RUSSIE.— MOSCOU
Aspect général. — Le Kremlin. — Le clocher d'Ivan. — Les églises. — Les couvents. — Le monastère de Troïtzkoié. — Le clergé. — Environs de Moscou. — Promenades. — Bois de Sakolniki. — Les cochers russes.
(premier article.)
La première pensée d'un Français qui visite Moscou, c'est d'y chercher les traces de 1812 ; des emplacements couverts de noirs décombres , s'offrent en effet, de loin en loin, aux regards, comme pour éterniser le souvenir d'un sacrifice immense à la patrie (1) ! Si de tristes idées occupent l'esprit, le magnifique panorama qui se déroule est bien digne de l'égayer ; trois cents églises à brillantes coupoles, quarante couvents, une foule de somptueux édifices , de vastes et beaux jardins : voilà d'abord l'aspect dont on est frappé. Moscou, rebâtie sur ses anciennes fondations, n'est pas, à beaucoup près, aussi régulière que Saint-Pétersbourg; le sol qui la soutient, montueux dans certains quartiers, plat dans quelques autres, rend les communications moins promptes ; mais, découverte dans son ensemble , il faut avouer que le coup-d'œil est délicieux. L'intérieur de Moscou ne renferme plus de maisons de bois; celles qui subsistent encore ne se trouvent qu'aux extrémités des faubourgs ; presque tous les bâtiments réunissent l'élégance à la force ; les dehors en sont entretenus avec le plus grand soin. Ces dômes dorés, argentés , ces toits peints de vives couleurs , la quantité de flèches qui s'élancent dans les airs, celles des colonnes qui décorent la façade des palais, tout cet assemblage est réellement plein de charme. Quand le ciel est pur, la nature active, quand le feuillage des arbres entoure et fait ressortir isolément les nombreuses demeures de l'opulence , on se croirait conduit dans l'une de ces villes créées par les songes d'une imagination orientale, et l'étranger, venu avec des préventions défavorables , ne pourrait en croire ses yeux.
^ De quelque côté que se tournent les regards, ils s'arrêtent sur des objets qui évoquent mille souvenirs ; là , le Kremlin, demeure sacrée des vieux czars et leur dernier asile, dont les murailles , menacées tour à tour par les flèches du Tartare et du Mongol , par les lances du Polonais, et par les mines des ingénieurs de France , restèrent debout au milieu des ruines ; ici , l'échafaud en pierre qu'ensanglanta plus d'une fois la justice du créateur de la civilisation russe, dont la main, armée d'une hache, ne craignit pas d'exécuter sur cette place les arrêts dictés par sa vengeance contre les strélitz révoltés ; non loin de là, l'église nommée Vassili-Blagennol , création bizarre d'une imagination déréglée, monument d'une époque de barbarie ; devant vous enfin, les cinquantecinq galeries ouvertes du bazar, qui portent toutes le nom des différentes espèces de marchandises qu'elles renferment, etqu'embellisentles arcades élégantesqui leur servent de façade. Quel tableau varié présente à l'œil la foule rassemblée sous ces galeries! On voit le turban circassien à côté du chapeau envoyé de Paris, le
(1) Nous ;.vons parlé de la fondation de Moscou et du grand incendie de 1812, tome i de la collection, page 113.
fraque européen à côté de la longue robe asiatique, le bonnet moscovite , le sarrau grossier, la sandale d'écorce, auprès du brillant uniforme et du chapeau militaire qu'ombrage une touffe de plumes flottantes ; autour de cet immense marché, stationnent la voiture à quatre chevaux, le léger droschki, le banc modeste fixé sur quatre roues, et les charrettes primitives formées de deux longues perches, dont les bouts traînent à terre , et qui servent à amener les produits de la campagne. Les regards ne peuvent se lasser de cette diversité de tournures, de costumes et de physionomies; sans cesse la curiosité est excitée dans celte ville, qui semble appartenir à toutes les nations et réunir tous les extrêmes.
L'irrégularité des constructions de Moscou lui donne un aspect étrange qu'on ne pourrait trouver ailleurs; un dôme indien près d'une tour gothique , un édifice grec à côté d'une coupole orientale, présentent une bigarrure qui n'appelle pas l'admiration, et qui pourtant n'est pas sans attraits. Cette bigarrure est moindre, sans doute , aujourd'hui, qu'avant le terrible incendie de 1812; car les maisons particulières qui avaient disparu dans les flammes, ont été reconstruites d'après un système d'architecture à peu près régulier ; mais elle existe toujours dans les édifices publics et dans les églises , auxquelles on a dû conserver, en les réparant , leur physionomie première.
Les détails que nous avons publiés sur le Kremlin sont incomplels (1) ; il faut revenir aujourd'hui sur celte forteresse antique, où semble vivre l'histoire de la vieille Moscovie. On croit que le Kremlin tire son nom du mot tartare Kreml , qui signifie pierre ; il communique avec la ville par cinq portes pratiquées dans les hautes murailles crénelées qui l'enveloppent; l'une d'elles, la porte Sainte, est remarquable par uii ancien usage dont l'origine n'est pas bien constatée ; le factionnaire qui s'y trouve oblige toutes les personnes qui passent à se découvrir, et l'on s'exposerait à un coup de baïonnette en résistant. La consigne est tellement sévère, que si quelque Turc était conduit sous cette voûte, il serait contraint de tenir son turban à la main; aussi, les mahométans qui habitent Moscou, ont grand soin d'éviter ce passage. Un soldat russe, en sentinelle , ne connaît aucun ménagement; il raisonne là bien moins qu'ailleurs encore. Le Kremlin renferme le palais des anciens czars où naquit Pierre Ier, où tant de mémorables événements se passèrent, et dans lequel séjourna pendant un mois Napoléon ; on distingue la fenêlre qui servit d'issue à Démétrius, pour échapper un moment à ses assassins; il sauta d'une hauteur considérable, se brisa la cuisse, fut repris et massacré. Autrefois , les souverains de la Russie étaient dans l'usage de se tenir à cette fenêtre, afin d'y recevoir les suppliques de leurs sujets ; la pierre sur laquelle les pétitions étaient déposées se voit encore dans la cour.
Dans le Kremlin, sont aussi le palais du patriarche , le sénat, l'arsenal, la cathédrale de l'Assomption , l'église de l'Annonciation et celle de Saint-Michel , siège des tombeaux des premiers czars. Sans doute , examinés isolément , ces édifices ne présentent ni la majesté grandiose des monuments gothiques,
(2) Tome i de la Collection, page llï.
ni l'élégance de l'architecture des anciens, mais l'ensemble plaît par sa bizarrerie. Les petits clochers et les globes étincelanls d'or qui couronnent le faite du palais et le toit des églises , le mélange des dessins et des couleurs, le grand nombre de terrasses, de balcons et de rampes, tous les styles et tous les systèmes confondus appellent l'attention sur cette réunion de monuments , tantôt massive et lourde , tantôt légère et brillante, mais toujours originale. Le trésor du Kremlin contient mille objets précieux; en accordant un coup-d'œil à chacun de ces objet* qui ont appartenu aux différents monarques de Russie , depuis Vladimir Monomaque jusqu'à Catherine II , on parcourt toute l'histoire de cet empire, on assiste aux grands événements dont il fut le théâtre; et les couronnes de Kazan, d'Astrakan, de Sibérie, de Géorgie et de Pologne , sont là pour rappeler ses nombreuses conquêtes. La salle des armures contient une innombrable quantité d'armes, rangées par ordre de dates et de nations ; on distingue au milieu de quelques trophées, le simple brancard sur lequel était porté Charles XII , pendant la bataille de Pultawa. L'escalier de pierre qui conduisait au trésor est célèbre par les massacres que les strélitz y commirent durant la révolte que suscita la sœur de Pierre I". C'est aussi là que le jeune Ivan Nariskin fut arraché aux mains du patriarche, par les furieux que ne put intimider l'image de la Vierge ; ayant vainement demandé, pendant deux jours , la mort de cet enfant, ils menacèrent d'incendier le palais, si la victime ne leur était livrée; dès qu'ils en furent saisis, ils coupèrent son corps en lambeaux , et piquèrent aux pointes de la balustrade, sa tête, ses mains et ses pieds.
Le clocher d'Ivan Velikoï, très vénéré à Moscou, fut destiné à perpétuer le souvenir d'une affreuse famine qui se fit sentir en Russie , vers l'an 1600 , sous le règne du czar Roris Godounof ; on distribua du pain et de l'argent aux pauvres, sous la condition qu'ils aideraient les maçons dans divers travaux que ie czar fit exécuter. La croix en or qui se trouvait au haut du clocher, fut emportée lors de l'invasion en 1812, et elle fut abandonnée pendant la retraite avec les bagages ; celle qu'on y voit maintenant est en bois couvert de cuivre doré. On compte trente- deux cloches dans cette tour, au nombre desquelles est celle du fameux beffroi de Nowgorod , dont le son lugubre appela tant de fois les citoyens au carnage. Près de la tour d'Ivan , on vient admirer la plus grosse cloche qui jamais ait été fondue, et que nos lecteurs connaissent déjà (1).
Le nombre sacré des Russes est quarante. Avant l'incendie de 1812, il y avait, prétendent-ils, quarante fois quarante églises à Moscou; voilà ce qui lui méritait le nom de Ville-Sainte; il y a sans doute ici exagération. Moscou ne renferme, depuis sa reconstruction, que trois cents églises, à part celles du Kremlin. Indépendamment des églises et des monastères devant lesquels le peuple ne passe jamais sans faire de nombreuses prosternations, il y a dans les rues des images très richement encadrées qui n'attirent pas moins de respect. Aussi, voit-on continuellement les mougiks, la tête nue, s'épuiser en humbles révérences ; la quantité de signes de croix qui
(3) Voyez tome i de la Collection, p.iffc1&.
se font en un jour à Moscou est incalculable. Tous les emblèmes sacrés sont entourés de pierreries; on n'a l'idée d'un tel étalage qu'en le voyant. La forme singulière des coupoles qui surmontent les églisesétonneleplusl'Européen;cescoupolcsdonnent aux églises chrétiennes une physionomie orientale, mais elles ne sont point les copies exactes des dômes quibrillentau faîte de Sainte-SophieàConstantinople, et des anciennes églises de la Grèce ou de l' Asie-Mineure ; des archéologues ont recherché avec scrupule dans quelle partie du monde on pourrait retrouver les modèles de ces coupoles, et c'est sur les tombeaux des rois persans qu'ils ont cru les rencontrer. Quoiqu'il en soit de cette opinion , l'œil ne peut se lasser de l'aspect étrange qu'elles présentent, et celles de l'église de Vassili-Rlagennoï l'emportent sur toutes les autres par leur bizarrerie et leur variété. Ce temple est certainement l'édifice le plus merveilleux qu'ait pu créer une imagination déréglée. Comme toutes les églises russes, il n'est point remarquable par la grandeur de ses proportions, et l'on en conçoit facilement les motifs : la rigueur du climat ne peut permettre ces vastes dimensions qui distinguent les autres églises de la chrétienté. Il en est même plusieurs, et nous l'avons dit déjà, qui ont deux étages, dont l'un peut être chauffé. On compte dix-sept coupoles sur le toit de Vassili-Rlagennoï, toutes différentes par leur forme, leur couleur et leurs proportions. C'est cependant un architecte italien qui construisit cette église, en 1554, en action de grâces de la prise de Kazan, sous le règne et par les ordres d'Ivan, surnommé le Terrible ; cet artiste qui avait vécu en Italie, à l'époque de la renaissance des arts, voulut-il créer un monument qui fût en harmonie avec la barbarie du prince qui le commandait"? On serait tenté de le penser, et certes, il ne réussit que trop bien à plaire au farouche Ivan, si l'on doit ajouter foi à ce que raconte la tradition. On prétend que, charmé de ce prétendu chef-d'œuvre, le czar lit crever les yeux à l'architecte pour qu'il ne luifûtpluspossiblede reconstruire un pareil temple. Suivant d'autres récits, Ivan, qui avait ordonné à l'artiste d'élever le plus bel édifice que son talent pût inventer, et qui était convenu du prix avec lui, se serait informé avant de le payer, si, en recevant le double de la somme, il ne lui aurait pas été possible de faire encore quelque chose de mieux; et, sur sa réponse affirmative, il lui aurait fait trancher la tête, en disant qu'il l'avait trompé, puisqu'il avait promis de construire un monument que son art ne saurait surpasser.
Si les églises sont en grand nombre à Moscou, les couvents et monastères qui s'élèvent dans ses murs et dans les environs, ne le cèdent pas en quantité ni en magnificence. Et d abord le monastère de Tchoudoff au Kremlin, qui renferme les cendres de Saint- Alexis , son fondateur; c'est dans ce monastère que le grand prince Vassili Vassiliévitch , relégua le métropolite Isidore, qui avait essayé de réunir les deux églises en reconnaissant l'autorité du pape. Parmi les tombes, on remarque celle du philosophe Épi— phane, nommé sur son épilaphe le plus sage interprète des écritures, et celle de Siméon, dernier czar de Kazan. Le couvent de Vosnessénié fut bâti par la princesse Eudoxie, qui, en mourant, prit le voile ; ses reliques sont conservées dans une très belle
châsse en argent. Ce couvent contient les tombes de trente-cinq grandes duchesses ou czarines. Le monastère nommé Znamenskoï, occupe la place où se trouvait la maison des boyards de la famille des Romanoff; il fut bâti en 1613, par Mikaêl Féodorovitch, lorsqu'il monta sur le trône. Le monastère PélrofT renferme six églises, dont celle de Saint- Serge, ainsi que le clocher et les cellules furent construits en 1690, par l'ordre de Pierre-le-Grand ; ce fut dans ce couvent qu'on enterra ses oncles, de la famille des Nariskins, massacrés par les strélitz. Le monastère de Stréténié fut fondé en action de grâces de la délivrance de la Russie, que Tamerlan avait menacée d'une invasion.
Nous publions deux vues du monastère de Troitz-
koïé, le plus riche de tout l'empire, après celui de Pctschersk à Kiew ; ce monastère, placé sous l'invocation de la Sainte-Trinité, est d'une richesse inouïe, et il l'était encore davantage avant que l'impératrice Catherine n'eût ordonné, par un oukase, que les terres des couvents seraient réunies au fisc et qu'il serait alloué des sommes pour l'entretien du clergé régulier. Le monastère de Troitzkoïé est dans le gouvernement de Moscou, sur la grande route qui conduit à Rostow ; situé sur une élévation qui domine d'autres collines d'une moindre hauteur, on l'aperçoit à plus de trois lieues de distance. Au commence'mentdu XIVe siècle, Saint-Serge se retira dans les bois qui se trouvaient sur l'emplacement qu'occupe aujourd'hui le couvent , y bâtit un petit ermi-
Première vue du couvent de Troitzkoïé. )
tage et une église en bois. Rientôt la vertu et la réputation de sainteté de Serge y attirèrent d'autres moines qui, pour se fixer auprès de lui, élevèrent d'autres cellules. Leur nombre resta long-temps à douze, mais ensuite il augmenta considérablement; ce fut là l'origine du couvent, et ensuite du bourg de Troïtza. Après la mort du saint, arrivée en 1393, surgit une invasion de Tartares; ils brûlèrent nonseulement le couvent, mais ils détruisirent et ravagèrent toutes les habitations des environs. Un nouvel ermite, aidé desbienfails des grands de l'état, rebâtit le monastère sur un plan plus vaste et plus beau.
Toutefois, on ne doit attribuer la puissance et la renommée de ce couvent qu'à son fondateur primitif, et en voici l'explication : En 1380, Saint-Serge décida par ses conseils le grand duc Pmifri Ivano-
vilch, non-seulement à résister aux Tartares, mais encore à les attaquer au-delà du Don; il lui donna deux guerriers, alors moines dans son couvent, qui maintinrent le prince dans ses bonnes dispositions , lui rappelant sans cesse la promesse que lui avait faite le saint , d'une victoire éclatante ; ces deux moines combattirent à la tête des troupes, et faisant des prodiges de valeur, ils contribuèrent à la célèbre victoire qui mérita à Dmilri le surnom de Donskoï. La reconnaissance du souverain n'eut pas de bornes; il combla de richesses le couvent et les religieux, et ses successeurs rivalisèrent à qui donnerait davantage. Trente ans après la mort du saint, on fit une châsse à son corps , et la dévotion pour lui fut extrême. On baptisa dans ce monastère , en 1530, le czar Iwan ; ses parents , après la cérémonie , allèrent consacrer
l'enfant à Saint-Serge et le déposer dans son tombeau ; aussi, Iwan eut pendant toute sa vie une dévotion particulière pour Saint-Serge; attribuant à sa protection le succès de ses armes, il enrichit le couvent après la prise d'Astrakan , et il ajouta de nombreux bâtiments en pierre à ceux qui existaient déjà.
Les grandes richesses accumulées dans ce couvent, le mirent à même de donner d'utiles secours à la ville de Moscou, pendant les guerres civiles causées par les faux Dmitri , soutenus par les Polonais, qui parvinrent à envahir plusieurs provinces russes et à s'emparer de la capitale. Pour la priver de cet appui, les Polonais se décidèrent à mettre le siège devant le couvent ; après un an et demi de travaux et de combats , ils furent forcés de le lever et d'évacuer toute la contrée. Dans plusieurs occasions, le monastère de Troïtzkoïé offrit des sommes considérables aux souverains russes , dont les trésors épuisés ne pouvaient suffire aux besoins de l'état. Pendant l'interrègne qui suivit la prison du czar Vassili-Ivanovitch , le supérieur Dionisius , envoya cinquante hommes d'armes et d'autres secours à Moscou ; un moine de ce couvent, Abraham Polizine , parcourait la ville, et, par son éloquence et son patriotisme , négociait la paix entre les seigneurs russes, que la désunion empêchait d'agir de concert pour chasser les Polonais ; il parvint à engager le célèbre prince Pojarski à marcher sur Moscou , et on lui doit une grande partie des succès de ce général. Dans la suite, ce couvent eut encore la gloire de sauver Pierre-le-Grand et son frère , qui vinrent s'y mettre à couvert des entreprises des strélilz; ce souverain , ainsi que ses successeurs jusqu'à l'empereur Alexandre , ont tous enrichi le magnifique monastère, et l'ont agrandi par de nouveaux bâtiments.
Le couvent de Troïtzkoïé est entouré d'épaisses murailles flanquées de huit hautes tours gothiques ; les quatre tours des angles sont entourées de bastions; du côté de l'est se trouve un fossé revêtu de maçonnerie sur lequel sont deux ponts de briques. L'église principale de la Trinité a été bâtie sur le tombeau de Saint- Serge ; presque toutes les statues qui sont dans cette église sont en argent massif; elle renferme en outre des richesses immenses en vases sacrés, lustres, candélabres et autres ornements en or couverts de pierres précieuses ; le grand clocher, qui est d'une belle architecture , a été commencé sous le règne de l'impératrice Anne, et achevé sous celui de Catherine II. Le couvent renferme en tout , neuf églises , plusieurs chapelles , de vastes réfectoires , le palais impérial , celui de l'archevêque , un séminaire où plus de trois cents élèves sont entretenus et fort bien instruits. On y remarque la chambre du trésor, dans laquelle on conserve encore les habits sacerdotaux richement brodés en pierres précieuses et en perles fines. Enfin, le monastère de Troïtzkoïé est, sans contredit, un des plus somptueux qui existent, et, en même temps, un des plus remarquables par les grands événements historiques qu'il rappelle, par les hommes célèbres qu'il a fournis , et par les services importants qu'il a rendus à la patrie.
Dans ce couvent, l'étranger reçoit une hospitalité , quelque peu intéressée, il est vrai, mais toujours noble et grande ; nous rapporterons le fait suivant , qui peut donner une idée de l'esprit monacal dans ces
contrées lointaines : a En arrivant à la porte de la sainte retraite , écrivaient en 1829 deux voyageurs français, l'un de nos domestiques alla sonner la cloche d'appel. Nous attendîmes assez long-temps; un moine enfin parut , ouvrit une fenêtre, et, n'apercevant que notre envoyé, s'informa d'un ton brusque de ce qu'il voulait à celte heure. — Donne-t-on l'hospitalité, mon père? — Qui es-tu? — L'humble esclave d'un noble seigneur. — Va-t'en lui demander à coucher. — Mais, c est pour lui que je réclame un asile , ne voyez-vous pas sa voiture ; ouvrez , car le temps est mauvais. — Je suis à vous, dit le moine avec douceur. Il referma la fenêtre, nous fit attendre encore , sans doute pour aller demander l'agrément du prieur, et revint nous ouvrir avec toutes sortes de démonstrations respectueuses. Il était trop tard pour voir l'église ; d'ailleurs, on nous apprit que le chapitre était , depuis quelques jours,occupéàlarécapitulation desobjets sacrés, etqu'il nepermettaitàpersonnedele visiter pendant ce temps. On nous servit à souper avec abondance ; un assortiment de bons vins était à notre disposition ; le moine, bien que nos domestiques fussent présents , se tenait debout devant la table , attendant nos ordres et nos désirs. C'était un homme d'une trentaine d'années , grand , mince et pâle ; à toutes les questions qui lui étaient adressées , il répondait par un profond salut, tenant les mains baissées et jointes. Le lendemain, il vint nous apporter le thé, et savoir si nous étions satisfaits de la nuit ; nous le priâmes de nous dire le montant de notre dépense : vous ne devez rien, répondit le moine , quoique pauvres , nous nous faisons un devoir d'accorder gratuitement l'hospitalité à tous ceux qui la demandent ; mais l'église peut recevoir vos offrandes , plus on lui fait de sacrifices , plus on est agréable au ciel. — Voilà donc pour la sainte église, dit l'un de nous , en mettant deux pièces d'or dans l'humble main du moine : puisse le ciel nous être secourable ! — Il vous le sera , certainement, répondit l'hospitalier personnage , si vous continuez, messeigneurs , à l'honorer comme vous le faites ici.» On aurait tort de penser que le peuple russe , esclave des croyances les plus ridicules, et de mille préjugés , joint à sa dévotion exagérée , qui n'a guère pour objet que les pratiques extérieures de la religion , la haine de tous les autres cultes. Il n'est point de nation qui pousse plus loin la tolérance. Le Russe réserve ses saluts , ses génuflexions et ses signes de croix pour ses églises et ses images ; mais il entre sans scrupule dans le temple consacré à une autre croyance que la sienne , il y porte un maintien décent, respectueux; le juif, le mahométan , le protestant ou le catholique ne lui inspirent aucune aversion ; il ne les blâme point, jamais il ne les persécute. Il faut bien le dire, et nous ne craignons pas d'être démenti , le clergé ne jouit en Russie d'aucune considération, et , à l'exception de quelques évêques , il n'exerce nulle influence sur le peuple ; son éducation ne le sépare point assez des dernières classes pour qu'elles l'entourent de leur respect; en général , les mœurs de ces prêtres sont peu propres à les faire honorer. Les seigneurs russes, d'ailleurs, ne donnent point l'exemple de la vénération pour les ministres du culte , et leur conduite envers eux n'est pas de nature à les relever aux yeux des masses. Lorsqu'un ecclésiastique de village vient visiter le
seigneur de l'endroit , jamais il n'est l'objet de ces égards que devrait commander le caractère dont il est revêtu , on ne l'admet pas même au salon ; le maître donne ordre à ses valets de le l'aire dîner à l'office; c'est au milieu d'eux qu'il prend son repas, et souvent son intempérance , en attirant les risées des esclaves, vient ajouter au mépris qu'avaient provoqué les dédains du seigneur. Les prêtres appartenantau clergé séculier doiventêtre mariés, et, silamort leur enlève leur femme, ils ne peuvent rester libres et veufs. Les archevêques, les évêques, les métropolites , doivent , ainsi que les prêtres attachés à un ordre monastique , garder un éternel célibat.
Voici une anecdote dans laquelle figure un évêque, qui, en instruisant d'une coutume du pays, fera voir que l'habileté des escrocs de Moscou ne le cède en rien à celle des escrocs de Paris. Quand le fils ou la fille d'un seigneur se marie, c'est habituellement un évêque qui célèbre la cérémonie nuptiale dans la chapelle du château, et il est d'usage de lui remettre, au moment où il s'éloigne , un paquet cacheté, contenant une assez forte somme d'assignations (nom du papier monnaie). Un évêque avait rempli cet office dans un palais des environs de Moscou , et en retournant vers sa demeure , il comptait dans sa voiture les témoignages de reconnaissance qui lui avaient été offerts ; déjà même , ne trouvant pas la générosité du noble Russe en harmonie avec sa fortune, il s'étonnait de la modicité de la somme , lorsque son équipage est arrêté par un homme à cheval , accourant au galop , et revêtu de la livrée de la famille que venait de quitter le prélat. Cet homme s'adresse à l'évêque , et en le suppliant, de la part du seigneur, d'excuser l'erreur qu'on a commise , le prie de lui rendre le paquet qu'il vient de recevoir; en même temps, il lui en présente un autre fermé de trois cachets et beaucoup plus épais que le premier. L'évêque souriant à l'espoir d'une plus rich^ récompense , remet les assignations au messager qui part aussitôt , emportant et les roubles et la bénédiction du pontife. Celui-ci s'empresse d'ouvrir le nouveau paquet : que voit-il? une collection de vieux journaux.
Les environs de Moscou ont peu d attrait; on n'y voit point, comme aux alentours de Paris, des lieuxde distraction où les commerçants et la bourgeoisie puissent aller se délasser le dimanche, des fatigues de la semaine; toutefois les forêts sont moins sévères et marquent un meilleur sol, une plus douce température qu'à Saint-Pétersbourg; elles ne nourrissent plus d'ifs, de sapins, aucun de ces arbres noirs; mais des chênes, des hêtres, des bouleaux dont le feuillage est gracieux. Si les paysans avaient plus d'ordre, de goût, ou plutôt s'ils avaient quelque indépendance, la campagne pourrait devenir très productive ; mais il n'y a que les grands seigneurs qui prennent soin de leurs propriétés ; le serf qui ne possède rien néglige la terre la plus fertile.
Les promenades sont multipliées à Moscou ; la plupart se font à des monastères ou à des églises, et, comme celles de Longchamp, à Paris, il paraît qu'à leur origine, elles eurent pour but un pèlerinage ou tout autre acte de piété : elles offrent aux habitants de riantes compensations pour la longueur et la rigueur de leur hiver. La promenade de la veille du dimanche des Rameaux a lieu au Kremlin ; on l'aUend
avec d'autant plus de plaisir, qu'elle ouvre ordinairement la belle saison. Pendant la semaine de Pâques, la foule se rend à Novinsky, quartier paisible le reste de l'année, éloigné du centre, et qu'on pourrait comparer au Marais ou aux extrémités du faubourg Saint- Germain, à Paris; alors une ville s'élève comme par enchantement et se peuple de tous les saltimbanques, funambules, escamoteurs qui sont habituellement groupés dans une grande capitale. Mais la promenade du 1er mai est celle dont, à juste litre, Moscou se glorifie le plus. D'après sa dénomination (promenade à la station allemande), elle paraît remonter au règne de Pierre-le-Grand, et être une coutume introduite par la colonie de celte nalion. Elle se fait dans un bois situé près de la barrière de Sakolniki: nous en donnons la gravure. Quand la saison est favorable, ce rendez-vous de toute une population présente un coup-d'œil des plus variés; on peut y dessiner les costumes de presque tous les habitants du globe : Juifs, Grecs, Turcs, Arméniens, Persans, Chinois, Africains, Européens, toutes ces nations fraternisent le mieux du monde. La richesse des costumes ne le cède en rien au luxe des équipages qui s'avancent et se croisent en tous sens. Le mouvement est général; la jeunesse moscovite, semblable à une armée qui se dispose à camper, erre sur tous les points et se laisse aller aux premières émotions qui naissent avec le printemps ; on vient là secouer la tristesse d'un hiver monotone et de ces monceaux de glace qui encombrent le sol pendant six mois. Le bois peuplé d'arbres, parmi lesquels des lémoins centenaires de la fête du 1" mai, continuent de prêter leur ombre de génération en génération, offre ses dômes de verdure à la multitude qui vient y consommer un frugal repas. Enfin toutes les classes prennent part à cette fête du 1er mai ; c'est un joyeux hommage rendu au printemps; chaque année la file des équipages, calèches, droschkis, dépasse le nombre de trois mille.
Puisque nous parlons des voitures, c'est peut-être ici le lieu de consacrer une mention aux cochers russes dont l'adresse et l'intrépidité méritent bien un souvenir. Placé sur le siège et conduisant quatre chevaux attelés de front, avec des cordes qu'il partage entre ses deux mains, un cocher russe semble ne connaître aucun danger; pour peu que la route ne soit pas impraticable, il lance ses chevaux au galop, et ne faisant du fouet qui pend à son bras qu'un usage 1res rare, c'est avec la voix qu'il excite ses robustes coursiers. Durant une station, qui souvent se compose de plus de huit lieues, il ne cesse pas un instant de parler à ses chevaux qui paraissent le comprendre, et, moins despote envers eux que son seigneur ne l'est envers lui, jamais il ne leur adresse un ordre sans en déduire les motifs. Le cocher russe varie ses discours et l'inflexion de sa voix suivant l'âge, les forces physiques ou les qualités morales de chacun de ses quatre chevaux; il s'adresse à l'expérience du plus vieux et lui démontre la nécessité de donner un bon exemple à ses compagnons ; il gourmande la paresse de celui qui, resté plusieurs jours à l'écurie, doit expiei cette inaction par une nouvelle ardeur.