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LES MANGOUSTES

Je réunis sous ce titre l'histoire de trois animaux qui ont entre eux tant d'analogie, que, considérés philosophiquement, on devrait, je crois, les réunir en une seule espèce, et ne les regarder que comme des variétés produites par le climat et les localités. J'ai vu vivantes des Mangoustes de l'Inde rapportées par le général Latapi, je les ai comparées à celles d'Egypte que l'on élevait au jardin des Plantes, et je n'ai pu y apercevoir qu'une légère différence dans la taille ; telle est aussi l'opinion de Buffon. Quoi qu'il en soit, les espèces mentionnées par les naturalistes sont :

1° La mangouste d'Egypte ou ichneumon [viverra ichneumon, lin.), célèbre par les fables que les anciens ont débitées sur son compte. Elle est à peu près de la grandeur d'un chat; son corps est effilé comme celui d'une marte, et sa queue, longue, très grosse à son origine, est terminée par un flocon de poils noirs.

2° La mangouste des Indes [viverra mungos, lin.), est plus petite, à pelage gris ou brun, avec les mâchoires teintes de fauve. Sa longue queue se termine en pointe.

3° La mangouste du cap (viverra cafra, Cuv.) ne diffère de la précédente que par son pelage qui, au lieu d'être rayé de noirâtre , est d'un gris ou d'un brun uniforme; elle n'a pas non plus de teinte fauve aux mâchoires.

Les mangoustes sont de jolis petits animaux qui habitent les bois, et plus particulièrement le bord des ruisseaux et des rivières. Leur marche est légère, et ils se glissent sans bruit pour saisir leur proie, qui consiste en petits mammifères, en oiseaux, serpents, lézards, et reptiles en général, et même en insectes quand ils ne trouvent pas mieux. Us sont pleins de courage, et non-seulement se défendent avec fureur contre des animaux beaucoup plus gros qu'eux, mais ils n'ont pas même l'air de les craindre. Une mangouste étrangle fort souvent le chat assez maladroit pour lui chercher querelle, et elle se fait respecter par les plus gros chiens, auxquels elle saute audacieusement à la face pour peu qu'ils aient l'air de la menacer. Dans la maison où elle est élevée, elle s'est bientôt rendue maîtresse de la cuisine et des appartements, où nul autre animal ne peut s'introduire sans son bon plaisir. Il est vrai qu'elle n'est pas querelleuse, et qu'ordinairement elle vit bien avec les autres domestiques de sa classe, pourvu qu'ils ne lui disputent rien, pas même la place du coussin sur lequel elle a l'habitude de dormir. En Egypte, et particulièrement au Caire, on élève des mangoustes dans beaucoup de maisons , pour remplacer les chats et faire la guerre aux rats et aux souris. Elles ont pour cette chasse une ardeur et une adresse qui surpassent de beaucoup celle des chats, et l'avantage qu'elles ont sur ces derniers, estque, outrelesrats, elles détruisent les mulots, les belettes, les crapauds si incommodes dans le nord de l'Afrique, les insectes, et en général tous les animaux nuisibles moins forts qu'elles.

C'est surtout pour la destruction des serpents que les mangoustes des Indes montrent une ardeur inconcevable. Sans cesse on les voit fureter sur le bord des marais, et partout où elles pensent pouvoir en rencontrer. Dès qu'elles en aperçoivent un, elles s'é-

lancent dessus d'un seul bond, si elles en sont à portée, et lui écrasent la tête avant que le reptile ait eu le temps de faire un mouvement pour se mettre en défense. S'il est à une certaine distance, lorsque la mangouste le découvre, rien de curieux comme les mines singulières qu'elle fait pour l'approcher sans en être vue, ou au moins sans l'effrayer ; tantôt elle se lève sur ses pattes de derrière pour l'examiner, puis, celte vue la mettant en fureur, elle marche à lui en haussant et courbant le dos comme un chameau , et se raidissant sur ses quatre pattes tendues comme des bâtons. Tantôt en apercevant le reptile qui fait un mouvement pour fuir, elle se laisse tomber sur le ventre, s'étend, se colle, pour ainsi dire, à la terre , et se glisse doucement à travers les herbes en rampant comme un serpent; parvenue à sa portée, elle se jette sur lui, et alors commence une lutte terrible qui ne finit jamais que par la mort de l'un, et quelquefois par celle de tous deux.

La mangouste cherche à saisir le serpent par le cou ou sur le crâne, et le combat est fini dès qu'elle y parvient. Mais, comme si le reptile venimeux connaissait son intention, il roule continuellement son corps pour abriter ces parties sous ses anneaux écailleux, et de temps à autre, par un mouvement rapide comme l'éclair, il lance sa tête sur son ennemi, et avec ses crochets venimeux, lui fait une blessure mortelle. Tous les efforts de la mangouste changent alors d'objet et ne tendent plus qu'à la débarasser des replis dont son ennemi l'enlace. Elle y parvient, s'éloigne en se traînant avec douleur, et cherche dans les environs une plante dont elle mange quelques feuilles et sur laquelle elle se roule à plusieurs reprises. Aussitôt, pleine d'une nouvelle vigueur et d'un nouveau courage, elle retourne au combat, et finit bientôt par tuer le serpent.

Les Indiens, témoins mille fois de ce fait extraordinaire, ont observé la plante que cherchait la mangouste, et ils ont reconnu que c'était celle que les naturalistes nomment ophiorhiza mungos. Depuis ce temps ils l'emploient avec la plus grande confiance contre la morsure terrible des serpents à crochets. Voilà l'histoire telle que la racontent les voyageurs, et, d'après eux, les naturalistes; mais est-elle vraie? peut-elle se soutenir devant une critique éclairée? C'est ce que je ne pense pas.

En supposant, ce qui n'est pas vraisemblable, que la mangouste connût les propriétés de l'ophiorhiza (dont au reste on n'emploie que la racine), en trouverait-elle à sa portée chaque fois qu'elle combat un serpent? Il faudrait pour cela que cette plante fût mille fois plus commune, je ne dis pas que toutes les autres plantes de l'Inde, mais que toutes les autres espèces du globe, puisqu'elle devrait couvrir cette portion de la terre qui s'étend depuis l'Egypte jusqu'à Java, et qui forme toute l'Asie méridionale, car on y trouve partout des mangoustes et des serpents venimeux. En admettant même ce fait démontré faux, l'ophiorhiza aurait-elle des propriétés assez miraculeusement énergiques pour guérir spontanément, à l'instant même, une morsure presque toujours mortelle pour les grands mammifères et même pour l'hommo.

Un voyageur allemand s'est trouvé deux ou trois fois dans le cas de voir le combat de la mangouste avec un serpent venimeux , et il prétend que ce petit

mammifère, lorsqu'il est mordu, va en effet si; rouler mu le gazon (ju'il y ait ou non de l'ophiorhiza, mais que cela ne l'empêche pas de mourir des suites de sa morsure. Cependant, \oici un autre fait qui m'a été rapporté par un de mes amis, que je crois incapable d'en imposes ; il habite Fontainebleau, et va souvent herhoriser dans la forêt, qui est, comme on le sait, assez peuplée de vipères. 11 vit un jour une belette attaquer un de ces reptiles, puis le quitter pour aller se rouler sur l'herbe, revenir au combat, et recommencer plusieurs fois cette manoeuvre, jusqu'à ce que la couleuvre fût morte. Il observa très bien que la belette se vautrait indifféremment sur les premières graminées venues, et qu'elle ne cherchait nullement la plante nommée vipérine [echium vulgare) pour en manger etse guérir, comme on l'a dit à l'imitation de l'histoire de la mangouste des Indes.

Les anciens auteurs ont aussi débité des fables absurdes sur la mangouste d'Egypte, qu'ils nommaient ichneumon , et rat de Pharaon. Pour expliquer la raison qui lui avait fait rendre les honneurs divins par les antiques prêtres de Thèbes et de Memphis, ils ont dit qu'elle entrait dans le corps du crocodile lorsqu'elle le surprenait dormant la gueule ouverte, et qu'elle lui donnait la mort en lui rongeant les entrailles. Le vrai est qu'elle se contente d'attaquer les petits crocodiles avant qu'ils aient atteint deux pieds de longueur, et qu'elle sait très bien éviter l'atteinte de leur gueule déjà formidable pour elle, en les saisissant par le cou et les étranglant. Elle reconnaît aussi sur le sable la place où ces animaux ont enterré leurs œufs, et ne manque jamais de les délerrer pour en manger une partie et briser le reste. Quant à moi, je pense que les anciens Égyptiens j>ardonnaient à la mangouste la destruction qu'elle faisait des œufs de leur dieu crocodile, en faveur des services qu'elle rendait au pays en le nettoyant, après les inondations du Nil, des autres espèces de reptiles, des insectes, et en général de tous les petits animaux nuisibles.

Du reste, toutes les mangoustes, soit celles de l'Inde, soit celles d'Egypte, s'apprivoisent très bien et se familiarisent aisément; mais, ainsi que le chat, elles paraissent B'attacher plus à la maison qu'aux personnes. Toutes craignent excessivement le froid , et ne vivent que fort peu de temps en Europe; je ne sais si elles multiplient en domesticité, mais je ne le crois pas, car les paysans des environs du Caire sont encore dans l'usage d'apporter en ville les jeunes qu'ils prennent dans la campagne, et ils les vendent fort cher. Lorsqu'on les caresse, elles font entendre une sorte de petit murmure très doux ; mais leur cri devient aigu et perçant lorsqu'on les irrite.

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