‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 83 sur 187 · GUTTEMBERG. — MAYENCE · texte numérisé non relu

GUTTEMBERG. — MAYENCE

Depuis le Saint-Gothard, où le Rhin prend sa triple source, jusqu'aux fertiles plaines de la Hollande où il va se perdre dans les sables, il voit ses bords parsemés de villes, de bourgs, de villages, qui se succèdent sans interruption sous les yeux du navigateur. Cela n'est pas étonnant : tout le reste de la Germanie n'était encore qu'une vaste et sombre forêt, coupée

çà et là par des marais immenses, que déjà la culture et la civilisation Donnaient tout le long de ces bords. Où trouver, en effet, un pays plus favorisé de la nature que le Rhingau, une population plus active et plus joyeuse <pie celle qui anime les rives du Rhin? Etquandon a visité .Mayence, Coblenlz, Rudesheim, les eaux du Taunus, le Palatinat, tarit d'autres endroits encore, comment ne pas en garder éternellement le souvenir?

Une des plus anciennes villes du Rhin, et sans contredit une des plus célèbres, c'est Mayence. Malheureusement les événements politiques ont lourdement pesé sur elle ; le temps y a détruit ce qui paraissait impérissable. Celui qui a vu cette ville du temps qu'elle servait de résidence aux premiers princes électoraux d'Allemagne , et qui pourrait y revenir aujourd'hui, aurait bien de la peine à la reconnaître ; alors elle était belle et florissante, une population industrieuse et riche se pressait dans son sein, les sciences et les arts y régnaient, et toutes les nations commerçaient avec elle; maintenant, simple ville de la province rhénale du grand duché de Hesse, ses principales rues sont désertes, ses plus belles maisons inhabitées, son commerce est languissant et presque frappé de mort. Mais quelque chose lui reste, que rien ne saurait lui ravir, et qui suffit pour que le voyageur qui l'a vue désire la revoir encore : c'est sa délicieuse position.

L'origine de Mayence remonte au temps d'Auguste. Un des lieutenants de cet empereur, Marcius Agrippa, avait établi un camp fortifié à l'endroit où s'élève aujourd'hui la ville, pour se défendre contre les attaques des Germains qui arrivaient de la montagne du Taunus, située sur la rive droite du Rhin. Plus tard, Drusus Germanicus éleva, à la même place, le fort Magontiacum. Le Drusus-Stein, énorme morceau de rocher qui se trouve dans la citadelle, et les aqueducs, que l'on voit près du village de Salzbach, datent également de cette époque.

Vers l'an 70 de l'ère chrétienne, la vingt-deuxième légion romaine, qui s'était trouvée à la prise de Jérusalem, arriva à Mayence, et avec elle Crescenz, premier ministre chrétien et évêque du Rhin.

Souvent dévastée pendant les guerres que les Germains eurent à soutenir contre les Romains, la ville fut enfin entièrement détruite par les Alemanes. Sur ses ruines, Charles-le-Grand fit construire un couvent et une école ; il remplaça aussi par un pont en bois le pont en pierres bâti sur le Rhin par la vingt-deuxième légion romaine, et dont il ne restait plus que les fondations.

Pendant le XIII' siècle, de nombreux châteaux s'élevèrent tout le long des rives du Rhin sur les rochers les plus inaccessibles; chaque jour ces repaires menaçants vomissaient dans les campagnes d'alentour une troupe de malfaiteurs, dont les brigandages portaient de graves atteintes au commerce et à l'industrie qui alors étaient parvenus dans ces contrées à l'état le plus prospère. A la voix d'un bourgeois de Mayence, Arnold Saalman, plus de cent villes du Rhin se liguèrent pour exterminer ces bandits; la noblesse et les princes même aidèrent la bourgeoisie de leurs efforts, et la plupart de ces châteaux ne tardèrent point à être rasés. Mayence ne fut jamais plus florissante que durant la dernière moitié du XIII* siè-

cle et au commencement du XIVe. A cette époque, on y cultiva aussi avec succès la poésie galante : cette ville était le siège principal des Minnesanger, qu'on peut appeler les trouvères ou les troubadours de l'Allemagne.

Mais le XV" siècle vint doter Mayence d'une gloire impérissable par l'invention de l'imprimerie, l'œuvre la plus importante et la plus féconde en résultats dont l'esprit humain puisse s'enorgueillir, et qu'il faut regarder comme le point culminant de l'histoire et de la civilisation. Jean Gaensefleisch de Sorgenloch, que les habitants de Mayence appelèrent Guttemberg, du nom de l'hôtel qu'il possédait dans cette ville, avait déjà fait à Strasbourg des essais d'impression au moyen de caractères mobiles ; mais s'il

est vrai que Strasbourg à vu naître cette précieuse invention, c'est à Mayence qu'elle a été perfectionnée. Guttemberg trouva qu'au lieu des caractères fixes, dont on se servait avant lui, il valait mieux employer ses caractères mobiles, qui étaient en bois, et qu'il avait nommés types. J. Faust et Pierre Schœffer, tous deux nés à Gernsheim, petite ville à quatre lieues de Mayence, firent ensuite des types en métal. Quoique les premiers essais d'impression faits par Guttemberg aient été perdus, c'est incontestablement à lui que revient le titre glorieux de père de l'imprimerie. Cet art, qui, à son origine, demeura d'abord secret, ne tarda pourtant pas à se répandre dans plusieurs autres villes d'Allemagne. Déjà, en 1453, Albrecht Pfister fit paraître la Bible à Bamberg.

NAKAT,

( Monument élevé à Gultemberg. )

Guttemberg naquit à Mayence, vers la fin de l'année 1400, d'une famille patricienne, appelée tantôt Guttemberg, tantôt Gœnsefleisch, du nom de deux propriétés à elle appartenant. En 1424, se trouvant à Strasbourg, il fit, avec un certain Andréas Dryzehn et plusieurs autres personnes, un traité par lequel il s'engageait à les initier à tous ses secrets; mais Dryzehn mourut peu de temps après, et l'on ne sait rien des résultats de ce traité. La même ignorance règne aussi sur la date des premiers essais de Guttemberg, et sur l'endroit où il les fit; car il ne mettait jamais sur ce qu'il imprimait ni date, ni rien, pas même son nom. Tout ce que l'on sait, c'est que ce fut en 1438 qu'il employa, pour la première fois, des caractères mobiles, en bois. En 1443, il quitta Strasbourg, et alla habiter Mayence; il s'y lia, en 1450, avec Faust, riche orfèvre de cette ville, qui

lui fournit l'argent nécessaire pour établir une imprimerie : le premier ouvrage qui en sortit fut la Bible en latin. Mais au bout de quelques années Gultemberg et Faust se séparèrent; l'imprimerie resta à ce dernier, qui s'associa Schœffer. Quant à Guttemberg, il en établit une nouvelle l'année suivante, et lit paraître le Hermanni de saidis spéculum sacerdotum, in-4°, mais encore sans date et sans nom d'imprimeur. Cette imprimerie exista jusqu'en 1465, époque à laquelle Guttemberg fut élevé à la noblesse par l'empereur Adolphe de Nassau. Il mourut le 24 février 1468.

La vie de cet homme, si justement célèbre, l'histoire de l'invention de l'imprimerie, et celle de ses premiers progrès, tout cela est couvert d'un voile épais, que personne sans doute ne lèvera, maintenant que quatre siècles déjà nous ont séparés de celte

époque. C'est par là seulement qu'on peut expliquer jusqu'à un certain point, pourquoi Mayencea attendu jusqu'en 1837 pour ériger un monument à la mémoire de son enfant le plus illustre. Mais, il faut le dire, si celte ville a tant tardé à rendre hommage à Guttemberg, cet hommage a du moins été digne d'elle et do lui.

Le 14 août 1837, plus de cinquante mille personnes, tant de Mayence et des environs que des principales villes de l'Allemagne, se trouvaient réunies sur la grande place. Un vaste amphithéâtre était dressé devant la statue dont on devait faire l'inauguration; on l'avait, pendant la nuit, solennellement ornée de guirlandes, de fleurs et de feuillage. Au milieu de l'enceinte, les ordonnateurs de la fête avaient eu l'heureuse idée de placer des écussons portant les noms de toutes les villes qui se sont distinguées dans l'art de Guttemberg, par la publication de grands ouvrages typographiques : Vienne, Oldenbourg, Londres, Gottingue, Francfort, Bruxelles, Paris, Wittenberg, Rome, Bamberg, Gernsheim, Mayence, EU— ville, Colinge, Strasbourg, Bàle, Leipzig, Ulrecht, Heidelberg, Munich, Prague, Stuttgardt, Dessau, Breslau.

A huit heures du matin, les magistrats réunirent à l'hôtel-de-ville la commission Guttemberg, le comité de la fête, et les députés d'un grand nombre de villes ; ces derniers avaient apporté des présents, parmi lesquels se trouvaient plusieurs chefs-d'œuvre de typographie. Le cortège, auquel s'était joint une foule immense, se rendit d'abord à la cathédrale, où une grand'messe fut célébrée par l'évêque de Mayence, et de là sur la place de Guttemberg. Une musique bruyante et harmonieuse salua son arrivée. Devant la statue on avait placé une presse moderne, et l'appareil d'impression avec lequel Guttemberg luimême avait fait ses premières expériences : cette précieuse relique, que conserve la bibliothèque de la ville, reposait sur des coussins de soie. Bientôt un Te Deum fut entonné par cinq cents voix d'hommes et six cent cinquante voix de jeunes garçons, qu'accompagnaient deux orchestres d'instruments à vent. Le sanctus était marqué par trois coups de canon et le roulement des tambours. On ne peut se figurer l'effet que produisit celte musique; personne n'avait jamais rien entendu d'aussi imposant, d'aussi solennel.

Immédiatement après le Te Deum, M. le docteur Pitschaff monta à la tribune; dans un discours plein d'intérêt il fit l'histoire de la statue, exposa l'état actuel de la presse, et rendit hommage à la générosité du sculpteur, le célèbre Thorwaldsen ; il termina en plaçant le monument sous la protection de tous les habitants de Mayence. Aussitôt le rideau qui cachait la statue s'ouvrit des deux côtés, et l'image du grand homme se montra à la foule émerveillée. Ce fut alors un enthousiasme qui ne se peut décrire ; les hurra , les vivat, résonnaient de tous côtés; les hommes agitaient en l'air leurs chapeaux, les femmes, leurs mouchoirs; tous les yeux, toutes les mains, toutes les voix saluaient Guttemberg.

Des caractères furent fondus au pied de la statue, et on imprima une pièce de vers analogue à la circonstance, dont on distribua des exemplaires à tous les assistants. La cérémonie fut terminée par la belle ouverture jubilaire de Weber; et lorsqu'on arriva à

l'endroit où le compositeur a placé l'air national des Anglais, le God saie the King, le chœur chanta des strophes relatives à la solennité, et que tout le peuple répéta. Telle fut cette fête, dont Mayence gardera long-temps le souvenir. E. Jacquemin.

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