‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 89 sur 187 · LA MER · texte numérisé non relu

LA MER

Un immense horizon, trop vaste pour la vue, Qui se perd dans les cieux ou se mêle à la nue; Qui reçoit le soleil et ses derniers rayons Lorsqu'il va nous quitter pour d'autres régions; Qui nous saisit d'effroi ; puis, élevant notre âme, Fait rêver l'infini qu'en secret on réclame.

De l'eau, toujours de l'eau formant un lac amer

Tantôt calme, riant... puis affreux... c'est la mer!

F.n son noble repos qu'elle est majestueuse!

Qu'elle met loin, des cours, la pompe fastueuse!

Car son azur est beau comme l'azur des cieux,

Et charme tous les cœurs en étonnant les yeux.

Oh ! que l'on aime à voir, sur l'humide surface,

La vague qui s'élève et qu'une autre remplace,

Ne laissant après elle, en ces paisibles jours.

Qu'un doux bruissement, — semblable aux chants d'amours,

Auquel le matelot qui vers le port arrive,

Mêle le gai refrain répété sur la rive.

Alors, bonheur pour tous : ne craignant plus les vents,

L'épouse et son mari, le père et ses enfants,

Aux charmes du retour se livrent sans réserve

Mais aux trop longs plaisirs jamais il ne s'énerve : Dès qu'il est averti qu'il faut se rendre à bord Il reçoit les adieux... on le conduit au port... La voile s'enfle... il part.

Puis, si la brise est bonne, Le bateau, loin, bien loin, au souffle s'abandonne, Se perd dans l'horizon... s'efface... disparaît; Et l'œil le plus perçant, en vain le chercherait; On perd jusqu'au sillon qu'en s'éloignanl il trace, 11 n'est qu'un faible atome absorbé dans l'espace.

L'attentif spectateur, — par des pensers divers, — Seul, est conduit à suivre, au vaste sein des mers, Le modeste marin qu'il place en ligne égale Avec ce qu'on dit grand : une altesse royale! Un seul Ilot (pense-t-il), s'élevant furieux. Suffit pour niveler le pauvre et l'orgueilleux!

Il pense encor long-temps Et de sa rêverie,

Comme celui des flots, le cours souvent varie.

Son esprit éperdu, sans rien de positif,

Jouit, en cet état, d'un bonheur excessif;

II ne peut formuler ce qu'alors il éprouve,

Il contemple... il ressent;.;, heureux du bien qu'il trouve.

Son cœur est satisfait. — Du prestige enchanteur

L'imagination relève la couleur :

— Comme autant de rubans que le zéphir délie, En regardant des flots l'espèce de folie,

Il croit voir, dans la plaine, autant d'agneaux bondir, Effrayés, s'en aller; puis joyeux, revenir;

— Quand leur moelleux contour se courbe, se déroule, Qu'ils semblent s'écarter, se perdre dans la foule,

Et qu'un autre plus prompt, avançant à grands pas, Les atteint, les entoure, allongeant de longs bras. De ses enfants perdus, en leur fuite soudaine, C'est une mère en pleurs qui vient et les entraîne;

— Celui qu'on aperçoit, mollement balancé.

Qui, sans trouble, avec grâce, au bord s'est avancé, Enfin le plus parfait; que notre esprit caresse, Qui charme nos regards, reçoit notre tendresse; D'amante fait rêver. — Un doux et faible son, En s'égarant dans l'air, semble dire son nom! Ou bien encor la mer; qu'une haleine brûlante Recouvre, en l'agitant, d'écume blanchissante; Roulant sur elle-même en ses gouffres profonds, Et faisant frissonner tous ces légers flocons; Qui se presse, tressaille, exhalant sur la rive, Comme le dernier bruit d'une chanson lascive; Semble nous retracer un des mille tableaux D'une folle jeunesse empirant tous ses maux : Les flots se confondant, l'écume écartelée, Disent bruyante joie, orgie échevelée.

— Toutefois, par ses mœurs, suivant ses passions, Chacun est différent en ses émotions ;

Et tel pourrait penser doux plaisirs et tendresse, Quand un autre dirait orageuse tristesse. Cependant hors de ligne on met l'homme au cœur froid, Car la mer ne dit rien à son génie étroit.

Mais il est un moment de stupeur générale, Moment qui fait prévoir, craindre une heure fatale; Où chacun, quel qu'il soit, recule épouvanté :

— C'est lorsque l'élément, redoutable, indompté, Rugit comme un lion qui veut briser sa chaîne;

— Lorsqu'en longs roulements, troublant toute la plaine, Son effroyable voix sort du gouffre profond Et que, du lourd nuage, une voix lui répond;

— C'est enfin quand la mer, et les vents et les d'eux, D'un formidable assaut vont étonner les dieux.

Des enfants du marin, de sa femme éplorée, Et de sa vieille mère au tombeau presqu'entrée; La prière touchante et les vœux si fervents, N'arrêtent point les flots ni la fureur des vents :

— Aux cris du cormoran, à sa joie infernale,

Tout s'ébranle en courroux. — Oh ! quel affreux dédale :

Les efforts du marin ne peuvent plus servir,

La rame est suspendue, on s'apprête à mourir :

La foudre, les éclairs et les vents redoutables,

Sillonnent en tous sens des ténèbres palpables.

Et le vieil habitant du liquide séjour

Jette un sombre regard sur ce lugubre jour...

— La nue est déchirée; les fracas du tonnerre Semblent par grands lambris entraîner sur la terre, Avec des torrents d'eau, cette voûte des cieux

Qui parait s'écrouler tant le choc est affreux; La terrible secousse agite, élève en masse, Une chaîne de flots se mêlant à l'espace ; De ses antres profonds , aux monstrueux manoirs, La mer en bondissant roule les sables noirs. Le flot brise le roc qu'il entraîne en morceaux.

— Secoués, déchirés, tous les pauvres bateaux Que l'on voyait avant naviguer avec grâce,

Vont maintenant, sans voile, où le courant les chasse. Et malheur pour eux tous si c'est contre un rocher

— Le jeune mousse, en pleurs, demande au vieux nocher S'il ne reverra plus, ni sa sœur, ni sa mère? « Prie, enfant (lui dit-on), Dieu peut tout... prie... espère.» Il commence à prier...

— Mais, au lieu d'un abri, L'oiseau noir, en passant, lui jette un aigre cri. Puis, lorsque le désastre a lassé la nature, Quand le ciel, calme et bleu, n'est qu'une voûte pure; Que tout semble riant; que l'on perd sa terreur, La mer long-temps encor conserve sa fureur : Un sombre aspect la couvre, elle reste irritée; Les flots sont mugissants; une écume agitée, Dessine en traits hideux des corps défigurés Que les monstres marins ont déjà pâturés. Et ce tombeau mouvant, cet affreux cimetière, Qui — de l'homme — engloutit râlement et prière. Dégoûté maintenant, vient, par de grands efforts, Sur les grèves vomir ce qu'il contient de morts.

M. Magnier.

LA PRINCESSE SOMROU.

A toutes les époques il s'est trouvé en France de braves aventuriers qui s'éloignaient de la patrie pour aller dans des contrées lointaines chercher la fortune et la gloire ; qui n'a lu cette merveilleuse histoire du chevalier de Forbin, vrai loup de mer, qui, sous le règne de Louis XIV, devint premier ministre et grand amiral du roi de Siam? De nos jours, le général Allard , simple officier dans les régiments français , est parvenu au commandement général des troupes d'un roi de l'Indoustan. Des lettres tout récemment arrivées de l'empire mogol, annoncent la mort de la princesse Somrou, noble et vaillante femme indienne qui s'était unie à un militaire, né sur les bords du Rhin. Voici de curieux détails qu'on ne lira pas sans intérêt.

Vers le milieu du XVIII* siècle, Walter Reinhard servait dans les troupes du roi de France ; son teint hâlô, son caractère, ou son nom de guerre, Sommer, lui firent donner le sobriquet de sombre; les Indiens changèrent ce nom en celui de Sombrou ou Somrou. Reinhard quitta les drapeaux français et prit du service dans les régiments coloniaux d'Angleterre; il déserta bientôt, et passa successivement à la solde de deux ou trois princes indiens, et enfin, à celui du Bengale. Au bout de deux ans, la guerre éclata entre ce prince et la régence de Calcutta , dont il voulait secouer le joug; le chef du Bengale fut vaincu, et Somrou se réfugia au sein d'une belliqueuse et puissante tribu, qui, pendant les grandes guerres de l'Indoustan, s'était emparée de plusieurs vastes contrées;

ses talents militaires, sa prodigieuse activité le firent remarquer du rajah, qui lui donna le commandement d'un corps do cavalerie, et lui assigna un district de douze lieues carrées. A cette époque, Somrou épousa une femme moghole, dont la Camille noble avait naguère été ruinée.

En 1778, Somrou mourut, mais sa veuvo et son fils furent confirmés dans le commandement des troupes, et dans la jouissance de la principauté, avec les appointements de cent trente mille francs par mois. Cette femme, qui avait embrassé le christianisme, à la persuasion de son époux, tint une place imposante parmi les puissances de l'Inde, sous le titre de Bcigoum Somrou (princesse Somrou). Ses forces consistaient en cinq bataillons de Cipayes, disciplinés a l'européenne ; la capitale de son petit royaume renfermait de l'artillerie, un arsenal et une fonderie de canons. Au milieu des troubles qui l'environnaient, la princesse Somrou déploya un grand caractère, et sut, par un courage et des talents au-dessus de son sexe, maintenir l'ordre et la paix dans son état.

Les Anglais, complètement maîtres de l'Indoustan, traitèrent avec honneur la Beigoum Somrou, qui vint fixer sa résidence à Delhi , où elle vécut tranquille dans un superbe palais qu'elle y fit bâtir. Lorsque le

vainqueur des troupes mogholes, en 1787, fut entré par trahison dans Delhi , pour contraindre l'empereur à lui déférer la charge d'émir, la veuve Somrou l'obligea, par sa fermeté, à retourner dans son camp ; de là, il somma la cour de congédier cette princesse ; irrité d'éprouver un refus, il fit tirer à boulet sur le palais impérial , mais une batterie dressée à la hâte par les ordres de la Deigoum fit un feu si terrible que le rebelle fut forcé de venir solliciter son pardon.

Quelque temps après , l'empereur faillit perdre la vie, dans une attaque dirigée par la garnison contre le palais impérial ; une terreur panique s'était emparée de sa garde, et commençait à gagner le reste de l'armée ; la princesse Somrou, postée à l'extrémité de la ligne, accourt aussitôt en aide à son souverain avec une centaine d'hommes et une pièce de canon, et donnant l'exemple de l'intrépidité, parvient à repousser les assiégeants cl à les déterminer à faire des propositions de paix. L'empereur récompensa le zèle et la loyauté de cette femme extraordinaire, par le litre de Zeyn-al-Nissa (l'ornement du sexe). La princesse Somrou est morte à Delhi, sur la fin de l'année 1837, âgée de quatre-vingt-seize ans; elle laisse un fils, et une fortune qu'on évalue à près de soixante millions.

le citée*

( Dame chinoise.— Vuir l'article Pékin. )

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