‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 88 sur 187 · DEUXIÈME ARTICLE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ARTICLE

(Voir page 152.)

Celte habitude de demander de l'argent aux bourgeois créa leur influence dans les affaires publiques; car il était impossible qu'ils donnassent long-temps leurs deniers, sans examiner à quel objet ils étaient employés. La force militaire même avait passé dans les villes. En toutes les batailles, les vaillants archers des communes s'étaient montrés les égaux des hommes d'armes ; ils avaient combattu avec la même ardeur que les preux chevaliers. A la bataille de Crécy, tandis que la chevalerie fuyait et ne voulait plus aller combattre, les communes étaient restées sur le champ de bataille, et le lendemain, sept mille bourgeois furent tués sans quitter la place plutôt que de fuir devant la chevalerie anglaise plus nombreuse. Tout cela créait une importance politique à la bourgeoisie; et d'ailleurs, dans les grandes cités, chacun se tenait sur un pied de défense respectable. Les maisons étaient surmontées de hautes tours; les rues étroites, coupées par des bornes auxquelles des chaînes étaient attachées, défendaient aux archers à cheval de les parcourir impunément.

Les halles de Paris n'étaient pas sans influence ; c'était une chose qui préoccupait le prince que leurs applaudissements. Lorsque le roi ou le prévôt avait une publication à faire, c'était aux halles que trompettes et buccines, ou la voix criarde du sergent se faisaient entendre ; le peuple se rassemblait autour des officiers du Châtelet pour écouter les publications, et s'il ne les approuvait pas, il y avait des murmures et du tumulte dans les rues. Voulait-on faire une exécution importance? Le sire roi ordonnait-il de

mettre à mort un seigneur pour crime de trahison? c'était aux halles qu'on traînait le patient. L'on se préservait bien de soulever les Ilots populaires ; lorsqu'un garde du trésor, ou un garde du scel, un pèager, ou un officier royal avait mécontenté les bourgeois , il était rare qu'il échappât à Monlfaucon et à l'échelle fatale qui l'attendait. Depuis le règne du roi Jean jusqu'à Charles VII, les halles jouèrent un grand rôle dans les affaires; pas un prince qui ne harangue les métiers, et ne leur déclare qu'il veut vivre et mourir avec eux.

Les clercs de bas étage , les moines surtout , faisaient aussi en ce moment cause commune avec les intérêts populaires; ils avaient été accablés par la levée des décimes successifs. Les prélats étaient bien représentés au parlement ; mais les chapitres , les ordres monastiques, qui , en définitive, payaient les deniers, ne participaient pas aux affaires ; ils avaient aussi à se plaindre des nobles hommes dont les rapines ruinaient les monastères; ils se trouvaient enfin dans de communs intérêts avec la bourgeoisie. Les bons bourgeois étaient fort pieux; tous appartenaient à des confréries affiliées à des moines blancs et noirs, aux cordeliers, frères prêcheurs. Les curés de Paris s'entendaient très bien avec les capitaines de quartiers, les centeniers, et ils aimaient, comme eux, à être applaudis aux halles. Les bourgeois leur fournissaient maintes offrandes, et donnaient des bougies si longues, qu'elles auraient pu faire le tour des murailles de Paris.

La noblesse territoriale était tombée dans un grand discrédit, depuis la bataille de Crécy; appauvrie, sans considération, elle ne conservait aucun ascendant. Que devait-il résulter de tout ceci? C'est que le roi chercherait secours là où il y avait ressources, et que la bourgeoisie acquerrait l'importance politique qu'elle méritait dans le gouvernement. Les besoins du roi Jean étaient pressants ; jamais suzerain n'avait été plus dans la nécessité de recueillirtous ses moyens, que ne le fut le fils de Philippe-de-Valois, au commencement de son règne. La bataille de Crécy avait mis ses provinces dans les mains de l'Anglais; on avait conclu une trêve avec le roi Edouard, mais cette trêve fut de courte durée. Il y avait impossibilité d'une paix définitive et durable entre le prince qui proclamait ses droits à la couronne de France, et le prince qui en possédait le trône. Que restait-il au roi Jean? Les bourgeoisies seules lui offraient encore des ressources : il y eut recours.

Le roi Jean avait fait tous ses efforts pour éviter la convocation des grands Étals-Généraux de la monarchie ; les bourgeois et les clercs se montraient si exigeants ! ils appelaient tant de réformes! Les gens du conseil n'aimaient pas cette surveillance importune ; aussi le roi, pendant quatre ans, s'était passé d'assemblées générales; il avait député des conseillers pour aller traiter avec les États-Particuliers de chaque province ; mais à quoi pouvaient servir quelques milliers d'écus d'or avec une chevalerie coûteuse. La guerre se poursuivait avec les Anglais ; il fallait s'appuyer sur quelque chose de populaire pour repousser l'invasion menaçante. Malgré sa répugnance pour la convocation des États-Généraux, le roi Jean s'y résigna, et les fidèles et très aimés nobles, prélats, gens des bonnes villes, furent mandés à Paris, pour la saint

André 1355 : a En celui temps, à la fêle de Saint- Andry, furent assemblés à Paris, par le mandement du roi, les prélats, chapelains et barons de France, afin de leur exposer l'état des guerres. Mercredi furent dites toutes choses en la chambre du parlement, par mcssire Pierre de Laforest, archevêque de Rouen, et chancelier de France, et leur requit ledit chancelier, qu'ils eussent à voir quelle aide ils pouvaient faire au roi pour les frais de la guerre. » Le clergé répondit par la bouche de monseigneur de Craon, archevêque de Reims ; les nobles par le duc d'Athènes, et les bonnes villes par Etienne Marcel, pour lors prévôt des marchands à Paris : « Nous sommes tous appareillés de vivre et mourir avec le roi, et de mettre corps et avoir en son service; mais requérons de parler ensemble et de nous réunir. » Et Pierre de Laforest dit : « nous l'octroyons. »

Les états se réunirent en effet, et ils répondirent au roi, en la chambre du parlement, qu'ils lui feraient trente mille hommes d'armes, chacun à leurs frais et dépens ; ils votèrent de plus impôts et gabelles. Le subside commença à être perçu le 22 juin 1355 ; les députés des trois ordres rédigèrent une fort longue instruction sur la manière de le répartir et de le verser au trésor ; Pierre Chapelu en fut le receveur pour le diocèse de Paris ; Maurice d'Épernon se chargea de la tenue des registres. L'impôt ne fut pas accueilli partout avec la même résignation ; dans quelques villes, sa perception occasionna des mécontentements et des révoltes. Quand la nouvelle vint en Normandie, le pays en fut émerveillé. Le comte d'Harcourt, fort bien avec le peuple de Rouen, les bourgeois et les communautés, leur dit : a Ah çà! bonnes gens, vous seriez bien serfs si vous accordiez cette gabelle. Si

( Une exécution aux Halles sous le roi Jean. )

Dieu m'aide, elle ne courra jamais dans mon pays , et il n'y aura homme si hardi qui l'ose mettre sur mes terres. » Le roi de Navarre, alors en la comté d'Evreux, dit aussi : «Jamais cet impôt ne courra par mon fief. » Ces discours vinrent aux oreilles du roi Jean ; il s'écria : « Qu'ils sachent donc que je ne Yeux nul maître en France, fors moi ; » mais cette résistance se liait à une vaste conjuration contre le roi de France.

Depuis deux ans, Charles de Navarre s'était tenu en parfaite intelligence avec le roi d'Angleterre ; un grand nombre de seigneurs normands s'étaient placés sous son hommage. Le roi Jean était altier , déplaisant pour les nobles hommes, et l'on préférait le caractère chevaleresque d'Edouard et particulièrement du prince de Galles, son fils. Le roi de Navarre fit si bien, qu'il mit même Charles, fils de France, dans ses intérêts ; il traita secrètement avec lui contre Jean, son père. On ne sait pas précisément quels étaient

les objets de la convention; mais le dauphin, alors âgé de dix-sept ans, vint trouver le roi de Navarre : « Reau cousin, lui dit celui-ci, le roi votre père vous hait à la mort, il vous préfère votre frère Philippe. » Charles était jeune, il se confia tout entier au Navarrois, et son père ne put le rappeler qu'en lui donnant en apanage le duché de Normandie. Ils'agissait, dans le projet de Charles de Navarre, d'aller vers l'empereur d'Allemagne, oncle du dauphin, et de lui demander des hommes d'armes pour s'emparer du roi de France, le renfermer dans une tour, et même le faire mourir. Le dauphin, pourvu du duché de la Normandie, parut fort content; il obtint pour lui et pour ses complices des lettres de rémission. Ainsi tout semblait calmé. Cependant lorsque Jean apprit la résistance que le roi de Navarre et le sire d'Harcourt faisaient à l'impôt voté par les Étals-Généraux, il ne se tint plus de colère. En ce temps, messire Charles, duc de Normandie, tenait son hôtel dans le châtel de Rouen ; ne

sachant rien dos rancunes mortelles que lo roi, son père, avait contre le roi de Navarre, le comte d'IIarcourl et messire Godcfroi, son oncle, il leur faisait à tous bonne compagnie ; il advint qu'il les invita à dîner. Le roi Jean, qui savait que le roi de Navarre devait dîner avec son fils, le samedi de Pâques fleuries, se départit d'Orléans où il était allé faire baptiser un enfant du comte d'Artois, et chevaucha tellement qu'il put entrer dans le châtel quand lesdits seigneurs étaient à table. Il monta l'escalier à la hâte et entra dans la salle du festin. Le maréchal Daudeham portait devant lui une grande épée, et s'écria : « Nul ne se meuve pour chose qu'il voit, s'il ne veut être mort de cette épée. » Le duc de Normandie, le roi de Navarre, messire d'Harcourt et tous ceux qui étaient à table, furent grandement émerveillés, et auraient bien voulu être autre part ; alors se levèrent pour faire la révérence , mais le roi n'y fit attention, et s'avança vers la table, lança son bras sur le roi de Navarre, le prit par la peau et le tint raide contre lui, en lui disant : « Or sus, traître, tu n'es pas digne de manger à la table de mon fils; par l'âme de mon pèrel que je ne me serve jamais à boire ni à manger tant que tu vivras! » Là il y avait un écuyer qui s'appelait Colinetde Bléville, et il tranchait les viandes devant le roi de Navarre ; lorsqu'il vit son maître ainsi démené, il tira son coutelas et le porta à la poitrine du roi de France : « Je t' occis si tu ne le lâches, lui cria-t-il ; » Jean le fit arrêter. Le duc de Normandie pleurait à genoux, les mains jointes devant son père : « Ah! monseigneur, pour Dieu vous me déshonorez; on dira que j'ai trahi la table. — Levez-vous, Charles, répondit le roi Jean, ils sont mauvais traîtres; b et il ordonna que le roi de Navarre fût conduit en une chambre, et on le mena fort vilainement avec messire Friquet et le dit Colinet de Bléville ; et puis le roi vint sur le comte d'Harcourt, et lui donna un grand coup dans les épaules, et lui dit : « Marchez avant, traître orgueilleux, passez en prison. Par l'âme de mon père et monsieur Saint-Denis, vous saurez bien chanter quand vous m'échapperez. »

Mais le roi craignait la révolte des habitants de Rouen, qui aimaient le comte d'Harcourt. Il manda donc le roi des ribauds, et lui dit : « Allons, Pierre Lenoir, défais-nous de messire d'Harcourt, de Jean de Granville, de Colinet et de messire Maubué. — Oui bien, dit le roi des ribauds ; » et dans la nuit on les décolla sans qu'on souffrit qu'ils fussent confessés; et le roi disait que traîtres ne devaient avoir confession. Les bourgeois s'étant rassemblés , beaucoup murmuraient et parlaient de prendre les armes. Le roi était là, ayant son casque en tète, visière baissée, et voyant bien qu'il fallait se faire reconnaître pour calmer cette multitude, il releva sa mentonnière et expliqua pourquoi il avait fait saisir le Navarrois et ses complices; il tira de son escarcelle une charte à plusieurs scels; cet acte contenait que le roi de Navarre et le comte d'Harcourt avaient traité avec le roi Edouard pour tuer Jean et son fils, et mettre la couronne de France sur la tête de Charles de Navarre.

Le roi de Navarre fut d'abord conduit à Paris , dans le Louvre; puis on le transféra au Chàlelet, et on lui fit beaucoup de malaises de peur, car tous les jours et toutes les nuits on lui donnait à entendre

qu'on le ferait mourir, ou qu'on lui trancherait la tête, ou bien qu'on le jetterait en un sac dans la Seine. Et il prenait tout à gré, car il ne pouvait faire le maître, et parlait si bellement et si doucement à ses gardes que ceux-ci en avaient grand'pitié. Il subit des interrogatoires auxquels il répondit avec subtilité; on ne pouvait rien tirer de lui, et on le relégua dans le haut châtel de la Roche-Gaillard. Ces jugements arbitraires, sans la garantie des pairs, à rencontre de toutes coutumes féodales, firent une vive impression sur tous les nobles de France, et particulièrement en Normandie; Philippe, frère du roi de Navarre, envoya un défi au roi Jean : « A Jehan de Valois, qui s'écrit roi de France, signifions que pour le très grand tort et injure que vous faites à notre très cher seigneur et frère, sans droit ni raison, l'avez détenu vilainement, de quoi nous sommes fort courroucés, et, de ce jour en avant, nous vous défions et toute votre puissance, et vous ferons guerre mortelle et très grande, comme nous pourrons, n

Ce fut à la suite de ces événements que se donna la bataille de Poitiers, terrible défaite où la chevalerie s'enfuit honteusement, et où le roi Jean fut fait captif. Celte bataille de Poitiers porta un coup mortel à la noblesse de France ; la plupart des gentilshommes se montrèrent lâches; aussi les chevaliers et écuyers revenus de Poitiers furent blâmés et conspués des communes; les bourgeois devinrent la seule force vitale, véritablement puissante, et bientôt les États Généraux prirent le pouvoir en main.

A. Mazuv.

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