GRIMOD DE LA REYNIERE
Un célèbre gastronome, M. Grimod de la Rcynière, vient de mourir dans sa quatre-vingtième année; nous voulons rappeler aujourd'hui quelques-uns des faits qui attestent le plus l'originalité de son esprit, et le dévouement de toute sa vie à l'art culinaire qu'il cultiva avec tant de succès.
Le père de M. de la Reynière avait fait une fortune immense dans la guerre de sept ans; fils d'un charcutier, il fournissait des porcs à l'armée de M. de Soubise, et ses bénéfices furent tels, que, en même temps que le maréchal de Richelieu faisait construire son fastueux pavillon d'Hanovre, M. de la Reynière élevait, à l'angle des Champs-Elysées, le bel hôtel qui porte encore son nom, maintenant occupé par
l'ambassadeur de Russie. La mère de M. Grimod de la Reynière appartenait à une grande famille, aussi dédaignait-elle beaucoup la famille de son mari, devenue celle de son fils ; mais celui-ci, peu flatté d'avoir été mis au monde fort laid et très difforme, ne le pardonnait pas à sa mère ; il s'en vengeait continuellement en humiliant ses prétentions nobiliaires par la citation des noms de sa propre famille, et en faisant toujours, au milieu de la plus brillante compagnie, un rapprochement avec les grasses fonctions de son père et de ses aïeux.
Du vivant de son père, Grimod de la Reynière se signala par un trait d'originalité qui fit beaucoup de bruit dans le temps ; s' étant enfermé dans son appartement, il déclara à son père qu'il n'en sortirait pas à moins d'une somme de cent mille livres, indispen-
sable pour satisfaire ses créanciers. Refus suivi de m'-pociations. Voyant qu'elles traînaient en longueur, le fils menaça son père de faire sauter son hôtel avec cent livres de poudre. Effrayé, et connaissant son fils capable de toutes les folies, M. de la Reynière finit par consentir à payer les cent mille livres, mais à la condition qu'il y aurait un échange simultané entre la somme et les munitions do guerre. Ainsi s'exécutèrent les choses, et le père reçut en effet de son fils les cent livres de poudre : c'était de la poudre à poudrer. Devenu maître de la fortune de son père, Grimod de la Reynière fit changer les tentures et l'ameublement de son appartement, et partout il fit placer des attributs empruntés à la charcuterie; dans de riches panneaux semés d'or, on voyait des assiettes de boudins en relief, des trophées de saucisses, des pieds de cochons en sautoir; tous les ustensiles de ménage rappelaient la même origine, et l'extrémité des manches de couteau présentait en ivoire une tête de porc sculptée.
La révolution de 1789 enleva à Grimod de la Reynière la majeure partie de son immense fortune; mais il s'en consolait en disant qu'elle avait respecté la plus précieuse de ses propriétés : son appétit. Cependant cette diminution de revenu lui fit penser à diminuer le nombre de ses convives, et dès lors il résolut de ne plus recevoir à sa table que de vrais amis. Pour cela il eut recours au moyen le plus ingénieux et certainement le plus efficace. Il se dit malade, se renferma chez lui, et fit fermer sa porte à tout le monde, sans aucune exception. Quinze jours après, il envoya à ses amis des billets de faire part annonçant sa mort, et qui les invitaient à son convoi pour le lendemain, à quatre heures. Il en vient un nombre assez restreint; ils voient à la porte un corbillard et plusieurs voitures de deuil; une bière recouverte d'un drap noir est sous le péristyle de l'hôtel ; on les introduit dans une salle d'attente entièrement tendue en noir. Une demi-heure se passe ; alors les deux battants d'une porte latérale sont ouverts, et un domestique prononce d'une voix solennelle ces mots : « Messieurs, vous êtes servis! » Que voient-ils? Une table magnifiquement servie, chargée des mets les plus exquis et des vins les plus fins. M. de la Reynière est assis à sa place accoutumée, prêt à faire les honneurs du repas. Les invités s'empressent, tous manifestent leur joie au maître du lieu : « Messieurs, s'écrie— t— il, le dîner est servi; il pourrait refroidir, prenez donc place. » Après avoir prononcé ces belles paroles, la cérémonie commença et poursuivit son cours fort avant dans la nuit, après quoi M. de la Reynière put se dire : « J'ai dîné avec de vrais amis. »
Grimod de la Reynière jouissait, avec un modeste orgueil, de la gloire qui lui appartenait dans la restauration de la cuisine en France; son Almanach des gourmands est trop justement célèbre pour qu'il soit nécessaire de rapporter ici cette œuvre de conscience culinaire; il ouvrit cette carrière à la littérature où Brillât-Savarin seul l'a surpassé peut-être dans son admirable ouvrage de la Physiologie du goût, portant cette sublime épigraphe : « Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es. » Grimod de la Reynière n'en était point jaloux ; jusqu'aux derniers moments de sa vie, il porta dans son cœur feu Henriou de Pansey
pour avoir proclamé celle grande vérité : a Je ne me croirai dans un pays civilisé que lorsqu'il y aura des cuisiniers à l'Institut. » C'est que ces beaux génies mettaient leur amour propre de côté et ne voyaient que les progrès de la science ; c'était le but unique de leurs vœux, de leurs travaux, de leurs méditations. Cela est si vrai qu'un jour, dans les temps de l'empire, Fouché ayant fait venir M. Grimod de la Reynière pour le tancer u l'occasion de quelques propos qu'on lui attribuait sur Napoléon : a Monseigneur, répondit l'inculpé, on vous a fait un faux rapport; personne plus que moi n'admire l'empereur, mais peut-être me sera-t-il permis de déplorer l'emploi que fait sa Majesté de son immense génie. — Comment; que voulez-vous dire? — Oui, monseigneur, s'il l'eût appliqué aux progrès de la cuisine, qui sait à quel degré de perfection elle se fût arrêtée. » Et après cette sortie bouffonne, Grimod de la Reynière se relira, laissant le ministre de la police dans la plus complète hilarité : Napoléon chef de cuisine!!!