‹ Magasin universel (volume 2)Chapitre 90 sur 187 · MOEURS DES TURCS · texte numérisé non relu

MOEURS DES TURCS

Il est assez difficile de se faire une idée juste des mœurs d'un peuple qui, quoique visité chaque jour, et depuis des siècles, ne nous est encore qu'imparfaitement connu ; dont la langue a été négligée par nos orgueilleux savants, comme la langue d'un peuple barbare, et sur lequel nous possédons par conséquent, peu de ces données infaillibles qui se tirent de la poésie d'un peuple. Cette difficulté est encore aggravée par les récits exagérés en bien ou en mal des voyageurs. Les uns ont loué les Turcs avec excès; les autres n'ont voulu y voir que les hommes cruels, ignorants et fanatiques, qui ont porté le fer et la flamme dans la belle patrie des Périclès et des Démosthène. Certes, ce n'est pas aujourd'hui où le sang versé dans les héroïques efforts de la Grèce nouvelle, est à peine refroidi, que tant de larmes coulent encore pour les héros morts, et que l'on peut entendre les chants plaintifs des Myriologues, dont les femmes moraïtes charment leur veuvage ; ce n'est pas dans un tel moment qu'il convient d'essayer de disculper les Ottomans; quoique la même cruauté puisse être reprochée aux bourreaux de la Pologne, et que ce soit là le sort qui attend l'Italie lorsque se lèvera le jour que les ardents partisans du carbonarisme appellent de tous leurs vœux. Partout la victime éprouve des sympathies , le plus souvent sans résultat à cause de l'égoïsme des gouvernements, mais vives et touchantes lorsqu'elles éveillent l'âme de simples particuliers. Partout l'oppression, fruit amer que des chefs féroces se plaisent à ensanglanter, ne soulève que haine et malédictions.

Quoi qu'il en soit, il serait injuste de considérer les Ottomans sous le même point de vue que les peuples européens. Ce n'est point là une véritable nation, mais plutôt une armée campée sur le champ de bataille. Ils régissent les pays soumis comme une terre de conquête, et les tributs levés sur les sujets, ne sont, à leurs yeux, qu'une rançon (ils les appellent rachat du concernent des têtes); dans les Grecs, les Arméniens, les Juifs, ils ne voient que des peuples domptés; et quel intérêt pourraient exciter des hommes qu'ils ne désignent que sous le nom de chiens? Fiers envers les étrangers, ils ne déposent leur extérieur superbe qu'avec ceux qu'ils reçoivent comme hôtes, et alors l'hospitalité franche et généreuse qu'ils leur accordent, rappelle celle des anciens patriarches. Leur charité envers les pauvres est sans bornes , et est assez attestée par les nombreux établissements qui portent le nom de karvanserais. Chaque seigneur aisé emploie une partie de ses revenus à bâtir des hospices, à les doter, ou au moins à élever sur une route aride des fontaines ombragées d'arbres. Avec la touchante hospitalité des temps primitifs, ils ont aussi conservé la piété la plus grande ; jamais le Musulman n'entreprend une affaire importante sans avoir auparavant adressé au ciel sa prière ; puis, plein de confiance en la bonté de Dieu, il attend les événements dans une sainte résignation, et lorsque le malheur vient à le frapper, au lieu de verser des larmes, il humilie son front dans la poussière, et se console en pensant qu'Allah l'a voulu ainsi.

Quant à leur habileté dans la guerre, leurs titres sont bien glorieux; il suffit de citer les exploits des Mahomet, des Soliman, et de ces guerriers auxquels ne purent résister ni les efforts désespérés de Paléologues, ni la brillante valeur des chevaliers maîtres de Rhodes, ni l'audace des aventuriers italiens que commandait Minotti. Si les Turcs modernes sont sur ce point bien loin de leurs anr 'très, ce n'est pas qu'ils aient dégénéré en courage ; niais aujourd'hui que le sang-froid et le calcul ont remplacé le courage bouillant des anciens, et décident seuls du sort des combats, les armées ottomanes, mal disciplinées, sans tactique, et n'ayant qu'une artillerie faible et mal organisée, ne peuvent pas lutter avec les nations de l'Europe qui ne l'emportent que par ces avantages.

Leur gouvernement en temps de paix est encore plus ruineux. Un despote faible, dans les moments difficiles, jouissant d'un pouvoir illimité pour faire le mal ; la vénalité scandaleuse qui livre les places au plus offrant ; des ministres rapaces , des prêtres ignorants et fanatiques, qui n'ont d'autre passion que l'esprit de corps : tels sont les plaies qui minent peu à peu l'empire ottoman. Aussi perd-il tous les jours de sa force et bientôt peut-être il cessera de compter au nombre des nations. Ses derniers souverains ont , il est vrai, tenté d'utiles innovations; mais quelquesuns ont payé cette témérité de leur tête, et ce n'est que par un effrayant massacre que Mahmoud a pu détruire le corps des janissaires, toujours prêt à se soulever. Il a même introduit d'autres changements dans les mœurs de ses sujets; mais ces progrès sont lents, et leur fruit sera sans doute bien tardif; tandis que l'empire est ouvert de tous côtés aux tentatives d'ambitieux voisins.

Hors les temps de guerre, le Turc semble oublier, dans la tranquillité de sa retraite, les peines de ce long pèlerinage qu'on nomme la vie. Pour lui, l'existence n'est qu'un heureux songe qui ne doit finir qu'au tombeau, un banquet dont il faut se hâter de savourer les délices. Grave, silencieux, indifférent à tous les petits intérêts de la terre, il passe ses jours mollement étendu sur les coussins de son sopha, au milieu des nuages odorants de sa cassolette de parfums ou de sa pipe au bec d'ambre. Il savoure son café de Moka, et l'opium le transporte en rêve au paradis de Mahomet où brillent les houris aux yeux noirs. Pour charmer ses ennuis, ses femmes forment autour de lui des chœurs de danse, qu'accompagnent des chansons voluptueuses, et la douce harmonie des luths. Après le repas du soir, il fait les ablutions d'usage, adresse au ciel sa prière lorsque la voix du muezim se fait entendre du haut des minarets, et s'endort au milieu des rêves de l'amour dans les bras de sa belle esclave de Circassie.

Les femmes, quoique gardées exactement, ne sont pourtant pas privées de toute liberté, comme le disent certains voyageurs. D'abord, elles s'assurent une sorte d'indépendance par leur dot qui leur appartient en propre : puis l'usage de la polygamie est assez rare, quoique le Coran permette d'épouser quatre femmes. En outre, elles savent se venger d'un mari infidèle, grâce à certaines femmes juives ou arméniennes qui ont un libre accès dans les harems. L'on dit que certaines fleurs arrangées de certaine manière peuvent entretenir une correspondance

amoureuse, et l'on cite de beaux aventuriers introduits dans l'enceinte redoutable, malgré les yeux perçants des eunuques. Les cimetières turcs, plantés de platanes etde cyprès, sont surtout célèbres par ces sortes de rendez-vous.

Leurs habitations, malgré leur peu d'apparence, commaudéo par les dangers qui environnent celui qui l'ait parade doses richesses, sont en général magnifiquement décorées à l'intérieur. De nombreuses cours entourées do galeries et ornées de fontaines, de vastes appartements couverts de superbes tapis do Perse, et lambrissés de bois précieux, des plafonds ornés d'arabesques d'or et d'azur, et de peintures de fleurs, une salle de bains, du milieu de laquelle s'élance un jet d'eau qui retombe avec un doux murmure dans des bassins de marbre, des fenêtres qui, dans ce beau climat, laissent un libre accès au vent et aux oiseaux du ciel, des balcons ornés de pots de fleurs et sur lesquels grimpent des jasmins et des chèvre-feuilles, de vastes jardins ornés de joyeux kiosques et de bosquets, où le lilas, le laurier, les roses et les orangers mêlent leur feuillage, et où le vent se joue dans une atmosphère de parfums, dans l'endroit le plus retiré, le harem solitaire , tel est le beau séjour où le Musulman , et surtout l'habitant de Damas, attend le jour où doivent s'accomplir les promesses du Coran. A. Vayssière.

LES CANIRAMS.

Le Caniram vomiquier. — La noix vomique. — Le Caniram St-lgnace, autres espèces de Canirams.

Il y a plus d'un siècle et demi que les voyageurs parlèrent, pour la première fois, d'un arbre du Malabar, appelé, par les indigènes, caniram, et dont les graines jouissaient d'une propriété émétique ; Rheède en apporta en Europe quelques-unes qu'il avait ramassées dans l'Inde, et depuis elles ont été répandues dans le commerce sous le nom de noix vomique , qu'elles ont dû sans doute à leur premier emploi.

Linné, qui s'était fait une loi de n'imposer aux végétaux que des noms grecs ou latins, préféra substituer au nom de caniram celui de strychnos, par lequel Théophraste et Dioscorides semblent avoir désigné une plante du genre des solanées. Il classa ce strychnos dans la pentandrie monogynie de son système sexuel, dans laquelle le plaçaient, en efTet, ses cinq élamines et son style simple.

Les canirams appartiennent aujourd'hui à la famille des apocynées; leur fleur régulière présente quatre à cinq découpures; la corolle est monopélale, et l'ovaire se divise en deux lobes. La principale espèce de caniram est celle que l'on connaît sous le nom de vomiquier ; son fruil est de la grosseur d'une orange ; les graines en sont petites, orbiculaires, aplaties et fixées au centre. Peu de poisons agissent sur l'économie animale, d'une manière plus active que ne le fait ce fruit, autrement dit la noix vomique; mais c'est sur les mammifères carnassiers surtout, qu'il exerce ses ravages avec le plus de violence. On voit quelquefois des chiens qui ont avalé des aliments qui avaient été en contact avec la baie du 6trychno8, tomber agités pair d'horribles convul-

sions, pousser des hurlements déchirants, et expirer en proie aux douleurs les plus aiguës. Jean Rauhin assure qu'il existe pour les chiens un remède souverain contre cet empoisonnement; il consiste, dit- il, à pratiquer une saignée à l'oreille de l'animal, en lui en coupant l'extrémité. Les effets délétères de la noix vomique en ont fait adopter la poudre comme moyen de destruction pour les loups et les renards. Il suffit de mettre quelques pincées de ce fruit pulvérisé dans les entailles faites à une charogne que l'on place dans la campagne. Rien que la noix vomique soit pour l'homme un poison moins terrible, il ne laisse pas cependant de porter le plus grand trouble dans ses fonctions digestives ; le vinaigre lui fournit heureusement un antidote certain.

On a employé quelquefois avec succès le strychnos administré à de très faibles doses, contre les paraplégies ou paralysies des parties inférieures ; mais c'est en général un remède fort dangereux dans l'emploi duquel on ne saurait être trop circonspect.

MM. Pelletier et Caventon ont découvert que le principe empoisonné de la noix vomique résidait dans un alcali jusqu'alors inconnu , qui s'y trouve mêlé à un acide particulier nommé acide igasusique. Cet alcali végétal qu'ils ont appelé strychnine, est insoluble dans l'eau et l'éther, mais soluble dans l'alcool. Ces chimistes ont également retrouvé cette même substance dans la fève de St-Ignace,fruitd'une autre espèce de caniram non moins dangereuse, et dont nous nous occuperons tout à l'heure.

Quoique, comme nous le disions au commencement de cet article, il n'y ait guère d'apparence que l'usage et la connaissance même du strychnos, ne remonte pas au-delà d'un siècle et demi , il nous semble résulter des relations de quelques voyageurs du XVIe siècle, que le caniram ne leur avait pas été entièrement inconnu.

Voici comme s'exprime l'un d'eux qui parcourut l'Inde en 1599. « Un de nos gens nous apporta un fruit qui était de la grosseur d'une pomme, dans le but d'apaiser notre soif, mais le guide l'arracha brusquement de ses mains, en nous recommandant bien de n'y point toucher, car, ajoutait-il, celui qui en a goûté, ne tarde pas à être saisi par de violentes coliques, le frisson et des convulsions; puis, l'ayant ramassé, il plaça la pomme dans son sac, attendu, disaitil, que sa présence écarterait les serpents.

Il est impossible de ne pas reconnaître dans ce récit la noix vomique, ou au moins la fève de Saint- Ignace, et cette hypothèse est d'autant plus plausible que l'on attribue encore aujourd'hui au bois du caniram la propriété de guérir de la morsure du naja ou serpent à lunettes , aussi bien que celle de guérir d'un grand nombre de maladies.

Le caniram St-lgnace se distingue par des branches touffues, des feuilles glabres, longues et cylindriques, opposées et supportées par des pétioles. Son fruit, ou fève de Saint-Ignace, fut apporté en Europe par un jésuite italien, nommé le P. Camelli, qui le donna comme une panacée universelle; mais, examinées de près, toutes ses prétendues propriétés curatives se sont réduites à celle de purger, pris en petite quantité, et de constituer un poison des plus violents, pris en abondance.

Le caniram voulac ou épineux, est fort commun à

Madagascar, où il croît sur le bord de la mer et dans les sables les plus arides; ses fruits, loin d'avoir des propriétés délétères, fournissent au contraire une boisson très rafraîchissante. Cet arbre a été transporté à l'Ile-de-France, où il est connu sous le nom d'arbre à savonnette, mais ses fruits n'y arrivent jamais à complète maturité.

Le caniram titan-cotte est le plus élevé de tous les strychnos. Son fruit ne renferme qu'une seule graine qui est douée d'une singulière propriété, c'est celle de purifier l'eau. Il suffit, à cet effet, d'en frotter la paroi intérieure du vase rempli d'eau, on voit aussitôt les matières étrangères se précipiter au fond. Les amandes amères sont employées depuis long-temps en Egypte au même usage.

Le strychnos de Madagascar diffère peu du précédent ; il a été découvert aux environs de Foulepointe, par le célèbre botaniste Dupetit-Thouars.

Le caniram couleuvrine fournit un bois qui, comme celui du caniram vomiquier, s'emploie avec succès dans le traitement des rhumatismes, des fièvres intermittentes, et dont la racine, qui nous arrive sous la forme d'un bois gris marbré, est un vermifuge puissant et un préservatif contre la morsure des serpents.

Nous citerons encore le strychnos gouvan qui croît en Guinée, le bouhamon que l'on rencontre en Guyane, le pseudoquina, trouvé dans le Brésil par Auguste de Saint— Ililaire, et que l'on emploie dans ce pays comme vermifuge, sous le nom de quina-docampo.

Mais le plus célèbre genre de la famille des strychnos, après celui des vomiquiers, est le tieuté, qui fournit aux Javanais un poison dans lequel ils trempent leurs armes. Malheur à celui qu'une flèche imprégnée d'upas-tieuté a blessé, il expire sans qu'aucun secours humain puisse l'arracher à la mort. A. Maury.

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