LA HYÈNE PEINTE
Les naturalistes se trouvent parfois fort embarrassés
' des mélhodes qu'ils ont inventées pour se tirer d'embarras, et cela parce que la nature ne peut pas s'arranger de leurs systèmes, quelque ingénieux qu'ils soient; la hyène peinte (canis jnctus, Desm. Katjp.) en offre un exemple des plus remarquables. Cet ani-
'rnal a les mœurs et le caractère farouche des hyènes; il en a les yeux, la tête, le corps et tout le faciès; regardez-le, c'est bien une hyène, car l'œil le moins accoutumé à l'observation, comme le plus minutieux scrutateur,- y découvrent au premier abord mille ressemblances. La nature en a fait une hyène ; mais elle a cinq doigts aux pieds dé devant, et sa dent carnassière inférieure a sa pointe postérieure tout-à-fait tuberculeuse, d'où il résulte que la méthode en fait un chien! et voilà pourquoi les naturalistes méthodistes, qui tiennent plus à leur système qu'à la nature, l'ont uommée canis pictus. Pour nous ce sera la hyœîia picta.
Sa' taille est celle du plus grand mâtin, et de tous les" animaux-, c'est telle qui a le pelage le plus agréablement varié. Sur un fond' grisâtre *se dessinent, d'une manière*- pi us ou moins tranchée, des taches blanches, 'noires,' et d'trt'jaunf d' ocre' foncé», t»ès irrégulièrement parsemées et mélangées, quelquefois
'assez Tardes, d'autre* fois très petites, àoujotirs «placées sans ordre et satis ûfUle symétrie. Non seulement' ces- taches Varient Ueaficoup sur les parties, correspondantes du même animfl, maisteftèore d'individu à individu, car je n'en ai pas trouvé deux tachetées identiquement dans les collections d'histoire naturelle. Du reste elle a quelque analogie de forme avec là hyène rachetée (hyœna crocuta, Cuv.) à laquelle elle ressemble par le manque de crinière, et par Son train de derrière qui- est même plus relevé, quoiqu'il le soit moins que dans- les chiens. Comme cette dernière, elle a la tête grosse, le museau court, et les' yeux gros et saillants. 'Elle habite les mêmes contrées, c'est-à-dire le midi de l'Afrique, et jccrois qu'elle a aussi été trouvée dans quelques plaines de l'Asie.
Les hyènes sont des animaux qui ont singulièrement prêté à la superstition, et qui ont été le sujet de mille contes tous plus merveilleux ou plus absurdes les uns que les autres. Les anciens ont écrit que la hyène était alternativement mâle peridant six mois de l'année et femelle pendant les six autres mois, excepté quand elle portait, allaitait et élevait ses petits, car alors elle restait femelle toute l'année. Mais l'année suivante elle prenait sa revanche en conservant les fonctions du mâle et faisant Subir à son compagnon le
" sort de la femelle. Selon les mêmes auteurs, les hyènes savent imiter parfaitement la voix humaine, et voilà comment elles utilisent ce talent : elles rôdent
■ autour des troupeaux et surtout autour des bergers, sans se laisser apercevoir, jusqu'à ce qu'elles aient entendu prononcer le nom d'un des pâtres; elles le retiennent , puis vont s'embusquer la nuit dans
• un buisson, et là, d'une voix plaintive, elles appel-
■ lent le berger par son nom, comme pour l'amener au secours d'une femme ou d'un enfant expirant. Le
malheureux, trompé par les gémissement douloureux, vole auprès du buisson pour secourir un être souffrant qui l'appelle, mais il ne trouve que la hyène qui le dévore. S'il devine le piège affreux qui lui est tendu, il fuit; mais la hyène dirige surJui, à travers les ténèbres, l'éclat sombre et rougeâtre de ses yeux enllammési'et celte funèbre lueur le charme, l'arrête dans sa course, et le force', par une fascination magique, à attendre, dans l'immobilité complète d'une statue, l'animal qui vient en faire &a proie. Il paraît que les jeunes filles étaient plus difficiles à fasciner que les bergers, car la hyène, pour s'en emparer, était obligée d'employer d'autres moyens beaucoup plus compliqués. Toujours au moyen de ses yeux, elle faisait naître dans le cœur d'une jeune fille un amohr'désordonnê qui la rendait folle ; alors elle abandonnait son troupeau pour courir les champs, et l'animal en profitait polir croquer chacun à leur tour la bergère et les moutons.
Daris le siècle dernier,' les écrivains un peu plus critiques que leurs pères, abandonnèrent ces contes absurdes, mais pour les remplacer par d'autres contes ou au moins par des exagérations outrées; écoutons Buffon : « Cet animal sauvage 'et solitaire demeure dans les cavernes des montagnes, dans les fentes des rochers ou dans des tanières qu'il se creuse lui-même sous terre. Il est d'un naturel féroce, et, quoique pris tout petit, il ne s'apprivoise pas. Il vit de proie comme le loup, mais il est plus fort et paraît plus hardi; il attaque quelquefois les* hommes, il se jette sur le bétail, "Suif de *près les troupeaox, et stmvent rompt daris la nuit les portes des étables et les clôtures des bergeries. Ses yeux brillent dans l'obscHrité, et l'on prétend qu'il voit mieux la nuit que le jour. Si l'on en croit tous les naturalistes, son cri ressemble aux sanglots d'un homme qui vomirait avec effort, ou plutôt au mugissement d'un. veau... La hyçne se défend du lion, ne craint pas la panthère, attaque l'once, laquelle ne peut pas lui résister. Lorsque la proie lui manque, elle creuse la terre avec les' pieds et en tire par lambeaux les cadavres des animaux et des hommes. »
A présent venons-en à la' vérité. Lfcs hyènes sont en effet des animaux très sauvages et très voraces, mais d'une lâcheté', d'une poltronnerie incomparablement plus grande' que celle du loup. Elles ne vivent que' de cadavres' et* de voirie , et c'est à ce goût prononcé pour la chair corrompue , beaucoup plus qu'à leur prétendue férocité, qu'il faut attribuer cette habitude qu'elles ont de déterrer les cadavres. Non seulement elles ne peuvent en aucune manière lutter contre le lion et la panthère, mais leur timidité ne leur permet pas même d'attaquer des chacals et autres animaux de la taille du renard et au-dessus. Elles rôdent sans cesse pendantla nuit, et quelquefois elles s'approchent des habitations, non pour attaquer les hommes, dont elles redoutent beaucoup la présence, mais pour se nourrir des immondices qu'elles y cherchent. Si elles se hasardent à attaquer une pièce de bétail, c'est un faible agneau ou un animal mourant qui ne peut leur faire aucune résistance, et si elles sont surprises dans ce méfait, elles se laissent assommer à coups de bâton par des enfants de huit à dix ans, sans chercher à se défendre. Les marabouts , dont toute l'ambition est de se
faire passer pour saints aux yeux du peuple, ne manquent pas quand ils en trouvent l'occasion, de saisir une hyène vivante à bras le corps, et de l'apporter ainsi dans la ville. Comme elle ne leur fait jamais de blessure, les arabes attribuent à la sainteté du personnage et à une faveur du prophète, ce qui n'est que le résultat de la timidité de l'animal. Je ne sais jusqu'à quel point une hyène prise jeune pourrait s'apprivoiser, mais ce qu'il y a do certain c'est que les deux espèces qui sont aujourd'hui vivantes à la ménagerie du Jardin des plantes, reconnaissent très bien, et caressent avec des signes visibles d'affection, la main de leur gardien ; en outre elles ne se montrent jamais hostiles aux étrangers et reçoivent volontiers leurs caresses. Leur voix, dont elles ne font retentir les forêts que la nuit et seulement quand elles sont en amour, n'a rien d'analogue avec la voix humaine; on pourrait donner une idée de ce hurlement en l'écrivant ainsi muuheua, et le commençant au grave pour le finir à l'aigu.
En faisant l'histoire générale des hyènes, j'ai fait celle de l'espèce dont il est ici question, car toutes ont à peu près les mêmes habitudes, à de très légères nuances près. Cependant la hyène peinte ou variée diffère des autres en ce qu'elle n'est pas solitaire, mais vit en troupes. Cette habitude lui donne un peu plus de courage, et, en nombre, elles attaquent quelquefois des animaux assez forts, et même des bœufs. Du reste, c'est à peu près là tout ce qu'on sait de son histoire particulière. Boitard»