LES AMOURS DES PLANTES
Les plantes sont des êtres vivants, qui, de même que les animaux, naissent d'un œuf, se développent, croissent, se multiplient et meurent. Elles ont des sexes; l'amour est leur principale condition d'existence, car cette passion créatrice étend son empire sur tout ce qui existe. Sans cesse elle lutte contre l'affreux génie de la mort, et si elle n'a pas pu lui arracher les individus, au moins est-elle parvenue à soustraire les espèces à ses irrévocables arrêts ; les individus meurent ; mais, grâce à l'amour, les espèces sont immortelles. Cette puissance mystérieuse se révèle sous toutes les formes et de mille manières; tous les êtres lui obéissent avec joie, car c'est la plus douce des tyrannies. Nous allons soulever un coin du voile dont la nature s'est plu à la cacher dans les végétaux.
Si nous examinons un lis (à droite sur notre gravure), nous voyons, au milieu de la Heur, une petite colonne dont le sommet est couronné par un renflement arrondi. Cette colonne, prise dans sa totalité, est ce qu'on appelle le pistil , ou organe femelle, et nous l'avons figuré séparément au-dessus du lis, à droite. Il se compose d'un renflement terminal, nommé stigmate; d un autre renflement plus considérable placé à la base, n'étant autre chose que le premier rudiment du fruit, et ayant reçu le nom d'ovaire; enfin, d'un filet nommé style, entre le sommet et la base.
Nous voyons toujours au centre de la fleur, et autour du pistil, six filets nommés étamines et constituant l'organe mâle. Chaque filet, plus ou moins long selon l'espèce , porte une sorte de petit sac membraneux, nommé anthère, et cette anthère est remplie d'une abondante poussière jaune qui est le pollen. Si nous examinons cette poussière à une forte loupe, nous verrons que chacun de ses grains n'est rien autre chose qu'une petite vésicule renfermant une liqueur assez limpide.
Ce lis a dans la même enveloppe des organes mâles et des organes femelles. Aussi est-il hermaphrodite , ebose très commune dans les fleurs , et moins rare qu'on ne pourrait le croire dans les animaux; car des classes entières, par exemple, les huîtres, les moules, ces anodontes qui sillonnent le sable de nos rivières, et tous les mollusques à deux coquilles, ont également les deux sexes réunis et sont hermaphrodites.
Mais si nous examinons le chanvre, la brione, l'épinard, le mûrier, et une foule d'autres végétaux , nous ne verrons dans toutes les fleurs de certains individus que des organes mâles, c'est-à-dire des étamines et pas de pistils, et, pour trouver des fleurs femelles, n'ayant que des pistils sans étamines, il faudra chercher une autre plante de la même espèce, que nous trouverons certainement dans les environs et peut-être tout à côté de son mâle. Les botanistes ont nommé diolques ces végétaux qui ont les sexes séparés sur des pieds différents.
Quelques autres espèces de plantes ont des fleurs mâles sur un rameau, et des fleurs femelles sur un autre rameau du même pied; dans ce cas, on les dit monoïques. Comme si la nature s'était attachée à repro- Qulre constamment des types semblables, elle a éga-
lement créé des animaux que l'on pourrait nommer monoïques. Tels 6ont , par exemple, ces colimaçons qui traînent lentement leur maison nacrée sur les fleurs de nos jardins ; chaque individu porte d'un côté de son corps l'organe femelle, et de l'autre côté, l'organe mâle.
Voyons maintenant comment s'opère la fécondation dans les plantes, et c'est ici l'acte le plus merveilleux de la nature. Le stigmate, ou organe femelle, est percé à son sommet de petites ouvertures d'où partent des canaux excessivement déliés, qui suivent le style dans toute sa longueur, et vont aboutir ua milieu de l'ovaire, dans la petite loge où sont placés les rudiments ou embryons des graines. Il faut, pour que ceux-ci s'animent et deviennent des graines fertiles capables de germer, que la liqueur fécondante du pollen les baigne et leur communique la vie. Pour cela, lors de la floraison, le pollen des élamines, échappé des anthères qui s'ouvrent, tombe sur le stigmate; la vésicule qui contient la liqueur fécondante éclate aussitôt qu'elle se trouve en contact avec lui, et cette liqueur s'insinue jusque sur les embryons par les canaux déliés du pistil. Dès lors, la fécondation est opérée, et les embryons grossissent et se développent jusqu'à ce qu'ils soient devenus des graines parfaites. Si, au contraire, il n'y a pas eu fécondation, ils s'oblitèrent rapidement, avortent, et la fleur ne donne pas de graines. C'est ce qui arrive à ces magnifiques monstres que nous appelons des fleurs doubles, tels que la rose cent-feuilles, les œillets à carte, les belles giroflées à fleurs pleines, etc.
Mais pour que les grains de pollen portés sur le stigmate y éclalent et laissent couler la liqueur fécondante de leurs vésicules déchirées, il faut qu'ils se trouvent en contact avec l'humidité, car l'eau seule a la singulière propriété de les faire éclater dès qu'ils la touchent. Aussi, observons le pistil d'une fleur au moment de la fécondation, nous trouverons constamment le stigmate mouillé ou au moins très humide Cette observation, qu'il est très facile de répéter en jetant quelques grains de pollen dans de l'eau où on les verra aussitôt éclater, cetle'observation, dis-je, sert à expliquer avec certitude comment la pluie eu des brouillards humides, au moment de la floraison, font avorter les récoltes.
Tout le monde conçoit comment le pollen d'une fleur hermaphrodite peut tomber des anthères sur le stigmate ; mais on me demandera comment cela se peut faire dans les plantes monoïques, lorsque le mâle et la femelle sont à quelques pas l'un de l'autre, et quelquefois même à une grande dislance. Pour parvenir à son but, la nature emploie plusieurs moyens mystérieux que nous allons néanmoins révéler.
Pour peu que vous ayez vécu dans un monde corrompu, je veux dire dans la société en général, vous devez savoir qu'il se trouve toujours assez de gens complaisants qui se chargent volontiers des secrètes commissions de l'amour. Eh bien! qui croyez-vous qui, pour les fleurs, se charge de ce message peu honorable? C'est le fidèle amant de Flore, tant chanté par les anciens poètes , c'est le Zéphir. Son haleine se charge de transporter le pollen à des distances très considérables, et quelquefois en si grande abondance que, lorsqu'il le laisse retomber sUr fà térrW'&I en
est teint on jaune. C'est ce fait, assez commun à proximité des grandes forêts de sapins, qui a donné lieu aux contes que l'on a débités sur des pluies de soufre. Comme je l'ai dit, au moyen du vent, le pollen des tleurs mâles peut être porté et féconder a une irés grande distance. Un auteur (Jovianus i'ontanus) raconte que, de son temps, on cultivait deux palmiers, l'un mâle, à Blinde, l'autre femelle, dans un bois à Otrante , qui en est éloigné de quinze lieues. Il fut de longues années sans porter de fruits; mais enGn, sa tige s'élant élevée au-dessus des autres arbres, il put voir son mâle de lirinde, et produisit, dit le porte latin. D'ailleurs, il n'est personne qui n'ait remarqué, au moment de la floraison du chanvre, les tourbillons de poussière pollénique qui s'en élève dans les airs à la moindre agitation que le vent communique aux plantes.
Quel que soit le mode de transport du pollen , la fécondation a lieu si on le met en contact avec le stigmate de la femelle. Gleditch avait à Bcrîin un palmier femelle qu'il cultivait avec le plus grand soin, sans en avoir pu obtenir de fruits. Il écrivit à un de ses amis, à Dresde, qui lui envoya dans une lettre un peu de pollen de palmier mâle, il en couvrit les stigmates du sien, qui, pour la première fois, lui donna des dattes.
J'ai vu M. Lémon, habile cultivateur, dont les amateurs de fleurs ont à regretter la mort, conserver dans des sacs de papier, pendant près d'un mois, du pollen de pivoine, s'en servir ensuite pour féconder des espèces plus tardives, et obtenir un succès complet. Du fait bien connu de la fécondation des plantes, les botanistes ont tiré la conséquence singulière qu'on pouvait croiser deux espèces différentes, comme on le fait de l'âne et de la jument, et en obtenir des enfants hybrides, tenant à la fois du père et de la mère. Des horticulteurs se sont aussitôt empressés de mettre cette théorie en pratique, et voici comment ils ont agi : Avec des ciseaux fins et pointus, au moment même où une fleur venait d'éclore, ils ont coupé toutes les anthères afin d'empêcher la fécondation naturelle ; avec la pointe d'un pinceau bien sec, ils ont été enlever du pollen sur une fleur du même genre, mais d'une autre espèce, puis ils l'ont apporté sur le stigmate de celle qu'ils avaient soumise à la mutilation. Dans le plus grand nombre des cas, c'est-à-dire quand il y avait analogie suffisante, la fécondation a eu lieu, les graines ont mûri, et, semées, elles ont produit des individus qui ressemblaient à leur père par de certains caractères, et à leur mère par d'autres; ou quelquefois, qui ne ressemblaient ni à l'un ni à l'autre ; ceci m'est arrivé à moi-même. J'ai obtenu de la digitale pourpre et do la digitale à grande fleur, une hybride qui n'avait pas le moindre Irait de ressermblance ni avec l'une ni avec l'autre.
C'est par ce croisement adultérin, que les jardiniers ont créé ce nombre immense de variétés de primevères, œillets, rosiers, etc., et les roses noisettes, aujourd'hui si belles et si nombreuses, n'ont pas d'autre origine. Le premier pied a été obtenu en Amérique par M. Philippe Noisette, au moyen de la fécondation artificielle, faite au pinceau, du rosa indica par le rosa moschata.
Mais a:nsi que dans les métis de l'âne et du cheval, du serin et du chardonneret, etc., les hybrides provenant, non des deux races, mais de deux es-
pèces véritables, sont mulets, et manquent, par conséquent, de la faculté de se reproduire. Il semble que la nature, si ingénieuse pour la conservation des espèces existantes, se refuse absolument à en adopter de nouvelles.
Outre le vent et la main de l'homme, il existe en- ( d'autres intermédiaires de la fécondation, ce sont les mouches et autres petits insectes qui vont butiner sur les fleurs, et voltiger sans cesse de l'une à l'autre. Leurs pattes, leurs ailes, et les poils qui hérissent le corps de la plupart d'entre eux, se chargent depollenqu'ilstransporlentsurles stigmatesdes fleurs femelles. Les Grecs connaissent très bien ce petit mystère de l'amour, et ils en tirent parti dans leur culture. Us possèdent une sorte de figuier dioïque; or, comme dans ces arbres les fleurs sont renfermées dans la pulpe du fruit, le vent n'a aucune prise sur le pollen et ne peut le transporter. Mais un petit insecte sait fort bien pénétrer jusqu'aux fleurs mâles par l'œil de la figue, et lorsqu'il en sort, il a le corps couvert de poussière fécondante. Les Grecs le ramassent alors en grande quantité, et le transportent sur les figuiers femelles qu'il féconde en pénétrant dans les jeunes fruits. On donne à cette opération le nom de caprificalion.
Sous le rapport de la singularité de sa fécondation, la valisnérie {valisneria spiralis), que l'on trouve dans le Rhône et dans la Saône, quelquefois même, dit-on, dans la Seine, est la plante la plus singulière que l'on connaisse. Elle se plaît dans les eaux limpides et peu courantes; elle est dioïque , et le mâle est très souvent placé à une assez grande distance de la femelle. Les fleurs de tous deux naissent au fond de l'eau, près de la racine, où elles restent jusqu'au moment qui doit les voir éclore. Les fleurs femelles sont portées par des pédoncules grêles, excessivement longs, roulés sur eux-mêmes en spirale, absolument comme les élastiques d'une bretelle. Les fleurs mâles sont attachées à la souche de la plante par des pédoncules droits, raides et fort courts. Au moment de la floraison, les pédoncules des femelles se déroulent, ainsi qu'on le voit dans notre gravure ; la fleur monte, gagne la surface de l'eau, et, pour la première et la dernière fois, ouvre son sein aux douces influences de l'air et du soleil. En nageant avec grâce, retenue par son pédoncule, elle attend.
Alors le mâle fait effort sur son lien pour aller la joindre ; il se tourmente, s'agile, a vient enfin à bout de rompre le pédoncule qui le tenait attaché au fond de l'abîme; il s'élance à la surface, ouvre sa corolle, et, poussé par le vent ou le courant, il vogue légèrement vers sa femelle ; il la rencontre, s'attache à elle, et après avoir lancé le pollen de ses étamines, la quitte pour aller faire naufrage un peu plus loin.
Quand la fleur femelle est fécondée, elle referme sa corolle ; son pédoncule se replie et l'entraîne au fond de l'eau, où elle mûrit paisiblement ses graines, à l'abri des nombreux dangers qui pouvaient l'atteindre à la surface.
Tout cela n'est que mécanique, me dira-t-on, et il n'y a pas d'amour sans douces émotions. Eh bien! nous trouverons aussi dans les plantes, ces signes visibles de sensibilité. Voyez dans ces marais la charmante fleur de la parnassie (pamassia paluslris) se dessiner sur la noire verdure des herbes aquatiques,
comme l'étoile blanche qui brille dans l'azur des deux. Son pistil est entouré de cinq étamines étendues nonchalamment sur les pétales où elles semblent dormir. Mais l'heure de l'amour vient de sonner; tout-à-coup, par un mouvement spontané, une étamine se lève, s'approche du pistil, le presse, le couvre de son anthère, et le pollen déposé, elle reprend lentement sa première position pour abandonner sa place à une seconde étamine, qui se redresse à son tour pour payer son tribut, et laisser ensuite sa place à la troisième. Toutes font de môme l'une après l'autre, après quoi, elles se flétrissent, et la fécondation est opérée.
Comme on a vu, ce sont les étamines qui vont chercher le pistil, comme si la pudeur était, dans tous les êtres, un apanage donné aux femelles. Cependant, il n'en e9tpas de même dans l'épilobe à épi {epilobium spicatum). Lorsque la corolle s'ouvre, les étamines s'éloignent de l'organe femelle en s'inclinant toutes en un faisceau vers la terre, et c'est le pistil qui se courbe vers elles, au moment de la fécondation.
Les symptômes d'amour sont encore plus extraordinaires dans les gouets, surtout dans ceux des pays chauds. Cependant, on peut les observer assez bien sur le gouet commun ou pied de veau {arum vulgare), qui croit si abondamment dans nos haies. Au moment de la fécondation, la petite colonne ou spadix, qui surmonte les étamines, s'agite, frémit, acquiert une chaleur très sensible, et de verte qu'elle était, devient d'un violet plus ou moins foncé. Dans les gouets étrangers, celte chaleur devient si forte qu'à peine peut-on la supporter avec les doigts.
Dans les conferves et autres plantes, les signes spontanés d'une sorte de sensibilité, que les botanistes nomment irritabilité, sont tout aussi singuliers et tout aussi peu équivoques ; mais le cadre d'un article de journal ne nous permet pas de nous étendre davantage, au moins pour cette fois. D'ailleurs, nous reviendrons peut-être sur cet intéressant sujet.
BOITABD.
( Vue des bains de Wiesbaden. )