MONGE
On pourrait diviser la vie de Monge en deux parties bien distinctes : la période politique et la période scientifique ; mais les titres de Monge, aux yeux des savants, sont tels qu'on a oublié l'homme de parti pour n'approfondir que l'esprit éminent d'études et de science profonde. Voyons cependant l'une et l'autre de ces unités, dans un examen rapide.
Monge vit le jour à Beaune en 1746; son père était un pauvre marchand forain, qui reconnut bientôt l'aptitude de son fils, et parvint, à l'aide de quelques protections, à le faire entrer dans le collège des Oraloriens. Après trois années d'études à Beaune, les Oraloriens adressèrent leur élève à leurs confrères de Lyon, comme à une école supérieure, où ses talents précoces achèveraient de se développer. A peine âgé de seize ans, on lui confia une chaire de physique. Monge, de retour dans sa famille, entreprit de lever le plan de Beaune, sur de larges dimensions; il offrit son travail à l'administration municipale. Un officier supérieur du génie, frappé de l'élégante précision de ce plan, recommanda son auteur au chef de l'école fondée à Mézières; mais cet établissement ne s'ouvrait qu'à des élèves privilégiés, au nombre do vingt. On devait, pour en faire partie, appartenir à une condition noble, et l'humble naissance de Monge fut un titre d'exclusion. Il ne trouva place que dans la classe des conducteurs de travaux des fortifications, en qualité de dessinateur.
Quelques mois après l'entrée de Monge à l'école de Mézières, le commandant jeta les yeux sur lui pour faire un calcul mathématique ; le jeune élève, fatigué des tâtonnements infinis par lesquels on arrivait à la solution du problême, imagina un moyen plus expéditif : ce fut la première méthode géométrique et générale, essayée pour atteindre au résultat. La solution donnée par Monge lui fut contestée, attendu, disait le commandant, qu'il n'avait même pas pris le temps rigoureusement nécessaire pour les calculs habituels; mais forcé d'examiner le travail, la capacité de Monge, dès celte époque, fut révélée avec éclat.
Monge avait alors dix-neuf ans ; on le nomma professeur suppléant de mathématiques, et deux mois plus tard, il occupait la chaire de physique, laissée vacante par l'abbé Nollet. Ce fut pour lui l'occasion d'une foule d'expériences curieuses sur les gaz, les effets d'optique, l'électricité ; il ne se bornait pas à ses leçons journalières ; il aimait à mettre ses élèves en présence des phénomènes de la nature, et le territoire de Mézières offrait un vaste champ d'instruction à l'auditoire du jeune savant. Dans le même temps, Monge généralisait ses premiers essais mathématiques ; il créa une doctrine neuve et féconde, indispensable à tous les arts de construction, et qui,
complétée par des développements successifs, a reçu le nom de Géométrie descriptive. Cet ensemble de méthodes simples et uniformes se trouvait en conflit avec des pratiques consacrées par la tradition ; de là, l'opposition opiniâtre qu'eut à surmonter Monge, pour faire passer ses innovations dans l'enseignement de l'école.
Monge venait tous les ans, pour les vacances, à Paris, au milieu des hommes qui tenaient le premier rang dans les sciences ; déjà correspondant de l'Académie, il trouva des patrons actifs dans Lavoisier, Condorcet, La Rochefoucauld. D'AIembert surtout mit un empressement très vif à faire valoir Monge, et il lui procura le titre de membre de l'académie des sciences, en 1780. La place d'examinateur de la marine l'enleva, en 1783, à l'école de Mézières ; le lycée de Paris, fondation qui avait pour objet de déguiser l'instruction sous des formes agréables, venait d'accueillir les sciences dans son sein ; on confia à Monge la chaire de physique ; il sut donner de l'attrait à ses leçons par des aperçus piquants, des rapprochements ingénieux ; des détails tirés de la vie commune, des observations sur les objets qui nous frappent à tous les instants, et qui, par là même, échappent à l'attention ordinaire, prenaient dans la bouche du professeur un immense intérêt.
La révolution française éclate, et trouve dans Monge un disciple zélé, un apôtre fervent; adoptant les espérances de perfectibilité qui étaient dans toutes les têtes, il crut surtout voir tomber les barrières qui entravaient le génie et en arrêtaient l'essor ; les terribles épreuves qui se succédaient sous ses yeux dissipèrent imparfaitement ses illusions. Porté au ministère de la marine après la funeste journée du 10 août, il accepta cette fonction, déterminé, disaitil, par la présence des Prussiens sur le sol français; il fit ainsi partie du gouvernement formé par les ministres, sous le nom de conseil exécutif, et en celte qualité, il contribua à l'exécution du jugement de Louis XVI ; c'était une des obligations de sa place, et l'on sait combien Monge a déploré dans le cours de sa carrière sa participation à un événement aussi lugubre. Si l'on recherche ses actes personnels, on le voit communiquer aux ports une nouvelle activité , et sauver son prédécesseur Dubouchage en lui conférant un grade. D'un autre côté, on ne peut oublier que sous son administration, les bureaux du ministère se remplirent d'hommes sans capacité, sans tenue, et que les meilleurs officiers, poursuivis par les haines révolutionnaires, furent enlevés à nos escadres si brillantes sous le règne du malheureux Louis XVI.
Monge reconnut bientôt son insuffisance politique au milieu de l'acharnement des factions ; il se démit de son emploi en avril 1793. Quelques mois après, le comité de salut public fit un appel aux savants pour concourir à la défense du territoire, et c'est ici que Monge déploya toutes les ressources et l'activité de son esprit. Neuf cent mille hommes étaient prêts pour repousser la coalition qui menaçait la république française, mais les fabriques pouvaient à peine produire le dixième du matériel nécessaire à de si grands préparatifs ; il fallait multiplier les manufactures, simplifier leurs procédés, diriger les opérations des ateliers, fournir des métaux pour l'artillerie, extraire le cuivre, créer l'acier qui manquait, et tirer des seules ressources du
sol une prodigieuse quantité de poudre. Monge se livra à ces opérations avec un infatigable dèvoûment ; les manufactures d'armes, les fonderies, les poudrières, l'appelaient tour à tour; il surveillait les travaux, passait les jours à donner des instructions pour la fabrication du salpêtre, et durant les nuits, il écrivait son Art de fabriquer les canons. Dans un avis aux ouvriers en fer, rédigé avec Vandermonde et Berthollet, il exposa les moyens d'obtenir l'acier en combinant le fer et le charbon, et grâce encore aux talents de ces trois hommes célèbres, s'accomplit cette promesse qui semblait comme le rêve d'un esprit malade : o On montrera la terre salpêtrée, et en trois jours on en chargera les canons. »
Quelques années plus tard, était fondée cette école polytechnique qui dut son existence à Monge, plus particulièrement. L'école polytechnique , véritablement digne de ce nom à l'origine, s'ouvrait à tous ceux qui tendaient à éclairer, par les conceptions de la science, les arts manufacturiers. Pour s'assurer que les professeurs s'étaient fait entendre à tous, que leurs leçons avaient été saisies, Monge donna l'idée de répartir les élèves en brigades, à la tête desquelles seraient placés des sujets d'élite destinés à servir d'intermédiaires entre les maîtres et les élèves. Ce fut Monge qui exerça lui-même vingt jeunes gens à cette nouvelle mission ; il ne se séparait d'eux qu'à la fin du jour pour préparer les feuilles d'analyse qui devaient servir de texte à ses prochaines conférences. Monge partit pour l'Italie, avec plusieurs de ses collègues de l'Institut, dans le but de recueillir les chefs-d'œuvre des arts dont la cession avait été stipulée par Bonaparte victorieux ; cette mission dura plus d'une année. Lorsqu'on célébrait à Paris l'arrivée des richesses qui venaient peupler nos musées, Monge élait encore occupé à visiter l'Italie; Bonaparte le chargea ensuite, avec le général Berthier, d'apporter au directoire exécutif le traité de Campo- Formio. Dans l'audience de réception on crut qu'il allait entretenir les directeurs de la mission scientifique qu'il avait remplie ; maisil s'exalta au souvenir des victoires de la république, il gémit sur la conduite des Anglais , et finit par comparer Bonaparte à Epaminondas. Ce discours de Monge explique son républicanisme, qui n'était qu'une réminiscence de ses études sur l'antiquité. Cependant, quelque étranger qu'il fut à la connaissance des affaires et des hommes, on le désigna deux fois pour faire partie du directoire, et comme il ne fut point élu, on l'envoya en compagnie de M. Daunou pour organiser à Rome une république.
Bonaparte faisait alors voile pour l'Egypte, emmenant avec lui des savants et des artistes dévoués à sa fortune; il écrivit à Monge de mettre en mouvement les bâtiments qui se trouvaient à Civita-Vecchia, etde partir sans délai. Monge s'embarqua avec Desaix, et rejoignit l'armée expéditionnaire, en 1798. Pendant le trajet d'Alexandrie au Caire, par le désert, Monge observa le phénomène d'optique, connu sous le nom de mirage, et qui ne se renouvelle nulle part avec un caractère aussi frappant que sous le climat d'Egypte. Monge visita deux fois les Pyramides, l'obélisque et les murailles d'Héliopolis; ses souvenirs demeurèrent tellement empreints du grandiose de ces monuments, que long-temps après il en parlait avec
cette inspiration qui n'appartient qu'à la présence des objets. L'école polytechnique avait fourni quarante élèves à la colonie savante embarquée pour l'Egypte ; sous la direction de Monge, de Berthollet et de Fourrier, ils exécutèrent la description monumentale de cette merveilleuse contrée. Dans un voyage à Suez , entrepris avec Bonaparte, Monge reconnut les vestiges d'un canal qui communiquait de la Mer Rouge à la Méditerranée par le Nil; il suivit encore Bonaparte en Syrie, et plus d'une fois les soldats murmurèrent contre le vieux savant, qu'ils croyaient l'auteur de l'expédition.
De retour en Europe avec Bonaparte, Monge présida la commission des sciences et des arts d'Egypte; sous ses auspices furent coordonnés les mémoires où se déroule en grande partie le tableau do l'Egypte telle qu'elle était sous les Ptolémées et les Pharaons. Rentré en France, Monge redevint le protecteur de l'école polytechnique , et reprit sa place parmi les professeurs; il défendit souvent celte école contre les préventions de Bonaparte ; mais il ne put empêcher qu'elle ne fût assujettie au casernement et à la discipline militaire. Nommé par Napoléon membre du sénat, dès la première formation de ce corps, Monge fut pourvu de la sénatorerie de Liège, avec le titre de comte de Péluse ; il reçut le cordon de grand officier de la Légion-d'Honneur, un majorât en Westphalic, et un don de deux cent mille francs. Le désastre de Moscou influa d'une manière sensible
sur le moral de Monge ; son imagination, accoutumée aux récits de nos victoires, se sentit fortement affaissée. Envoyé dans sa'sénatorerie pour prendre des mesures extraordinaires, il accueillit la division Macdonald qui revenait en France dans un dénùment absolu. De grandes douleurs accablèrent coup sur coup l'illustre savant : la chute de l'empereur, la dislocation de l'école polytechnique, la proscription des conventionnels régicides, mesure qui frappait un de ses gendres, puisenfin, sa radiation de l'Institut, par suite des épurations de 1816. Monge quitta la vie le 28 juillet 1818 ; Berthollet son ami, son compagnon depuis plus de cinquante années, fit entendre sur sa tombe de touchantes paroles et de sincères regrets.
Au milieu des études qui devaient grandir sa mémoire, Monge travaillait moins pour les honneurs que pour le plaisir intime que les sciences lui prodiguaient en elles-mêmes ; la satisfaction la plus vive qu'elles lui procurèrent, fut peut-être d'avoir été applaudi un jour par Lagrange, dans une leçon d'éclat donnée à l'école polytechnique. Presque bègue , et accoutumé à une prosodie vicieuse, il suppléait aux difficultés de prononciation par une pantomime animée; une bonté naïve, enthousiaste, était le trait distinctif de son caractère ; sa bonhomie apparaissait surtout dans ses habitudes privées, et l'on s'étonne que, prenant sa gaucherie dans le monde pour l'indice d'un esprit étroit, Mmn Roland ait fait de cet homme célèbre un portrait inexact, injuste et mensonger.
( Monge.
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