DANS LA CATHÉDRALE DE GRENADE
Depuis Rodrigues, dernier roi visigolh de la Péninsule, jusqu'au règne de Ferdinand et d'Isabelle, c'està-dire pendant une période de plus de sept cents ans, il n'y eut pas, à proprement parler, de monarchie espagnole; ce pays était divisé en une trentaine de pays chrétiens et mahométans, ayant chacun son indépendance, sa législation, ses mœurs et ses coutumes distinctes. On peut donc considérer le roi Ferdinand-le-Calholique et Isabelle, sa femme, comme les vrais fondateurs de l'unité espagnole ; leur politique habile prépara à celte puissance l'élévation où elle parvint dans le XVI' siècle, alors que Charles-Quint et Philippe II régnèrent sur les deux mondes. Ferdinand et Isabelle créèrent la Sainte Hermandad, sorte de gendarmerie, au moyen de laquelle ils rétablirent la sûreté des routes ; ils firent démolir la plus grande partie des châteaux et forteresses de beaucoup de seigneurs et de chevaliers qui, n'étant plus nécessaires pour la défense du royaume, ne servaient qu'à donner asileaux criminels; ils annulèrent de nombreuses aliénations de bourgs et autres biens du domaine, faites pour des services supposés ou exagérés; ils réunirent à la couronne les maîtrises des ordres militaires, qui. antérieurement, élaient autant de principautés libres; ils dépouillèrent les grands du droit dont ils avaient joui jusqu'alors d'être conseillers nés des rois, et de souscrire les privilèges ; ils prescrivirent à la magistrature de nouvelles ordonnances et de nouveaux règlements pour une plus prompte et plus impartiale administration de la justice ; enfin ils protégèrent les savants et encouragèrent l'instruction littéraire de la noblesse.
Plusieurs événements principaux dominent le règne de Ferdinand et d'Isabelle ; on peut ainsi les résumer: 1° l'établissement du redoutable tribunal de l'inquisition; 2° l'expulsion totale des Maures du sol de l'Espagne; 3° l'édit sur les Juifs qui les obligeait à se convertir ou à s'exiler du royaume ; 4° la découverte du Nouveau-Monde et les grands voyages de Christophe-Colomb.
Ce fut en l'année 14-80, que Ferdinand et Isabelle fondèrent l'inquisition ; sous l'inspiration de Thomas Torquemada , ils en firent eux-mêmes la demande au pape Sixte IV; Sévilleen devint le berceau; là les inquisiteurs, dont le choix appartenait au roi, d'après la bulle d'érection, commencèrent l'exercice de leur ministère; nommé grand inquisiteur en 1483, le fougueux Torquemada les dirigeait. Bientôt les supplices se multiplièrent dans plusieurs villes, et avec une rigueur telle que deux mille personnes périrent par le feu en une seule année, s'il faut en croire Mariana. Les Aragonais refusèrent de reconnaître celte juridiction impitoyable ; ils saisirent les armes et massacrèrent le chef des inquisiteurs de leur contrée ; ils donnèrent pour cause à leur soulèvement l'incompatibilité des formes judiciaires de l'inquisition avec leurs fueros et leurs coutumes provinciales ; on ne confrontait pas l'accusé, le malheureux était soumis à la torture, et s'il était condamné le roi s'emparait de ses biens.
Nous ne nous livrerons pas à des déclamations vieillies contre l'inquisition; certes, ce serait une rude tâche que de vouloir justifier les rigueurs du saint tribunal; toutefois, lorsqu'on étudie profondément l'histoire, lorsqu'on pénètre dans la vie d'un peuple, dans les nécessités de son gouvernement, on s'explique très bien la formation d'une aggrégation religieuse chargée de protéger en Espagne l'antique foi des ancêtres. Dans une société avancée, l'esprit philosophique trouve de l'écho, la raison humaine a toujours son empire; mais supposez qu'au milieu d'un peuple qui mêlait ses croyances à sa liberté, à ses habitudes, des voix se fassent entendre pour détruire ses préjugés, ses affections, ses souvenirs, alors cette société cherchera à étouffer toute voix importune et la résistance sera terrible. Là, fut l'origine de l'inquisition, tribunal d'enquête et de surveillance difficile à éviter dans une société où ie principe était plus religieux que politique. Quand il s'agissait d'épier la conscience, de surveiller les affections du cœur, de maintenir le prestige de l'autorité, on dut établir une juridiction violente, implacable qui saisissait toutà la fois l'âme et le corps. Nous n'excusons point les horreurs d'un système de répression tout monacal ; mais l'Espagne avait alors besoin de scruter la fidélité et la foi incertaine des populations juives et mauresques, récemment vaincues et toujours prêtes à revenir à leur indépendance. Dans tous les temps de crise on court à ces juridictions exceptionnelles, qui, au nom de certaines idées et de certains intérêts, lancent des sentences de mort contre les opinions qui ne veulent point fléchir sous le joug ; et peu importe que ces gouvernements s'appellent catholiques, philosophiques ou révolutionnaires, c'est leur condition de marcher à la violence, parce que le danger est grand, et que la question de sauver le pays domine toutes les autres.
En plaçant sur son vaste front la couronne des Castilles, Ferdinand conçut la pensée de délivrer l'Espagne de la puissance mauresque ; la chevalerie chrétienne s'était réunie et marchait contre Grenade, le seul royaume où les Mahomélans possédaient encore le pouvoir. Cependant la grande entreprise nationale eût peut-être été abandonnée sans la fermeté d'Isabelle. Ferdinand s'avança vers Grenade, soumise à un nouveau souverain, Boabdil, dont le parti avait
prévalu sur celui de Zagal, qui ne possédait que deux places fortes, les seules qui restassent à conquérir à Ferdinand pour arriver jusqu'à la capitale. Zagal, jugeant toute défense impossible, alla au-devant du vainqueur. Après s'être emparé de plus de cinquante villes et bourgades, Ferdinand se trouva campé dans les environs de Grenade ; toute la Heur de la noblesse espagnole était réunie sous ses drapeaux; chaque guerrier se signalait par de merveilleux exploits. A ce siège célèbre, Gonsalvo de Cordoue, le grand capitaine, fit ses premières armes, et Isabelle déploya toute la grandeur et l'énergie de son caractère. Enfin, l'an 1491, Ferdinand achève la conquête du royaume de Grenade par la prise de la capitale ; le siège avait duré plus de huit mois. Cette glorieuse expédition en finit avec la domination des Maures en Espagne, et valut à Ferdinand le surnom de Catholique. Ainsi furent expulsés de leurs dernières et brillantes cités les sectateurs de Mahomet; Séville, avec ses riches bazars, Cordoue à mille colonnes, Grenade, avec ses minarets élancés, tombaient aux mains de la chevalerie chrétienne. La monarchie espagnole se centralisait. Ce n'était plus ces petits royaumes de pauvres chevaliers, ces colonies retranchées dans la Navarre, les Asluries et le royaume de Léon; une vaste monarchie s'accroissait par la conquête et s'organisait dans toutes ses forces.
Ferdinand et Isabelle touchaient à l'apogée de leur puissance ; quelque temps après la prise de Grenade et la ruine des musulmans, les deux rois, comme on les désignait alors, voulurent accomplir leur mission d'unité religieuse en obligeant, par édit spécial, tous les juifs à sortir du royaume s'ils ne se convertissaient au christianisme. Les juifs, dispersés sur tout le globe, méprisés et opprimés partout , apprirent par leurs calamités à chercher leur subsistance et les moyens de s'enrichir à l'aide de l'industrie et du commerce. Au moyen-âge, pendant que les seigneurs féodaux savaient à peine lire et ne connaissaient que la chasse et les combats, les juifs, appliqués à l'étude des sciences, aux arts, et particulièrement au commerce, s'enrichissaient par leur habileté, leur aptitude, et trouvaient facilement des protecteurs ; en Espagne même, sous le règne d'Alonzo VIII, les juifs, par les lois du fuero Juzgo, copiées sur les lois romaines purent exiger une usure de plus de cent pour cent, tandis que la population chrétienne devait se contenter de douze pour cent de bénéfices. Avec de tels privilèges et un tel monopole pour le commerce de l'argent, comment les juifs n'auraienl-ils pas fait de colossales fortunes, et par conséquent agrandi leur influence d'une manière démesurée, inquiétante pour le prince lui-même?
Afin d'atténuer cette puissance en dehors des forces de l'état, afin de la dominer au moins, Ferdinand et Isabelle publièrent un édit qui obligeait les juifs à recevoir le baptême ou à s'expatrier. Bientôt des milliers de familles quittèrent l'Espagne, emportant avec elles d'immenses richesses; d'autres embrassèrent le christianisme; mais on disait dans le peuple, toujours passionné et injuste, que les nouveaux convertis flagellaient l'image du Christ, qu'ils enlevaient et martyrisaient des enfants chrétiens, et renouvelaient en eux le mystère de la Passion ; les inquisiteurs se , firent l'écho de ces plaintes, el, jusqu'au règne de
Charles III, on punit du bûcher ce peuple malheureux.
Parlerons-nous maintenant do la découverte d'un nouveau monde, par Christophe-Colomb? Dironsnous l'appui, la protection qu'il rencontra auprès d'Isabelle? reproduirons-nous l'injustice de Ferdinand envers le grand navigateur? Ce sont là des faits trop connus pour les répéter ici. En résumé, le règne de Ferdinand et d'Isabelle est un des plus glorieux pour la monarchie espagnole. Les armes de Ferdinand furent nuisibles aux progrès de la France qui voulait dominer l'Italie; il lit de sages ordonnances, diminua les impôts, réforma le clergé ; il affranchit les vassaux de Murcic et de Catalogne do la tyrannie des petits suzerains ; il agrandit ses étals par la conquête de Grenade, de Naples, de la Navarre, d'Oran, des côtes d'Afrique, enfin par la découverte d'un monde nouveau. La probité sévère peut lui reprocher une partie de ces conquêtes; maison ne doit pas oublier que, placé à la tête d'un royaume nouvellement formé par la réunion de deux couronnes, royaume qui excitait la jalousie des autres monarques, Ferdinand avait pour adversaires des princes habileset puissants. Contraint de se mettre à couvert des troubles de l'intérieur, des intriguesdu dehors, Ferdinand, avec moins de forces, mais avec plus de lalenls que ses rivaux,
pouvait-il adopter une autre politique qu'un vast» système do dissimulation? Jamais homme no fut moins esclave de sa parole; il ne tenait aucun compte des engagements et semblait prendre plaisir d'étaler sa mauvaise foi. Ayant appris que Louis XII se plaignait de ce qu'il l'avait trompé à trois reprises différentes : a II en a bien menti, l'ivrogne, s'écria Ferdinand, je l'ai trompé plus de dix. d Aussi nul ne se fiait à lui : o Avant de compter sur ses promesses, jo voudrais qu'il jurât en un dieu auquel il crût, » aimait à répéter un petit prince d'Italie. Après avoir engagé l'Angleterre à s'armer contre les Français, Ferdinand l'abandonna pour conclure une paix avantageuse avec le roi de France ; il ne pouvait guère être aimé chez ces deux nations, et les Français comme les Anglais l'appelèrent perfide. Ferdinand mourut, le 23 janvier 1510, au village de Madrigalejo, près de Consuegra, âgé de soixante-quatre ans; Isabelle, sa femme, n'existait plus depuis le 20 novembre 1504 ; on voit encore leur tombeau dans la cathédrale de Grenade ; c'est un de ces magnifiques monuments de marbre qui peuplent la plupart des vieilles basiliques de l'Espagne , à Valence, à Burgos, comme à Sôville, à Grenade et à Cordoue.
A. Mazuy.
m illl [ ■ ;; ; :
■ ,•:."/ il;
( Tombi'au de rordiiiand et d'Isabelle. )