PEKIN
L'architecture chinoise. — Les monuments de Pékin. — Le palais impérial, et le jardin d'Youcn-Mm- Youen.
L'architecture chinoise fut si maltraitée dans ces derniers temps, si souvent taxée de mauvais goût , qu'il faut vraiment une sorte de courage pour combattre un pareil jugement et réclamer en faveur des inventeurs de la poudre et de l'imprimerie une faible portion de gloire dans les beaux arts. Le grand nombre de petits objets, de modèles d'édifices qui ont été rapportés de Kanton en Europe, ont pu, il est vrai, justifier de si sévères reproches; mais pour être juste', il faut reconnaître l'impuissance des Chinois dans la peinture et dans les représentations gracieuses, et l'on concevra alors que ce que nous avons vu en Europe, comme échantillons de leur savoir artistique, n'est guère propre à nous le faire concevoir. C'est donc aux jugements des voyageurs, si peu nombreux, malheureusement, qui ont visité le royaume du milieu, qu'il faut recourir pour apprécier le mérite du genre d'architecture adoptée par les Chinois» Pékin, bâti Tome v.— mars 1838.
par Koubilaï, petit— fils deTchingiskhan, dans le treizième siècle de notre ère. est aujourd'hui la ville de Chine qui, par ses monuments, occupe le premier rang entre les fous ou cités du premier ordre. C'est donc là qu'il faut étudier les construclions chinoises, c'est là qu'il faut aller chercher les édifices chefsd'œuvre des Bramantes et des Palladios des bords du Hoang-Ho, en tant que les eaux du fleuve Jaune en aient jamais vu naître. C'est dans le butd'éclairer cetle question de l'art en Asie qui touche de si près aux orgines de l'art dans le monde, que nous présentons cette description de Pékin monumental, c'est-à-dire souslcpointdevuedcses monuments. LesDuhalde, les Gaubil, les Barrow, lesMacartney, les Deguignes, ont été nos guides , car, dans toute discussion, les faits résolvent bien des difficultés que des siècles d'hypothèses avaient laissées sans solution.
Pékin a son enlrée impériale, son arc de triomphe à la porte de l'est. Ce monument, digne de la somptueuse capitale à laquelle il sert comme de prélude, est percé d'un triple passage qui conduit dans une longue avenue d'une lieue et demie , pavée régulièrement, et que parcourt la foule des marchands qui apportent journellement dans la ville les objets de
leur commerce. Plus loin, à la distance d'une demilieue, s'élèvent deux énormes pavillons carrés, surmontés d'un double toit et couverts de tuiles vernissées. Des sculptures, des inscriptions en l'honneur des architectes de ces édifices, en décorent l'extérieur ; audedans, sont pratiquées de vastes salles destinées à loger la garde qui veille à la police de ces abords.
Les murailles de Pékin, surtout celles de la ville tartare, King-Tchhing (on sait que cette cité se divise en deux quartiers , le quartier chinois et le quartier tartare), sont, après ces portes, le premier objet d'admiration qui se présente aux yeux du voyageur. Qu'on se figure des murs de trente pieds de large, flanqués de tours, et couronnés de terrasses que douze'cavaliers peuvent parcourir de front, et l'on aura une idée du rempart gigantesque qui défend Pékin contre les agressions extérieures (1) . Certes, si l'on accuse les Chinois de manquer de goût, au moins ne peut-on pas reprocher à leurs monuments certain air de mesquinerie qui dépare tant de nos élégantes constructions européennes. En voyant Pékin ainsi ceinte de ces autres murs cyclopéens, on ne peut avoir que des paroles d'admiration pour ce peuple, qui, non content d'élever contre ses ennemis du nord une barrière aussi étonnante que la grande muraille , construisait encore autour de ses cités de semblables remparts.
On entre à Pékin par seize portes, chacune d'elles se compose de deux pavillons percés de plusieurs fenêtres, et présentant à l'étage inférieur un vaste corpsde-garde.
À peine avez-vous pénétré dans Pékin, dans ces rues de cent vingt pieds de large tirées au cordeau, et que Marco-Polo admirait déjà au douzième siècle, quand Pékin n'était encore que la Khan-Balou des Mongols, alors le spectacle change , le caractère de grandeur des premiers monuments est remplacé par la richesse , nous allions presque dire l'élégance des temples et des bâtiments publics. Cependant il est un reproche que mérite, quoi qu'il en soit, cette architecture de l'intérieur de la ville, c'est que l'on n'a pas fait naître la décoration des édifices mêmes, mais qu'on a été chercher des ornements extérieurs, tels que des sculptures, des bronzes, des dorures, des peintures qui, outre qu'elles décèlent le défaut d'habileté des Chinois dans ce genre de travail, surchargent encore des ouvrages à qui leur simplicité eût servi de meilleure parure. C'est le principal défaut du Tsu-Kin-Tchhingou palais impérial, qui, au reste, par son immensité et sa munificence, fait la véritable merveille de Pékin.
Ce palais, situé à peu de distance de la porte du sud de la ville tartare, présente la forme d'un carré un peu plus long que large, il est environné de fortes murailles crénelées, construites de briques et couvertes de tuiles de couleur jaune ; chaque porte est garnie d'un pavillon.
La disposition des toits donne dés le premier coupd'œil, à ce palais, une tournure originale ; ces toits sont à quatre pentes, ornés, sur l'arête, de platebandes à fleurons, et relevés par les extrémités, audessous desquelles s'étendent d'autres toits, garnis comme les premiers, de tuiles vernissées ; le tout est soutenu par un grand nombre de colonnes, couvertes
(1) Nous avons donné , tom. 3, p. 49, une vue de la porte du nord.
d'un enduit vert et de figures dorées; en sorte que la réunion de ces deux toits forme comme un couronnement de l'édifice.
Le dedans du palais est une enfilade de salles qui se surpassent les unes les autres en richesse et en magnificence ; des bâtiments et des galeries en forment l'enceinte.
La première salle, qui est celle d'entrée, est fort spacieuse. On y descend par un escalier de marbre blanc chargé d'objets en bronze, et construit en forme de fer à cheval. Cette salle, ou plutôt celte cour est arrosée par un ruisseau sur lequel sont jetés plusieurs ponts de marbre. Au fond, s'élève une façade percée de trois portes ; celle du milieu est réservée à l'empereur seul ; les autres sont pour les mandarins et les premiers de l'état. Ces portes conduisent dans une seconde cour, la plus vaste de toutes celles du palais, et autour de laquelle règne une immense galerie. C'est là que sont placés les trésors de la couronne , les pierreries, les fourrures, les armes, les meubles, offerts en présent au fils du ciel Thien-tseu.
Dans cette cour, se trouve la salle impériale, appelée Taï-Ho-Thsien. Elle est bâtie au-dessus de cinq terrasses disposées en gradins. Chacune est ornée de marbre blanc et garnie de balustrades; c'est devant celte salle que se rangent les mandarins, quand ils viennent offrir leurs hommages à l'empereur. Sa forme est celle d'un carré long, et son étendue est de cent trente pieds environ. Les lambris en sont dorés, vernissés en vert, et garnis de dragons dorés.
Le trône, qui s'élève au milieu de celte immense chambre, consiste en une estrade élevée, sans autre inscription que ce mot : Chin, c'est-à-dire Saint.
Sur la plate-forme qui porte cette salle, on a placé de grands vases de bronze, où l'on brûle des parfums les jours de cérémonie, et des candélabres façonnés en oiseaux peints de diverses couleurs. Cette plateforme se prolonge vers le nord, et porte deux aulres salles; l'une est une rotonde percée d'un grand nombre de fenêtres et tout éclatante de vernis, et sert de vestiaire à l'empereur; l'autre est un salon de réception.
Telle est la description abrégée de ce palais qui s'étend sur une longueur de deux cent trente-sept toises de l'est à l'ouest, et de trois cent trois du nord au midi; qu'on y joigne les autres palais de l'état et des princes de la famille impériale, et si, en face d'un si étonnant édifice, la critique européenne trouve encore contre l'architecture des Chinois des paroles de mépris, qu'elle nous trouve au moins beaucoup de semblables habitations, et nous ne taxerons pas leurs paroles d'injustice et de prévention.
Mais les Chinois ont ajouté encore à la magnificence du Ïsu-Kin-Tchhing par les jardins dont ils l'ont entouré.
Le parc de Youen-Min-Youen est la plus belle des décorations de la demeure impériale, et nous pouvons dire qu'il ne le cède à aucun de nos plus beaux jardins d'Europe. Ce n'est pas cette régularité monotone et artificielle sortie des cartons de Le Nôtre etde la Quintinie, ni en même temps la confusion de certains parcs anglais où l'on a dépassé la nature en voulant paraître trop naturel. L 'Youen-Min-Youen, sans perdre ce caractère grandiose qui fait son plus bel ornement, prèsenlersous un espace de dix milles an-
glais, dos sites variés et charmants. Les bois, les rochers, les plaines, les vallées ont été disposées avec tant d'art que de chacun des pavillons élevés çà et là dans le parc, on jouit d'un coup-d'ceil différent. L'eau qui fait si souvent le charme de tant de sites, qui , sans cela , eussent été insignifiants par euxmêmes, a été amenée dans des étangs, dans des canaux, dans des bassins dont les bords inégaux, sans talus, semblent être l'ouvrage du hasard, tandis que c'est la main de l'homme qui a tout enfanté , mais sans laisser trace de son passage. Des rochers hardiment jetés forment des promenades avancées sur le lac sillonné par des jonques richement pavoisées. Jusqu'au feuillage des arbres dont on a cherché à harmoniser les teintes, tout a été préparé pour que l'œil ne rencontrât qu'un spectacle enchanteur; enfin, au milieu de ces beautés de la végétation la plus active , s'élève ce magnifique palais que nous décrivions tout à l'heure, étonnant contraste des beautés de l'art et de la nature, et puis, après cela, MM. les Européens, méprisez le savoir et le goût de si étonnants architectes. Alfred Maury.
Nota. La vue que nous donnons représente le palais et le parc d'Youen-Min-Youen, vus du grand lac.