et au courage du chien, la ruse du renard et la perfidie du loup. Pendant qu'une partie de leur hande poursuit bruyamment une gazelle, quelques-uns d'entre eux vont silencieusement, et par petits pelotons, s'embusquer dans les endroits où elle peut passer ; là, ils l'attendent, cachés dans des broussailles, ou des hautes herbes, tapis sur la mousse, et sans faire le moindre mouvement. Lorsque l'animal haletant passe à la portée d'un de ces petits postes, cinq ou six chacals s'élancent à la fois sur lui, et le terrassent aisément pendant que ceux qui étaient à sa poursuite arrivent pour prendre part à la curée.

On a dit que les chacals se jettent quelquefois sur les enfants et les femmes, mais ceci me paraît une exagération que l'on n'appuie sur aucuns faits positifs. Il est plus certain qu'ils poussent quelquefois la hardiesse, malgré leur petite taille, jusqu'à attaquer des bœufs, des chevaux, et autre gros bétail; mais pour cela ils se réunissent en grruid nombre et emploient avec beaucoup d'adresse leur force collective. Ils entrent hardiment alors dans les bergeries, les bassescours et autres lieux habités, et enlèvent, à la vue des hommes, tout ce qui est à leur convenance. On a encore dit du chacal, comme du loup, qu'une fois accoutumé à la chair humaine, il négligeait pour elle toute autre proie. Si l'on voulait réfuter sérieusement ce conte de nourrice, il serait aisé de prouver qu'aucun animal ne peut contracter l'habitude de se nourrir de cadavres humains , parce que chez tous les peuple», même les plus barbares, l'homme vivant respecte l'homme mort, et a soin de le dérober à la voracité des animaux ; plus encore parmi les musulmans qui habitent les mêmes contrées que les lions, les panthères, les hyènes et les chacals. L'étude de l'histoire naturelle offre assez d'attrait à la curiosité, sans qu'on soit obligé d'y coudre grossièrement, comme faisaient les anciens écrivains, des contes absurdes autant que merveilleux.

Malgré ses habitudes perverses, le chacal s'apprivoise très bien quand il est pris jeune, et devient même très caressant pour son maître, auquel il s'attache jusqu'à un certain point. Cet animal, si peu connu en France, et que l'on va voir aujourd'hui comme un objet de curiosité à la ménagerie du roi, aurait néanmoins été commun à Paris, dans le temps de Charles IX , si l'on s'en rapportait à Buffon , qui dit que beaucoup de dames de la cour en avaient au lieu de petits chiens. Mais le grand écrivain se trompe, et a pris pour des chacals des corsacs ou petits renards jaunes [canis corsac), que les femmes avaient en effet mis à la mode, sous le nom d'adive, et qu'elles faisaient venir à grands frais de l'Asie.

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