‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 77 sur 187 · CHEZ LES CHINOIS · texte numérisé non relu

CHEZ LES CHINOIS

Parmi les peuples anciens qui ont cultivé la musique, l'on peut citer les Chinois comme ayant porté très loin l'amour de ce bel art. Rechercher quel en fut l'inventeur chez eux, ce serait s'exposer à énoncer quelque proposition vague et hasardée. Tout ce que nous savons, c'est que, dès la plus haute antiquité, la musique y fut portée à un point assez avancé. Confucius surtout lui fit faire de grands progrès. Pour

les Chinois, comme pour beaucoup de nations de l'Orient, cet art était plus qu'un amusement ; ils le regardaient comme une chose d'une grande importance, presque comme une langue ; chaque note éveillait dans leur cœur un sentiment fixe et détermimé. Confucius désirait rendre la musique populaire , parce que, selon lui, elle peut servir de véhicule à toutes les nobles pensées dont l'homme a besoin de se nourrir. Son influence est si puissante, selon les docteurs chinois, qu'une des ruses des mandarins de guerre est de semer la licence et le désordre dans l'armée de leurs ennemis en faisant entendre aux soldats des airs voluptueux. Aussi Linghen-Kiéou, l'orphée des Chinois, disait-il, quand je frappe les cordes harmonieuses , les animaux sauvages m'entourent en sautant de joie. Nos mœurs diffèrent tant de celles de cette nation, que nous ne pouvons nous faire une idée de ces effets , même en diminuant beaucoup de leur exagération ; mais au moins faut-il reconnaître que ces peuples ont une sensibilité toute différente de la nôtre. Leur musique ancienne était beaucoup plus avancée qu'elle ne l'est aujourd'hui; cela tient à ce que les livres qui traitaient de cet art, ont été détruits par je ne sais quel empereur forcené qui ordonna de les brûler, et cette perte n'est pas celle qui excite le moins de regrets. Il ne leur reste plus que quelques airs anciens qui se sont transmis par tradition, et qui ont une ressemblance frappante avec les chants écossais. Us ont douze tons, six ascendants et six descendants, entre lesquels se trouvent cinq notes semblables aux nôtres. Ces tons portent le nom de lus. Us n'élèvent jamais la voix par tons ou demi-tons, mais bien par quarts, quintes ou octaves. Leurs idées sur l'harmonie diffèrent totalement de celles des Européens. Tous les musiciens chantent à l'unisson, et les instruments répètent la même note sur le même ton. Leurs instruments sont en assez grand nombre ; ils en ont de huit sortes comme ils distinguent huit sortes de sons. Il en est un qui, ne se trouvant que chez eux , mérite d'être décrit, c'est celui qu'ils appellent king (fig. 1). Ce peuple observateur sut, de bonne heure , mettre à profit certaines pierres sonores qui se tirent de la province de Lean- Tcheou. Leur propriété était connue 2200 ans avant l'ère chrétienne, et on les trouve spécifiées dans le rôle des tributs que la province, nommée cidessus, devait payer à l'empereur. Les plus pures étaient réservées pour les instruments de la maison impériale ; les autres étaient abandonnées aux particuliers. Ces instruments étaient formés de seize pierres taillées selon la règle des lus. Pour rendre le son plus grave, on prenait sur l'épaisseur en en ôlant autant que cela était nécessaire; pour rendre le son plus aigu, on prenait au contraire sur la longueur. Le king, étant à l'octave au-dessus des lus, moyens dits naturels, ses dimensions se prennent sur les lus aigus appelés demi-lus.

Chaque pierre a la forme d'une équerre, et se divise en deux parties; l'une, supérieure ou la caisse a, b, c, i; l'autre, inférieure ou tambour.

Pour trouver le point de suspension, les Chinois divisent la ligne b, e, en deux portions égales; du point de division, ils abaissent une perpendiculaire sur la ligne a, c ; ils font une opération analogue sur l'autre branche de l'équerre, et le point f, de rencontre des

deux lignes, est aussi celui par lequel la pierre doit être accrochée à son support. Le musicien frappe la parlie inférieure de cet instrument avec un maillet de bois, semblable à un gong. Cette pierre, analogue à celle que Pline appelle ralcopfmnos (au son d'Airain), parait être la même qui compose certains rochers de l'Islande. Elle rend un son qui tient le milieu entre le son de l'airain et celui du bois, moins aigu que le premier, moins sourd que celui du second, et plus brillant et plus doux que l'un et l'autre.

Ces instruments se placent sur les marches qui conduisent dans les salles. Les Chinois avaient perdu le secret de construire le king avec la justesse qu'il exige ; ce n'est que lorsqu'on a eu retrouvé un king ancien, que les docteurs ont convenu que les seize pierres, dont il se composait, rendaient quatre Ions au-dessus des douze lus.

La musique est presque un besoin chez les Chinois; toutes les cérémonies de leur religion sont accompagnées d'une sorte de chant grave qui rappelle celui de nos églises. De nombreux musiciens escortent les nouveaux mariés, et des religieux chargés des funérailles, accomplissent leur œuvre avec des rits lugubres et des chants plus tristes encore; des mendiants aveugles courent le pays avec une sorte de vielle, et les mandarins sont toujours précédés de fifres et de timbales. Aussi, ont-ils des instruments pour chaque partie de leur habitation ; le vent se joue dans les clochetles harmonieuses qui pendent aux toits des palais

et des bonzeries. Le king, dont nous venons de parler, placé sur le seuil de leurs appartements, et mis en mouvement par l'aile invisible de quelque génie de la nuit, berce leur sommeil de ses sons éclatants; enfin, dans leurs salons, au milieu d'une foule d'autres instruments à cordes ou à vent, il s'en trouve un où ils se sont plu à étaler tous les caprices, qui, chez eux, distinguent l'art. Cet instrument, appelé ou, est construit en bois d'une espèce de sapin , connu sous le nom de kieou ou tsieou. Il représente un tigre couché (fig. 2), posé sur une caisse qui lui sert de support. Celte attitude de repos exprime, selon les Chinois, l'empire que l'homme exerce sur les animaux les plus féroces. Sur le dos du tigre, s'étend une espèce d'arête formée de vingt-sept chevilles, ayant la pointe en bas, et du même bois que le reste de l'instrument. Ces chevilles ressemblent aux dents d'une scie, et sont appelées tsau-gu. On tire de cet instrument jusqu'à six tons pleins; je ne sais par quelle idée symbolique, il se place au nord-ouest des autres instruments. On le joue sur la fin du concert, en promenant sur le haut des chevilles une planchette mince, du même bois de kieou, et portant un pied de longueur sur un pouce de largeur, et une ligne d'épaisseur. C'est au son de cet instrument qu'ont lieu les danses bizarres, aux mouvements saccadés ou lents, aux poses lascives, exécutées par de jeunes bonzes, devant la table des ancêtres, au milieu d'un banquet.

A. Vàyssière.

( Instruments de musique chez les Chinois.;)

VARAT.

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